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Pepe Moreno ("Rebel / Génération zéro / Joe’s Air Force") : « Un artiste qui se respecte est exigeant sur le plan esthétique »

Par Jean-Sébastien CHABANNES le 5 novembre 2022                      Lien  
Qui se souvient du dessinateur espagnol Saturnino Moreno Casares ? Ou plutôt de l'artiste qui signait "Pepe Moreno" ? Qui se souvient de ses albums comme "Gene Kong", publiés également dans le magazine "Spécial USA" ? Aidé par l'éditeur Albin Michel, son dessin caractéristique et ses couleurs flamboyantes avaient marqué les esprits dans les années 1980 en France. Exilé en Californie depuis des années, il nous a fallu faire preuve de patience et de ténacité pour l'obliger à se dévoiler et à nous consacrer du temps. Il nous faut remercier Hakan, un ami turc passionné par le neuvième art franco-belge, qui nous a permis d'entrer en contact avec l'auteur. "Pepe Moreno" ayant posé ses crayons depuis longtemps pour s'adonner à une activité autre que le dessin, cet artiste est resté longtemps dubitatif quant à cette sollicitation venue d'outre-Atlantique. Qui connaît ActuaBD aux Etats-Unis ? (on y a près de 3000 lecteurs cependant...) Il nous faut alors remercier aussi grandement son assistante Natalya qui a œuvré intelligemment pour nous aider à finalement mettre en place cette rencontre inédite.

Quand et comment avez-vous appris à dessiner ?

Je n’ai jamais appris à dessiner car j’ai toujours dessiné. De tout temps ! Comme si c’était inné étant enfant. Il faudrait alors plutôt poser cette question à ma mère ! (Rires) Plus sérieusement, je ne m’en souviens pas du tout : ni quand, ni comment cela a démarré. J’étais bien trop jeune pour arriver à m’en souvenir aujourd’hui. Je ne suis pas sûr que cela réponde bien à votre question mais c’est ainsi en ce qui me concerne.

Pepe Moreno ("Rebel / Génération zéro / Joe's Air Force") : « Un artiste qui se respecte est exigeant sur le plan esthétique »

Et je ne me souviens pas non plus quand la bande dessinée est entrée dans ma vie. Probablement que ma mère a dû attirer mon attention sur ce genre de livres à un moment donné. Ou alors, peut-être que tout simplement, je lui ai demandé ce que c’était en en voyant en kiosque.

Dans tous les cas, il est fort probable que tout ceci se soit mélangé. Par contre, ce dont je me souviens très bien, c’est qu’un jour, étant malade, je me suis retrouvé cloué au lit plusieurs jours. Et je me revois attendre avec impatience les livres de bandes dessinées que ma mère allait me ramener. C’était des livres de BD que les gens échangeaient après les avoir lus. Oui, à cette époque, on pouvait ramener et échanger ses bandes dessinées dans des magasins spécialisés. Je ne suis plus sûr de quel genre d’albums c’était, mais il y avait beaucoup d’histoires en bandes dessinées. Souvent d’ailleurs sans artiste spécifiquement identifié ou connu. Et ce que je recherchais moi, avant tout, dans ces livres de BD, c’était à quoi pouvait ressembler une nouvelle manière de dessiner. Je voulais y découvrir de nouveaux dessins à chaque fois ! Ça m’excitait beaucoup. Beaucoup plus que la première fois où j’ai vu « Star Wars » au cinéma ! (Rires)

Et là, oui , je me souviens très clairement de mon excitation dans ces moments-là. Et carrément de l’intensité de cette excitation à chaque nouveau dessin que je découvrais ! Car contrairement aux lecteurs américains, nous n’avions pas beaucoup d’argent pour acheter tout ce qui sortait. Donc, ce système d’échanges de livres une fois que vous l’aviez lu, m’a permis d’admirer tant de peintures en couverture, tant de techniques de dessins. J’en garde un souvenir très-très fort dans ma vie. Chaque nouveau livre (que me ramenait ma mère quand j’étais malade) était un moment très palpitant. C’était peut-être les moments les plus palpitants de ma vie de gosse ! (Rires)

Comment êtes-vous arrivé dans le monde de la Bande Dessinée ? Avez-vous commencé à publier aux USA ou en Italie ?

Absolument pas en Italie ! C’est arrivé bien plus tard par le biais de cessions de droits d’éditeurs et ainsi de suite. Ma toute première bande dessinée fut publiée en réalité assez tôt et c’était en Espagne. J’étais très jeune. Il faut savoir qu’enfant, dès que j’ai été en âge de dessiner, je passais tout mon temps libre à faire des dessins. Et assez vite, j’avais réussi à faire publier quelques illustrations dans un magazine underground qui s’appelait « Star » (si je me souviens bien). Et également, d’autres travaux divers dans une revue pour enfants du nom de « Pumby ». Ce dernier était un magazine assez proche du style "Disney" mais ça me permettait d’y faire à l’intérieur des choses un peu plus croustillantes. En réalité, je ne me souviens plus trop des dessins, il faudrait que je remette la main dessus…

Rebel réédité aux USA en 2009 et la couverture originale en France en 1984

Et ma toute première histoire officielle en bande-dessinée est parue dans un magazine qui s’appelait S.O.S.. C’était chez Editorial Valenciana. On peut en trouver les infos sur le Net. C’était un magazine d’horreur assez tendance à cette époque. Dans les années 1970, S.O.S. était très conforme avec l’intérêt mondial pour le fantastique et toutes ces illustrations d’horreur.

Je dis souvent que l’art parle de lui-même ! il vous montrera ce en quoi j’excellais... et là où j’étais moins bon ! Ça prend du temps à un dessinateur de bande dessinée pour arriver à être totalement fluide dans son dessin, pour trouver un style consistant qui lui permet d’être reconnu comme un véritable artiste de BD. C’est seulement après de longs moments qu’un jour, quelqu’un commence à écrire sur vous et se met à complimenter votre style. Ou surtout votre trait plutôt au début ! Mais une fois que cela se produit enfin, ça y est, vous faites partie du club ! Et ce qui est intéressant (ou amusant), c’est que j’ai été le dernier à réaliser que je faisais partie de ce club. Je ne m’en rendais pas compte, étant donné que je ne conservais jamais longtemps le même style de dessin. Je pense que les lecteurs peuvent le constater assez facilement dans mes différents travaux.

Quels sont les auteurs qui ont pu vous inspirer, vous donner envie de faire de la BD ?

Ça a surtout commencé avec des auteurs locaux mais aussi plus particulièrement, avec un dessinateur espagnol Hernandez dont malheureusement je ne me souviens plus du prénom (ça remonte à plus de cinquante ans maintenant). Son dessin a marqué mon esprit car il utilisait beaucoup de hachures pour ajouter du volume. Beaucoup plus de traits d’ailleurs que "mi amigo" José Ortiz ! Les pages d’Hernandez étaient toutes en couleur : il y avait des croisés, des chevaliers, des rois, des reines... C’était un peu comme de l’Heroïc Fantasy mais tout en restant réel et dans un contexte historique. Dans le genre du Cid il me semble... Dans tous les cas, j’étais époustouflé par son trait quand j’étais gamin !

Toutes ces lignes dans le dessin, c’est vraiment mon truc. Encore aujourd’hui, j’y suis sensible. Je crois que j’étais pré-programmé pour cet art qu’est le dessin. Mon style avec ! Je savais que j’allais devoir y passer toutes ces années à dessiner pour arriver à en déchiffrer les codes. Il m’a fallu faire des dessins, encore et encore pour voir où pouvaient aller toutes ces lignes, ce que je pouvais en faire. Ça a un côté magique et c’est ce qui finit par consolider votre dessin et donc déterminer votre style graphique.

Je repense aussi aux dessins qu’on trouvait dans les histoires de El capitan Trueno , Jabato ou plus spécialement encore Hazañas belicas. On y découvrait des auteurs d’un autre temps, venant d’autres pays mais c’était des dessinateurs merveilleux. La plupart étaient des professionnels du "bureau des comics" et répondaient aux demandes des scénaristes BD du moment. Le neuvième art a été de tout temps un excellent moyen pour communiquer, pour raconter des histoires. C’est un art très proche du cinéma.

Je pense qu’il y a eu une évolution de la BD qui a mené à une révolution quand Moebius et le journal Métal Hurlant ont fait une entrée fracassante sur scène. Quelques temps avant ça, il y avait aussi eu Warren ! Je considère que Warren a ouvert la voie à de grands artistes comme Richard Corben, ce dernier surgissant de nulle part. Pour moi, tout a bel et bien commencé avec Warren : souvent, la suite n’a été principalement que des super-héros portant des justaucorps… (Rires)

Quoi qu’il en soit, la bande dessinée est allée partout. D’abord en Europe et ensuite partout ailleurs. Dès le départ, l’Europe et l’Amérique ont eu beaucoup de choses à raconter. Depuis le tout début même, si on veut remonter jusqu’à Little Nemo ! Enfin... tout ceci s’est passé bien avant mon arrivée à moi dans l’univers de la BD. Et parmi ceux qui ont su me donner envie, il y avait aussi des auteurs comme Alex Toth, Milton Caniff. Mais je pourrais citer encore d’autres grands dessinateurs des décennies précédentes.

Est-ce la particularité de votre dessin, de vos couleurs qui a contribué à votre succès en France ?

Je dirais que la couleur a toujours été un des éléments les plus empathiques dans le dessin. Cela me vient des lumières méditerranéennes de ma ville d’origine, Valence, en Espagne. Mais également de peintres comme Joaquin Sorolla qui était lui aussi originaire de Valence ! Il peignait la lumière ! J’ai toujours essayé de la capturer comme lui savait le faire. Cependant, ma propre ligne de travail est arrivée bien plus tard, quand j’ai commencé à gagner en maturité, à être plus compétent. Longtemps, j’ai changé de style en fonction de mon humeur du moment. Malgré toutes mes couleurs, aujourd’hui, je dirais que j’étais plus un illustrateur que réellement un peintre. L’illustration et la puissance du trait dans le dessin, c’est ce qui m’a toujours excité, motivé.

Qui vous a permis d’être publié en France : l’éditeur Albin Michel, un magazine en particulier ?

En effet, il y a la maison d’édition Albin Michel mais aussi L’Écho des Savanes et le magazine Spécial USA. J’avais été remarqué par un monsieur qui s’appelait Fershid Barusha. Il travaillait chez Albin Michel et publiait régulièrement dans L’Écho des Savanes. Il a ainsi permis la publication de Rebel et je me souviens d’ailleurs très bien du plaisir que j’avais eu avec ce très large format d’impression.

Le magazine Spécial USA est arrivé plus tard. D’une certaine manière, c’était un peu une réponse au magazine Métal Hurlant (dont tout le monde se souvient) mais avec des artistes américains. "Américains" comme moi ! (Rires) La tendance plus ou moins ici, c’était que tous les auteurs européens, partis vivre aux États-Unis comme moi, poussaient à faire de la BD dans ce sens. Et d’ailleurs, pour eux, aux États-Unis, j’étais un peu perçu comme une sorte d’excentrique… alors que je ne l’étais pas du tout. Mais ils avaient l’avantage d’être très enthousiastes... et moi avec. Les publications en France de Spécial USA ont été très bien prises en charge. Je veux dire par là, pris en charge par des mecs qui aimaient la bande dessinée, autant que moi ! Ils ont contribué au respect du magazine et à une popularité méritée pour les auteurs.

Nous étions tous dans une période magique et nous en étions très conscients. On pouvait le ressentir en nous jusqu’aux os. Mon nom s’imprimait alors à côté de mes chers amis adorés, il était affiché à côté de mes superhéros comme Moebius, Richard Corben et plein d’autres dessinateurs au top à cette époque !

Je me souviens que tous les dessinateurs se mettaient à l’horreur, à la science fiction car tout le monde publiait de ça. C’était l’âge d’or du Cyberpunk et Rebel en faisait partie ! On était aussi en pleine révolution esthétique. Tout ceci se passait à la fois aux États-Unis et en Europe, dans le même temps. Ça se retrouvait également dans les tendances musicales de l’époque. Mais juste avant ça, il y avait eu aussi l’âge d’or de la bande dessinée en général et des comics américains en particulier. J’ai ainsi eu la chance d’être bien positionné pour pouvoir tracer mon propre chemin, avec mon propre style. Et pour ainsi dire, sur le marché de la BD française, ça a alors été pour moi un peu comme une consécration.

Avant le marché français, où vos histoires ont-elles été publiées ?

J’ai d’abord commencé localement, en Espagne, à Valence qui était ma ville de résidence. Et donc grâce à ce magazine SOS dont on a parlé. J’avais réalisé aussi d’autres petites choses dans quelques autres magazines underground, et d’ailleurs avec du personnel assez "expérimental" aussi. Enfin, même si les gens qualifiaient tout notre travail "d’expérimental" par rapport à la voie toute tracée, pour nous, ça correspondait en réalité à ce que nous avions envie de faire. Plus tard, des magazines comme « Epic », « Meta ULAN », « Heavy Metal » ont fini par s’éloigner de toute cette science-fiction. Ils se sont écartés aussi des comics pour super-héros, afin d’aller beaucoup plus vers le Fantastique !

Après cette vie à Valence, j’ai été sur le point de faire quelque chose avec Toutain, éditeur à Barcelone. Je ne m’en souviens plus très bien mais je crois que ça aurait pu être probablement un tournant dans ma carrière. Mais ce qui m’a le plus marqué c’est que j’ai surtout laissé tomber l’aventure Métal Hurlant car j’étais sur le départ pour les États-Unis ! Cet événement est devenu presque une obsession chez moi. Là-bas, j’ai alors été publié par James Warren. Warren Publishing était l’éditeur qui avait fait Creepy, Eerie, Vampirella et plein d’autres choses. Toujours dans cette veine de l’horreur et du fantastique de l’époque !

Ces magazines étaient en fait les premiers. Je me souviens qu’il y avait des pages spéciales au milieu de la revue, toutes en couleurs et où des artistes comme Corben ont commencé à apparaître ! C’était vraiment comme Métal hurlant mais en version américaine. Et c’était aussi une manière de tenter de devancer Métal hurlant et Heavy Métal. C’est alors qu’il me semble avoir été contacté, ou avoir noué des liens d’une certaine manière, avec Albin Michel. C’est de là que proviennent toutes ces albums de bande dessinées que vous connaissez de moi en France.

Est-ce que certains films ont pu vous inspirer quand vous dessiniez vos planches ?

Oui bien sûr ! Des films comme Le jour le plus long, Les Canons de Navarone et tous ces films de guerre que produisait Hollywood de manière très épique. Et puis aussi bien entendu Blade Runner, le film qui a tout changé ! Et sans oublier non plus Star Wars. D’ailleurs, je n’étais pas si fan que ça de La Guerre des Etoiles. Par contre Blade Runner, là… C’est pas que nous ne faisions pas déjà le même genre de choses, bien avant que ces films ne sortent, mais il faut bien reconnaître que Blade Runner et Star Wars ont réellement accentué le phénomène. Ces deux films ont montré la direction à tout le monde et déterminé tout ce qui allait suivre. Au cinéma, comme dans la bande dessinée !

Comment dessiniez-vous ? C’était très novateur pour l’époque.

Ç’a été toute une évolution, aussi bien pour les outils qu’en ce qui concerne la technique. Et c’était assez centré autour des encres et des stylos. C’était aussi beaucoup de rage pour essayer de maîtriser toutes ces pointes qui amènent une technique assez rigide, ainsi que tous ces stylos-plumes dont les lignes étaient trop angulaires, ou dont les variations de pression donnaient des styles différents. Même plus tard, avec les marqueurs, ça restait encore très différent de ce que Tanino Liberatore, le dessinateur de RanXerox, arrivait à faire de son côté.

Au final, ce sont les encres Pelikan qui ont eu ma préférence : elles étaient brillantes et ne s’effaçaient pas avec le temps. Il faut savoir qu’aujourd’hui encore, mes planches originales brillent tout autant. Quand j’y repense, c’était assez extraordinaire ! Mais par contre, il n’y avait pas le droit à l’erreur. C’était comme ça pour tout d’ailleurs. Il n’y avait pas de place pour se tromper en réalité : du crayon à l’encrage, jusqu’à la mise en couleur. Tout devait être bien calculé dans le même espace du dessin. Il n’y avait pas de bouton "retour arrière" à l’époque ! (Rires) Par contre, bien entendu, ce fameux "bouton arrière", quand je l’ai découvert plus tard, je vous laisse imaginer mon plaisir et ce que j’ai pu m’en servir dans mon travail par la suite. Aujourd’hui , cela évite vraiment beaucoup de frustration comparé aux techniques de dessin dont on disposait à mes débuts.

Pourquoi n’avez-vous jamais travaillé avec un scénariste ?

Je crois que ça vient du fait que j’avais toujours trop de choses nouvelles et importantes à faire pour mon dessin ! Il me fallait toujours explorer et donc je ne pouvais pas travailler avec quelqu’un. Que ce soit en collaboration sur mes projets personnels ou pour m’investir dans le projet d’un quelconque scénariste. Trop de chose à réaliser pour moi et jamais assez de temps ! Et ça m’a suffit car au final, j’ai toujours eu la chance d’arriver à tracer mon propre chemin et d’arriver à surfer sur les nouvelles tendances, suivre l’évolution des technologies. Vous savez, je suis toujours resté très à l’affût des progrès technologiques. Comme un surfer, je restais attentif, concentré sur la prochaine vague, pour arriver à bien l’attraper. Avec le recul, c’est ce qui a fait que je suis encore aujourd’hui considéré comme un artiste.

Vous avez donc arrêté votre métier dans la Bande Dessinée ?

Oui, car à un moment donné, le modèle économique de la BD était devenu impraticable pour moi. Et surtout, les notions d’interactivité était devenues très puissantes avec l’avènement de l’informatique et des progrès technologiques. C’était devenu beaucoup plus en phase avec mon état d’esprit progressiste. Il m’a alors fallu lutter contre cet attrait de l’argent lié à ma réussite dans ce milieu de la BD pour être libre d’aller vers des choses plus puissantes à mes yeux, que le simple dessin en soi. Je sentais qu’il me fallait inventer d’autres choses qui n’avaient pas encore été faites. Ce qui, en substance, correspond pleinement à mon mode de fonctionnement personnel. En réalité, à mes yeux, le support artistique en lui-même n’est pas très important pour un artiste. Que ce soit des planches de BD ou autre chose, peu importe !

Je m’étais retrouvé dans une position où j’étais très bien informé et tout à fait capable de mettre en œuvre l’avenir selon mes propres termes. A l’époque, ça m’avait brisé le cœur d’entendre certains de mes amis du milieu de la BD. qui avaient à faire un choix douloureux entre fonder une famille et continuer à dessiner des bandes dessinées (avec tous les inconvénients financiers qui vont avec ce métier). Car le modèle économique pour continuer à dessiner, vu le temps de travail que ça impliquait, était largement en dessous du salaire minimum. Vous aviez plus à gagner à dessiner moins et aller travailler chez McDonald’s ! C’était comme ça, ce n’était la faute de personne. Mais j’avais réalisé que tout cet univers des bandes dessinées imprimées (devenu un média de distribution en masse) avait fini par s’éteindre depuis longtemps. Il avait perdu son âme en même temps que sortait ma première BD digitale sur Batman. En quelque sorte, j’avais enfoncé moi-même un clou dans la chaussure de la Bande Dessinée au format papier. Mais en réalité, ce n’était pas vraiment moi… mais tout simplement la marche du progrès et l’avancée de la technologie ! Avec le temps, la BD papier, comme la presse papier, n’avait plus sens à l’ère du numérique pour continuer leur "putain" d’exploitation et leurs histoires sans fin au travers de tous ces super-héros ennuyeux. Encore aujourd’hui ils imprègnent les jeunes, avec leurs productions de films barbants !

Vous savez, je suis une personne impatiente sur le plan créatif et peu encline à rester à la même place très longtemps. Et oui, je vous l’assure, c’est bien plus amusant comme ça ! Il suffit aux gens de regarder mon travail dans sa globalité pour le comprendre. Certes, je ne suis pas Picasso mais j’ai eu ma part de créativité dans ma vie heureuse et dans ma carrière artistique.

Quelle était justement votre vie d’artiste au quotidien, à cette époque où vous étiez connu dans l’univers de la BD ?

Comment se passait ma vie quand j’étais devenu un dessinateur de BD "célèbre" ? C’est une question amusante mais malheureusement impossible à synthétiser pour essayer d’y répondre. Car je me suis toujours laissé conduire par des considérations professionnelles. Je changeais en permanence pour aller là où j’avais besoin d’être dans le cadre de mon travail. J’ai toujours opté pour ce mode de fonctionnement.

Mais vous savez, avoir grandi dans ma ville de Valence a été quelque chose de marquant dans mon existence. Il y a définitivement une grande concentration d’artistes dans cette ville. Et en plus, chaque année, il y a une grande fête (« Las Fallas ») avec de gigantesques sculptures de bois et de papier écrasé. Au printemps, elles sont dispersées dans les rues pour ensuite être brûlées au bout de cinq jours. De nouvelles statues sont refaites chaque année et elles sont toujours très colorées. Elles semblent sorties d’un album de bande dessinée mais en 3D. Il y a une centaine de ces sculptures qui se retrouvent ainsi exposées. Toutes ces couleurs dans les rues ! Cette fête a réellement joué un rôle important dans ma vie, je ne peux pas le nier. Je me souviens d’une année où il y avait un aigle entièrement fleuri. Le spectacle de ces machines est très étonnant et également incroyable quand les sculptures brûlent ensuite et finissent par retoucher le sol. Voilà d’où me vient également mon inspiration ! Et je crois que tout ceci se retrouvait un peu dans mes albums, dans mon travail d’artiste au quotidien.

Avez-vous gardé des relations en France ou en Belgique ?

Jusqu’à un certain point et pendant un certains temps, oui ! Mais maintenant, je me suis aventuré trop loin de l’univers de la bande dessinée (et de toute cette famine créative qui va avec), ce qui fait que malheureusement, j’ai perdu le contact avec beaucoup d’amis ou d’anciens collègues de travail.

L’Europe, d’une manière générale, reste mon univers. C’est là où je suis né. Cependant, même si c’est là-bas que ma carrière a commencé, je continuerai toujours à suivre mon instinct, à faire selon mes motivations du moment, à suivre librement toutes ces choses dont je peux "tomber amoureux", sans tenir compte d’une quelconque culture américaine ou européenne. D’ailleurs, très franchement, je vis aux Etats-Unis depuis des années, mais je n’ai jamais aimé leurs super-héros pour autant. Les Américains ne comprennent pas que si on n’a pas baigné dans cette culture des super-héros, on puisse ne pas aimer. C’est un peu comme pour le football (je n’ai rien contre le football) mais c’est la même logique : si vous n’avez pas baigné dans cette ambiance étant jeune, vous n’allez pas arriver à aimer vraiment ce sport.

Vous considérez-vous toujours comme un artiste ?

Vous savez, toute ma vie, j’ai montré de l’intérêt pour l’art mais je n’ai jamais cherché à prétendre être un artiste. Je continue à me dire « Méfie-toi de ceux qui s’auto-proclament artistes et reste suspicieux concernant ce statut d’artiste ». Car c’est quelque chose qui doit vraiment venir des autres, quand ils regardent ton travail. Si je devais expliquer ce qu’est un artiste, ce serait pour moi une personne avec un "besoin". Le besoin d’exprimer ce qu’il ressent intérieurement mais aussi le besoin que son travail soit validé et compris par les autres. Si ce cercle arrive à être complet, si les gens autour de vous reconnaissent que ce que vous faites est bon, alors vous pouvez être considéré comme un artiste. Sinon, si ce cercle n’est pas complet...

Donc, on va dire que je suis plutôt devenu une personne aux idées créatives. Le côté artistique est souvent perçu comme de l’artisanat et un moyen pour aller vers une fin. Mais pourtant, ça reste de l’art quand on s’arrête de créer et qu’on regarde simplement. La BD a longtemps été un moyen pour m’exprimer et pour transmettre mes idées. Son pouvoir réside dans la capacité à dessiner ce que vous ressentez, ce que vous pensez et de pouvoir transmettre tout cela aux lecteurs. Le dessin est un outil très puissant et je n’oublie pas qu’il m’a permis de réaliser tout ce dont je rêvais.

Lisiez-vous des albums de BD franco-belge ou des comics américains ?

À l’exception de la plupart des super-héros, j’aimais tout. Mais en effet, quand on est un artiste qui se respecte, un dessinateur créatif, on devient exigeant sur le plan esthétique. On prend, on sélectionne ce qu’on aime, ce qui nous fait envie. Par exemple, puisque j’apprécie tout chez Jean Giraud et Moebius sans exception, d’une certaine manière, je serais tenté de dire que tous les dessinateurs qui ont suivi après, sont défaillants à mes yeux. Il demeure néanmoins qu’un artiste comme Richard Corben m’a toujours époustouflé et que j’ai aussi toujours été impressionné par Otomo Katsuhiro, le dessinateur d’Akira.

Parlez-nous un peu de vos albums de BD édités en France !

L’album Rebel était un réel projet, complet, où j’ai tout donné ! Par contre, Joe’s Air Force était plutôt une sorte de caprice personnel. Je voulais faire une BD sur la Seconde Guerre mondiale et j’adorais tout ce qui concernait l’aviation et les forces aériennes de l’époque. Mais j’ai choisi volontairement de traiter le sujet d’une manière légère et un peu à la manière du film 1941 où l’humour se mélangeait avec la réalité de la guerre. Joe’s Air Force était clairement destiné pour le marché de la BD européenne. On pouvait d’ailleurs se permettre de montrer une violence extrême dans nos dessins. On était libres, contrairement au marché américain qui se veut très pieux.

Autoportrait de l’auteur

L’album Zeppelin est un ensemble de courtes histoires en rapport avec la guerre. J’ai dessiné ces histoires sur plusieurs années car c’était destiné à divers magazines dont Heavy Metal. Le titre initial était War Zone mais pour des raisons dont je ne me souviens plus, les types de Special USA ont décidé de l’appeler Zeppelin. Peut-être que le titre prévu au départ était déjà pris en France ? War Zone était en référence à ma série télé préférées de toujours : Twilight Zone. D’ailleurs mes histoires sont construites un peu pareil mais sur le thème de la guerre.

Je ne sais pas trop comment l’album complet final Zeppelin a été exposé en librairie mais par contre, chaque histoire courte a été très bien distribuée en Europe. Du bon travail à l’époque ! La compilation de ces histoires courtes a été conçue bien après que je réalise les planches de chacun des épisodes. Ceci peut expliquer pourquoi cet album de BD est probablement le moins connu de moi. Pourtant, War Zone correspond au travail dont je suis le plus fier. J’aime ce type d’histoires courtes où on est libre d’exprimer différentes idées très créatives, son ressenti. Et j’aime bien aussi que chaque épisode puisse s’inscrire ensemble dans un même thème plus général.

Pouvez-vous nous parler aussi de "Gene Kong" ?

Gene Kong était un projet un peu spécial inspiré par la ville de New York et cette espèce de jungle dans le métro. Je ne sais pas si les gens s’en souviennent mais à cette époque, c’était la rage qui régnait ! Mes histoires s’inspiraient de tout ce qu’on pouvait lire dans le journal sur ce qui se passait dans le métro. Mais je ne voulais pas que ce soit juste comme un film sur papier, avec simplement un début, un milieu et une fin. Je voulais montrer cette ville qu’est NYC où je vivais en créant mon propre super-héros à moi. Un peu à la manière des artistes américains mais un super-héros logique, réaliste et sans super-pouvoir stupide sorti de nulle part. Sérieusement, c’est quoi l’explication des pouvoirs de Spider-Man ? Juste parce qu’il se serait fait mordre par une araignée radioactive ? Je n’ai jamais aimé ces super-héros américains, je les trouve très ennuyeux.

C’est pour ces histoires sur Gene Kong que ma technique de dessin aux marqueurs était fortement inspirée de Tanino Liberatore. Mais mon choix de marqueurs n’étaient pas le même que lui. Je les utilisais avant de faire le travail en couleur des lignes. J’utilisais des marqueurs Bristol, et donc pas seulement pour remplir entre les lignes, mais surtout pour tenter d’explorer le plus possible dans tous les sens. Un peu comme Liberatore savait le faire très bien !

Selon moi, il fallait que ce soit créativement parlant pour les lecteurs ! Mais la pression financière sur ce projet a été lourde et quasi impossible pour me permettre de travailler à fond graphiquement et voir si le projet aurait pu être adapté au cinéma ou pas, par la suite. J’avais encore plein d’idées à développer et encore aujourd’hui, je continue à avoir des réflexes de dessinateur de BD traditionnel. Mais à cette époque, il n’y avait plus moyen pour moi de retourner vers l’univers de la BD, j’avais déjà basculé vers celui des jeux vidéo.

Génération zéro correspond en réalité à vos premières planches de BD, pourquoi l’album a-t-il été publié si tardivement ?

Tout à fait. Car au moment de sa réalisation, personne aux Etats-Unis ne publiait de la BD sous forme d’album, comme en France. Ce qui est amusant, c’est que les planches originales ont été publiées par Marvel mais qu’au final, c’est DC qui a publié l’album entier, quelques années plus tard. Comment est-ce possible quand on sait que DC et Marvel sont les deux sociétés de “comics” américains les plus populaires en Amérique et qu’elles sont en compétition depuis tant d’années ? C’est grâce à un certain Archie Goodwin (le mec le plus agréable du monde des “comics“). Archie était mon éditeur pour Epic Magazine et on coopérait beaucoup pour écrire les histoires (car c’est quelqu’un qui vient du monde de l’écriture). Longtemps après qu’Epic Magazine se soit arrêté, Archie est partie travailler chez DC Comics. Et donc à un moment donné, on a réalisé que ce serait une bonne idée de rassembler mes dessins pour compiler tout ça au format album de BD. Depuis lors, j’ai pu toucher des droits d’auteur, ce qui n’était pas le cas avant.

Génération zéro était clairement une BD d’aventure où les personnages parcouraient le monde après une catastrophe nucléaire. Le format avait été pensé pour en faire une série BD mais je ne savais pas vraiment à l’avance où j’allais emmener mes personnages. D’où l’intérêt de faire plusieurs histoires courtes et de changer de décors souvent (ce que j’ai continué à faire d’ailleurs quand je me suis lancé dans le jeu vidéo). À cette époque, j’imaginais un monde qui ressemblerait à ce qu’on voyait dans la revue américaine National Geographic. Mon univers s’inspirait de ces endroits exotiques qu’on y voyait en photo. Cette histoire en épisodes que j’avais monté tourne pas mal autour de ça.

Parmi vos propres albums de BD, lequel est votre préféré ? Ou quel personnage ?

Pas sûr que je puisse répondre à ça en fait ! J’ai cité War Zone mais en réalité, tout ce que j’ai fait en BD, je l’ai fait avec passion. Ç’a été des moments présents de mon existence et d’une certaine manière, tous mes albums me semblent bons. C’est juste qu’ils représentent des périodes différentes. Sur un plan créatif, aucun ne se ressemble et même pas sur un plan technique en ce qui concerne le dessin.

Comme indiqué dans une de mes biographies, j’étais littéralement terrifié le jour où j’ai reçu un prix, en guise de fin de carrière, dans le domaine créatif pour le dessin et les "comics". De mon point de vue, on me récompensait pour avoir fait la même chose pendant 50 ans et tout ça dans une seule vie. (Rires) Cela se passait dans un amphithéâtre qu’ils avaient réquisitionné pour une cérémonie sur la bande dessinée américaine. Je me souviens, j’étais dehors, au balcon quand j’ai entendu la déclaration du prix décerné. Il était dit "50 ans pour avoir fait le même travail". Ce n’était pas une récompense pour avoir réalisé un superbe travail pendant toutes ces années mais au contraire, pour avoir effectué encore et toujours le même travail pendant 50 ans !!!

Qu’est-ce qui a fait que vous soyez parti aux États-Unis justement ?

Je rêvais d’aller aux "States" ! Après, c’est toujours un peu la même histoire pour tout le monde : une fois là-bas, j’ai été époustouflé par les possibilités qui s’offraient à moi et je ne suis jamais rentré.

Non, je plaisante ! En réalité, j’avais été invité par ma petite amie du moment pour passer Noël avec elle, dans sa famille à Cleveland. Bien entendu, je n’ai pas hésité une minute. Pour faire court, il s’est passé que j’avais amené tout mon portfolio complet avec moi mais qu’une fois là-bas, je n’ai plus pu rentrer. Je me souviens que j’en faisais des cauchemars, rien qu’à l’idée de devoir retourner en Espagne. Je ne supportais pas l’idée de repartir. Non par fierté personnelle mais parce que j’avais le sentiment de n’avoir aucun futur en Espagne. Comme je le répète souvent, ici, c’est comme si j’étais "né à nouveau".. et en trente fois plus fort ! Aujourd’hui, il y a beaucoup plus de ma vie dans ce pays que nulle part ailleurs. L’Amérique est devenue tout pour moi !

Pepe Moreno jeune dessinateur de B.D.

L’érotisme était très présent dans vos dessins. Une liberté soudaine ?

Non, ça vient de vous, les gars, en Europe !!! Et même plus particulièrement de France ! À cette époque, tout tournait autour de la violence et du sexe. Aux États-Unis, on pouvait suggérer le sexe, mais certainement pas le montrer. En France (comme en Espagne d’ailleurs), il fallait au contraire être très explicite, tout montrer ! (Rires) Mais en soi, ce n’était rien de très sérieux, ni malsain. C’était juste les tendances de l’époque.

Votre véritable identité est bien « Saturnino Moreno Casares » ? Pourquoi signer « Pepe Moreno » ?

Ça aussi c’est une longue histoire. J’ai été baptisé “Saturnino” parce que c’était le prénom de mon père et qu’il commençait à devenir nerveux sur le sujet. Ma mère, elle, voulait m’appeler “José” d’où le diminutif “Pepe”. Et comme c’est toujours la mère qui commande au final, elle a passé sa vie à m’appeler “Pepe” (et pas “José”). Au bout d’un certain moment, je me reconnaissais entièrement dans “Pepe”, plus que dans mon véritable prénom officiel. Le temps a fait qu’il n’était plus possible de revenir en arrière et que même ici aux USA, ma carte bancaire est inscrite avec l’identité “Pepe Moreno”. J’avais eu la possibilité en venant ici de remplacer “Saturnino” par “Pepe” et c’est ce que j’ai fait. Je ne me retrouve absolument pas dans ce prénom “Saturnino”.

Pour l’anecdote, enfant, lors de mon premier jour d’école, quand ils ont fait l’appel devant mille personnes, ils ont utilisé mon véritable prénom d’origine. Moi, forcément, j’étais en train de m’amuser : c’est long d’attendre les dernières lettres de l’alphabet. Et quand enfin mon tour est arrivé, je me suis retrouvé avec mille personnes tournées vers moi. Parce que je ne répondais pas ! Ils ont répété “Saturnino” plusieurs fois et moi je ne comprenais pas. Les gens commençaient à se demander qui était cet imbécile de “Saturnino” qui ne connaissait même pas son prénom. (Rires) J’avais été vachement intimidé par tous ces gens qui s’étaient mis à me regarder… et enfin, je me suis mis à crier OUI !!! J’avais les cheveux longs à cette époque et inutile de vous dire qu’à partir de ce moment là, j’étais devenu célèbre en ville. Et comme ils disent dans les films, tout le monde connaissait mon nom depuis ce jour ! (Rires)

Aujourd’hui mon identité légale officielle est donc bien devenue "Pepe Moreno Casares". J’ai toujours considéré comme une erreur, le fait que mon père ne tienne pas compte du souhait de ma mère. "Saturnino" signifirait que je suis un citoyen de la planète Saturne. Même si c’est ma planète préférée, sur un plan artistique, je trouve que c’est un très mauvais prénom pour un auteur. Vous voyez, ça me sert d’excuse pour continuer à me faire appeler "Pepe" ! (Rires)

Vous avez été un des premiers à utiliser l’ordinateur pour dessiner.

L’avènement des ordinateurs a tout changé pour moi ! Je me souviens, je voulais avoir la machine la plus cool possible. Je suis fier de pouvoir penser pendant qu’eux travaillent. Et en plus, je peux aussi faire de nouvelles chose grâce à eux, grâce aux ordinateurs !

Dans l’ensemble, j’ai toujours aimé que les choses puissent sembler réelles, ou au moins crédibles. Et en ça, grâce aux ordinateurs, je pense avoir trouvé le bon business qui me convient. Ma vie a totalement changé grâce à l’informatique, c’était une autre réalité. Je ne suis pas unique en ça, cela a été le cas de beaucoup de monde mais j’ai quand même été un des tout premiers à avoir un ordinateur. La coïncidence a fait que, vivant en Californie et étant en pleine période "punk", on utilisait déjà les ordinateurs pour créer des posters. Et on pouvait passer alors des heures sur les machines à copier pour expérimenter plein de choses. Je me souviens avoir dit « Mais pourquoi ils ne mettent pas un bouton là pour pouvoir réduire l’image ou pour zoomer ? ». Probablement qu’on était nombreux à penser la même chose à cette époque et à travailler de la même manière. Mais je reste très fier de cette période, c’étaient les années 1980 !

Mon tout premier ordinateur était un Amiga. Un ami, Mike Saenz, avait commencé à faire une bande dessinée un peu “brute” sur Mac mais ça ne me semblait pas très bon pour moi. Il fallait un processus complet de mise en couleur et mon Amiga permettait de le faire justement. C’est seulement après, avec le Macintosh de deuxième génération que c’était devenu possible. J’ai donc juste eu la chance à ce moment là, de pouvoir m’y mettre... et je n’ai pas laissé passer l’occasion. Je me souviens qu’il n’y avait pas vraiment de logiciel pour ça mais la technologie de l’époque permettait quand même d’arriver à produire quelque chose. Mais il m’a fallu aussi quand même tenter de convaincre certains éditeurs de logiciels de développer les fonctionnalités dont j’avais besoin. D’aider d’une manière générale à pouvoir faire du dessin sur ordinateur... Franchement, ce n’était pas un projet facile mais en effet, je m’y étais lancé à l’époque. Certaines choses ont quand même pu être inventées pendant tout ce processus, comme la séparation des couleurs à partir de fichiers informatiques.

En 1993, vous réapparaissez avec Hellcab, un jeu d’aventure sur CD-ROM.

Je voulais faire quelque chose de très satirique et qui ressemble le plus possible à un film. C’était l’idée de départ pour Hellcab . C’est un taxi de New York City à qui il arrive de se transformer en machine dans le temps. Ce taxi de l’enfer vous emmène un peu n’importe où, c’est là l’intérêt du jeu et vous finissez par y perdre votre âme. Ça c’est très bien vendu. En ce temps-là, Time Warner voulait se faire un nom dans l’univers des jeux vidéo. Je me souviens qu’on avait eu droit à une démonstration à Las Vegas. C’était déjà une ville folle et là, ils avaient carrément décoré les taxis pour l’événement à la manière de notre jeu Hellcab.

Il y a eu aussi un autre jeu marquant : Beach Head .

On a voulu faire un jeu le plus réaliste possible en 3D. C’était très réaliste sur le plan photographique. Bon, si vous le regardez maintenant, vous trouverez forcément, que non ! Mais je vous promets qu’à l’époque c’était très novateur. Ce qui était cool aussi avec Beach Head, c’est que le développeur informatique était de la vieille école. Et comme on voulait tout faire en 3D, ça risquait de devenir très lourd comme programme. Donc on a programmé tout le “film” en Assembleur. Enfin, lui, pas moi ! Ce langage informatique qu’est l’Assembleur est un peu le langage de Dieu puisque vous programmez directement les composants de l’ordinateur. L’Assembleur génère du code-machine qui est directement interprété, il n’y a pas de couche intermédiaire. On essayait alors d’aller le plus loin possible dans ses capacités. Notre jeu ne faisait que 10 Mo (alors que tous les autres jeux de l’époque faisaient facilement 200 ou 300 Mo). C’était l’application qui tue : tout le monde pouvait y jouer, c’était très addictif et c’est ce que tout le monde voulait dans ces moments-là.

Ce jeu était presque la perfection dans le sens où il a fonctionné sur tous les marchés. Et le plus amusant (et paradoxal), c’est que l’année où il a le mieux fonctionné en terme de ventes, il a été déclaré comme le pire jeu de l’année par PC Gamers. Qu’est-ce qu’on a pu rigoler de ça ! Lors d’une interview, on m’avait alors déclaré que c’était insensé. Ce à quoi j’avais répondu « Quel est le problème ? Le jeu est addictif, tout le monde peut y jouer et les gens s’amusent ! »

Quels sont vos projets actuels ?

À la lecture de l’interview, tout le monde aura compris que je ne suis plus un dessinateur de bande dessinée. Je suis une personne impatiente, créative, pleine d’ambitions et qui déborde d’idées. Des idées petites ou grandes, et qui remplissent ma tête en permanence. La plupart du mon temps, je le passe aujourd’hui à coucher toutes ces idées sur papier pour ensuite aller en discuter avec d’autres. En résumé, je suis comme une boîte à idées personnifiée ! (Rires)
Pour en revenir à l’album de BD Rebel, il y a du nouveau justement. Peut-être que tous ces liens internet pourront vous intéresser :

"Crypto Rebel" : http://www.cryptorebel.app
"Beach Head" : https://beachhead.com
"Beach Head 2020" : https://www.youtube.com/c/BeachHead2020
et également ce dernier lien sur "Digital Fusion" : http://www.digitalfusiongames.com

Et pour terminer avec une promesse : oui, je dessinerai à nouveau !

Propos recueillis par Jean-Sébastien Chabannes
http://pabd.free.fr/ACTUABD.HTM

Voir en ligne : Images Rebel en 2022

(par Jean-Sébastien CHABANNES)

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18 Messages :
  • Je n’aimais pas les séries de Pepe Moreno dans USA Magazine, mais cet entretien est très intéressant et très complet. Un grand merci.

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  • Après 3 secondes de recherches sur le net, l’artiste dont il était fan et a perdu le nom est certainement Antonio Hernández Palacios, vous auriez pu le retrouver, lui indiquer, et le préciser dans le compte rendu de l’interview.
    Cordialement

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    • Répondu le 8 novembre 2022 à  22:56 :

      Probablement l’immense Palacios, oui. Assez stupéfiant d’imaginer que Pepe Moreno ne se souvient pas de son nom ! Même s’ils ne sont pas de la même génération, ils font partie de ces grands dessinateurs réalistes espagnols dont on ne parle pratiquement plus jamais en France de nos jours. Il y avait aussi Alfonso Font, et les frères De la Fuente bien entendu. A noter que Palacios (qui a fait l’objet, il est vrai, d’intégrales récemment en France), est très bien réédité en ce moment en Espagne également, même si les tirages sont sûrement limités. Cette école espagnole est vraiment un patrimoine à redécouvrir, de même que les grandes écoles réalistes italiennes et françaises. Merci pour cette très intéressante interview en tout cas.

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      • Répondu par JSC le 9 novembre 2022 à  09:58 :

        Il est parti aux USA depuis tant d’années, je pense qu’il a un peu tourné la page.

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    • Répondu par JSC le 9 novembre 2022 à  09:54 :

      Merci pour votre remarque. J’avais moi aussi pensé de suite à Palacios mais l’interview étant déjà pas mal compliquée à réaliser, je n’ai pas voulu m’attarder plus sur ce point. A l’occasion, je lui demanderai si c’était bien ce dessinateur car c’est très probable. Il a dessiné Le Cid en plus...

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  • Merci, vraiment merci beaucoup pour cette interview. J’adore cet artiste. Cadrages, narration, scénarios et un dessin génial au service de l’histoire. Le dessin de Moreno, c’est Toth à la sauce piquante italienne nommée Liberatore. Surtout sur "Gene Kong".
    Oui, le dessinateur qui l’a influencé à ses débuts est Palacios avec ses hachures et ses couleurs hallucinantes. Si vous avez encore la possibilité de le contacter, alors dites lui que j’ai un plaisir immense à me plonger dans ses albums. Que chaque fois que je referme une de ses œuvres comme pour celles de Corben, j’ai une furieuse envie de dessiner... qui perdure entre chaque relecture !
    "Si l’élève ne dépasse pas le maître alors c’est que le maître a échoué". Pepe Moreno, comme Corben et d’autres qui m’avez influencé, vous n’avez pas échoué. Merci.

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    • Répondu par JSC le 10 novembre 2022 à  12:07 :

      Merci pour ce super message : je vais en informer Pepe Moreno.

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      • Répondu par Henri Khanan le 10 novembre 2022 à  17:55 :

        Pepe Moreno a fait de très beaux albums, à l’époque, il était une des vedettes du style Métal Hurlant, mais publié chez Albin Michel !!
        Merci pour cette longue et magnifique interview !

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        • Répondu le 10 novembre 2022 à  23:48 :

          C’est génial le moment où il fait référence à Joaquin Sorolla. Je n’y avais jamais fait attention avant, mais effectivement dans ses BD, son utilisation de la lumière doit énormément à ce fabuleux peintre, un des meilleurs peintres espagnols et un des meilleurs de sa période tout court. Pour ceux qui ne connaissent pas, allez-voir, l’influence "lumineuse" vous sautera aux yeux. Interview passionnante.

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        • Répondu par JSC le 11 novembre 2022 à  11:16 :

          Toujours très agréable ce genre de retour, merci Henri.

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          • Répondu par Michel Dartay le 14 novembre 2022 à  16:05 :

            Bravo pour cette longue et passionnante interview qui permet de ne pas oublier un auteur important des années 80.

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            • Répondu par JSC le 15 novembre 2022 à  06:59 :

              Merci Michel. Oui, c’est important de montrer à ces auteurs que les lecteurs ne les ont pas oubliés.

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      • Répondu par Karl le 15 novembre 2022 à  15:06 :

        Génial ! Vous n’avez pas idée du plaisir que vous me faites (j’avais 14 ans quand j’ai découvert "Kong") et surtout, à la lecture de votre interview, j’espère que mon modeste message va le motiver encore plus pour qu’il reprenne ses "crayons" ! J’achète le moindre de ses albums que je vois passer en brocante et les offres à des amis (idem pour les œuvres de Corben et Liberatore). Certains qui sont dans le milieu du cinéma me disent que "Gene Kong" aurait fait un "putain de film !" Qu’il y a plus "matière à" que "Ranxerox à New York" par exemple. L’autre album qui les branches énormément est "Rip Time" de Corben et Jones.
        J’en profite pour vous passer un message personnel ; il y a un autre auteur espagnol que j’adore, il se nomme Luis Garcia Mozos.
        Il a sévi dans pilote avec Victor Mora et enseigne aujourd’hui la peinture à Barcelone. Je pense que lui aussi aurait des choses à raconter. Cordialement

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        • Répondu par JSC le 17 novembre 2022 à  13:03 :

          Merci Karl pour ce super commentaire. Je lisais également Pepe Moreno quand j’avais 14 ou 16 ans. Je vais essayer de le motiver pour qu’il nous fasse la suite de Rebel par exemple. Sait-on jamais...

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  • "Qui connait cet artiste" ? > vous plaisantez ?
    J’ai adoré Pepe Moreno et ai encore son Rebel, son Gene Kong et tous mes Special USA où il apparaissait régulièrement. Cet artiste m’a beaucoup plu et influencé. Je le placerais entre autre aux côtés de Liberatore, dont le Ranxerox à la même époque m’a un peu fait le même effet : Violence, sexe, et tutti quanti. C’était très coloré (saturé même), "Gorgeous", comme diraient les américains. Aujourd’hui, où serait-il publié ? A part chez Delirum, qui propose de belles choses oubliées, inédites et bien Punk, je ne vois pas.
    Merci pour cette interview improbable et inattendue.

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    • Répondu par JSC le 17 novembre 2022 à  12:59 :

      Merci FranckG pour ce chouette commentaire, on apprécie.

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PAR Jean-Sébastien CHABANNES  
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