"Pereira prétend", adaptation captivante et lumineuse du roman de Tabucchi

26 novembre 2016 2 commentaires
  • Le dessinateur Pierre-Henry Gomont adapte chez Sarbacane le roman "Pereira prétend" de l’Italien Antonio Tabucchi. Cité pour le Prix des libraires Canal BD et pour le Grand Prix de l’ACBD 2017, son ouvrage est l'une des grandes réussites de cette fin d’année. La finesse de l’adaptation et la qualité graphique font de son travail bien plus qu’une simple transposition.

Pierre-Henry Gomont a choisi, après y avoir été "initié" par son éditeur Frédéric Lavabre, de mettre en image le roman d’Antonio Tabucchi, Pereira prétend. Tabucchi, bien qu’italien, était un fin connaisseur du Portugal, où se déroule l’histoire de Pereira. C’est lui notamment qui traduisit en italien l’œuvre de Fernando Pessoa, qui a marqué de son empreinte la littérature portugaise. Cette finesse de Tabucchi et l’ombre de Pessoa se retrouvent dans le Portugal représenté par Pierre-Henry Gomont.

Ce Portugal, c’est celui des années Salazar. Fondateur de l’Estado Novo, il fut, comme président du Conseil des ministres de 1932 à 1968, le principal maître d’un régime autoritaire et réactionnaire, qui tint jusqu’à la Révolution des Œillets de 1974. Le récit se situe plus précisément en 1938, alors que la guerre civile fait rage dans l’Espagne voisine et que les tensions montent en Europe, attisées par les régimes fascistes. Ce contexte est habilement évoqué par Pierre-Henry Gomont, qui sait y faire référence sans lui donner une présence trop pesante.

"Pereira prétend", adaptation captivante et lumineuse du roman de Tabucchi
© Pierre-Henry Gomont - Sarbacane 2016
Pereira prétend © Pierre-Henry Gomont - Sarbacane 2016

Pereira, que nous suivons tout au long de ce récit, n’est pas un personnage a priori très attachant. Un peu misanthrope et assez lâche, ce journaliste qui tient une rubrique culturelle dans un grand journal de Lisbonne paraît d’abord aussi déprimé qu’indéterminé. Mais rapidement, la description de sa solitude, de ses hésitations, de son amour de la littérature – française en particulier – puis de son évolution et de ses choix le rendent extrêmement touchant. Sa trajectoire, qui le mène d’un catholicisme conservateur à l’engagement pour la liberté, n’est pas si fréquente. Et s’il se retrouve impliqué dans l’histoire de son pays presque malgré lui, c’est finalement en toute conscience qu’il agit et qu’il prend ses responsabilités.

La dimension politique du récit est certes importante, mais la description psychologique du doutor Pereira donne encore davantage de profondeur au propos. Les déchirements du journaliste sont retracés par un artifice qui paraît au départ étonnant dans cet ouvrage à la trame réaliste. Dans ses moments de doute les plus profonds, de minuscules personnages monocolores et à la silhouette identique à celle de Pereira viennent commenter ses actes.

Ce choix prend tout son sens lorsque Pereira, à la suite d’un malaise cardiaque, entreprend une cure au cours de laquelle il s’entretient avec un médecin à la fois diététicien et psychologue. Ce docteur Cardoso lui révèle la théorie dite de la confédération des âmes, élaborée par les Français Théodule Ribot et Pierre Janet : plusieurs « âmes » cohabiteraient en nous et nous serions soumis au système de valeurs imposé par l’ "âme" qui l’aurait emporté.

Cette idée, comme d’autres, est heureuse de la part de Pierre-Henry Gomont. Ainsi, il choisit de dessiner des cases "détourées", apportant davantage de légèreté et de fluidité à ses compositions. Ce choix transcrit également la chaleur et la lumière qui règnent sur le Portugal tout au long du récit. D’une manière générale, l’esthétique privilégié par le dessinateur fonctionne à merveille. Les décors, pourtant rarement très précis, donnent vie à Lisbonne. Les couleurs, magnifiques, sont subtilement employées pour transmettre à la fois les émotions de son personnage, l’ambiance du récit et les tons propres au Portugal. Ces couleurs ne sont d’ailleurs pas sans rappeler les plus beaux azulejos de Lisbonne.

© Pierre-Henry Gomont - Sarbacane 2016
© Pierre-Henry Gomont - Sarbacane 2016

Ce livre de 150 pages au rythme très bien maîtrisé est donc une formidable adaptation. Pierre-Henry Gomont s’est totalement approprié le roman d’Antonio Tabucchi – il complète d’ailleurs son ouvrage par quelques croquis et dessins faits à Lisbonne lors d’un voyage de repérage. Conservant le message anti-autoritaire et optimiste de Tabucchi, le dessinateur parvient également à le dépasser en donnant une grande profondeur à son personnage principal.

Pereira prétend, déjà promu "bande dessinée RTL" en septembre dernier, puis sélectionné à l’automne pour le Prix des libraires Canal BD et retenu le week-end dernier parmi les cinq finalistes du Grand Prix de l’ACBD 2017, risque de faire encore couler de l’encre. Et s’il n’apporte rien de radicalement révolutionnaire, que ce soit dans la narration ou le graphisme, c’est effectivement un ouvrage d’une grande qualité, dont la lecture est autant un plaisir pour les yeux qu’un enrichissement pour l’âme.

Pereira prétend © Pierre-Henry Gomont - Sarbacane 2016

(par Frédéric HOJLO)

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21,5 x 29 cm - 160 pages couleurs - parution le 7 septembre 2016.

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