Persépolis, enjeu majeur de la démocratie en Tunisie

21 avril 2012 1 commentaire
  • Le procès du patron de la chaîne tunisienne Nessma, poursuivi pour "atteinte aux valeurs du sacré, atteintes aux bonnes mœurs et troubles à l'ordre public" après avoir diffusé en octobre 2011 Persepolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud dont une scène représente Allah, a commencé jeudi après de plusieurs reports.

La vraie révolution commence en Tunisie. Après un "printemps arabe" qui a renversé le régime, des élections qui ont porté le parti islamiste au pouvoir, la société tunisienne est confrontée à la question des libertés individuelles et des droits civiques, et notamment celui de la liberté d’expression.

Pour avoir diffusé une représentation assez anodine d’Allah figurant dans le dessin animé Persepolis de Marjane Satrapi & Vincent Paronnaud, la chaîne Nessma a été confrontée à des émeutes, le domicile de son PDG, Nabil Karoui, a été attaqué, et une plainte est portée contre lui ainsi que contre la présidente d’une association qui a fait traduire ce film en arabe et le responsable de la cellule de visionnage de la chaîne.

Dans un premier temps, le PDG s’était excusé, parlait d’une erreur. Dans un deuxième temps, une partie de la société civile s’est mobilisée pour cette cause réunissant syndicalistes, opposants au pouvoir sorti des urnes, notamment l’extrême-gauche, parfois même des membres du gouvernement de transition.

Selon le quotidien français Libération, l’accusation a versé une pétition de 100.000 signatures dans son dossier, plaidant l’offense aux sentiments religieux : "Mon fils de 11 ans, à qui j’ai appris que Dieu est sacré et qu’il ne faut pas lui porter atteinte, est resté malade psychologiquement pendant trois jours."

Elle a beau jeu d’avancer que "la France réprime le génocide arménien et la négation de la Shoah, la loi polonaise interdit l’atteinte à l’Eglise". Le négationnisme n’a cependant rien à voir avec le délit de blasphème, abrogé en France depuis 1881, et l’hebdomadaire Charlie Hebdo, essuyant une affaire semblable à la suite de la publication des caricatures de Mahomet, avait gagné son procès sans ambiguïté aucune.

Derrière cette affaire, c’est la liberté d’expression en Tunisie qui est en jeu et avec elle une certaine vision de la société démocratique. Le code de la presse en vigueur sous le régime de Ben Ali a été aboli et le prochain -qui bannit toute peine d’emprisonnement pour un délit de presse- n’est pas encore d’application.

Les créateurs tunisiens sont inquiets. Le dessinateur Othman Selmi, éditeur de la revue de BD Couscous Belban, pour qui la représentation de Persepolis évoque "seulement l’imaginaire d’une petite fille comme on l’a tous imaginé dans notre enfance", soulignant que ce film fut projeté plusieurs fois dans le cadre d’autres festivals tunisiens sans causer le moindre incident, parle de façon éloquente de la situation en Tunisie dans une interview sur son blog : "Ce qui se passe en Tunisie depuis des années suscite vraiment l’intérêt. Tous les artistes, créateurs et dessinateurs on voulu saisir ce qui ce passe ici, et ce, depuis longtemps, mais le total manque de liberté et l’absence de tout soutien rend trop difficile le travail de ces gens. L’injustice sociale, la corruption, la violence policière sont le pain quotidien des Tunisiens. Le déclic fut une bavure policière et un interrogatoire qui a duré une nuit, avec douze flics !! J’ai alors décidé de raconter cette mésaventure. J’ai déjà commencé à travailler sur l’histoire d’un jeune qui se suicide, bien avant le cas de Bouazizi. Un ami éditeur au courant de ce projet m’avait recommandé à Francesco Boille, le responsable B.D de l’Internazionale qui m’avait commandé du coup des planches portant sur la révolution en Tunisie…"

Des planches que nous serions ravis de lire en France...

Dans Charlie hebdo cette semaine, le dessinateur et blogueur Z, animateur de Debatunisie.com témoigne : "Aujourd’hui, j’envoie mes dessins à Ben Brick [grand opposant sous Ben Ali] qui les publie. Enfin... Il m’a dit : "envoie-moi tout ce que tu veux, mais rien sur Dieu, j’ai pas envie qu’on me brûle ma maison."

La terreur qui suit toute révolution est bien présente. Il appartient aux Tunisiens de ne pas se laisser intimider.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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