Peter Van Dongen, le passeur

2 février 2005 0 commentaire
  • Né le 21 octobre 1966 à Amsterdam aux Pays-Bas, d'un père hollandais et d'une mère indonésienne, Peter Van Dongen est concerné par la guerre d'indépendance de l'Indonésie. Sa mère avait subi le bombardement du port de Macassar pendant la deuxième guerre mondiale, et ce fait lui a donné l'envie de raconter cette partie de son histoire. Suite à un premier album paru en 1991 ({Muizentheater}, {Le Théâtre des Souris}), il réalise son chef-d'œuvre en 1998, au bout de sept ans de labeur (trois ans de documentation et quatre années de dessin) : {Rampokan Java} (Vertige Graphic), un incroyable album dessiné entièrement au pinceau dans une magnifique ligne claire digne de Hergé. Paru fin 2004 aux Pays-Bas, le second volume - {Rampokan : Célèbes} paraîtra en français dans le courant du premier semestre 2005.

Le miniaturiste

L’art de Peter Van Dongen a une histoire ; c’est celle de la « ligne claire ». Son graphisme procède de cette technique prisée par la bande dessinée belge et dont la figure tutélaire est Hergé. Ce n’est d’ailleurs pas le moindre des paradoxes de Peter Van Dongen que de produire une œuvre critique et décalée sur le colonialisme à partir des outils forgés par l’auteur de Tintin au Congo.

Peter Van Dongen, le passeur

Le trait de Van Dongen se veut objectif. De ses paysages compris comme autant de miniatures, le sentiment est comme effacé. L’ambition est quasi-documentaire. Van Dongen donne à voir la réalité de la ville coloniale hollandaise des années 1940. Il montre les paysages de rizières et les cultures en terrasses. Il décrit les costumes, les véhicules, les objets avec une grande précision. Ce que son style donne à voir, ce sont très exactement les kampongs (villages), leurs aloen-aloen (places de villages) et les hommes en sarong-kebaja (costume traditionnel) qui y passent.

Rampokan Java
Un magnifique récit dessiné suivant la Ligne Claire d’Hergé. (C) Vertige Graphic/Harmonie

Mais Van Dongen n’oublie pas, en même temps, les catégories de l’exotisme. La faune étrange des grands échassiers et des fauves est présente dans son œuvre. Le tigre y joue un rôle central et symbolique. Les horizons sombres de la jungle apparaissent en arrière-plan. Son monde lointain est encore un peu le monde de l’aventure. Le mystère et le rêve y sont présents.

Un produit de l’histoire coloniale

Fils d’un Hollandais et d’une Indonésienne, Peter Van Dongen vit dans sa chair l’histoire coloniale de l’Indonésie. Celle-ci a commencé très tôt, dès le lendemain des Grandes Découvertes, lorsque la Hollande triomphante créa, en 1602, avec la Compagnie hollandaise des Indes orientales, l’entreprise commerciale qui se vit confier le territoire indonésien.

Cette première phase de la colonisation s’effaça, après 1830, au profit d’un second moment, beaucoup plus dur. Les Hollandais mirent alors en place le « système des cultures » : désormais, les Indonésiens étaient contraints de travailler au moins un an dans les plantations de culture coloniale - en particulier le café - qui ne servaient qu’à l’exportation. Soldats et marchands hollandais s’installèrent durablement dans la colonie. Certes, l’Indonésie fit son entrée dans l’économie mondiale ; mais seule la Hollande en profita. En 1860, l’écrivain hollandais E.D. Dekker, qui avait travaillé pour ce système colonial, tira de son expérience, sous le pseudonyme de Multatuli, un roman qui était une dénonciation des formes prises par la colonisation hollandaise : Max Havelaar. La charge anticolonialiste était éloquente ; aujourd’hui, le mouvement pour le commerce équitable en fait son emblème.

Le modèle hollandais
Le système mis en place par les Hollandais pour la colonisation de l’Indonésie deviendra un modèle pour les colonisations suivantes. (c)Vertige Graphic/Harmonie

Les formes capitalistes de la colonisation hollandaise en Indonésie (l’exploitation par la contrainte des populations locales au profit d’une économie dirigée vers l’exportation et au seul bénéfice de la métropole) furent copiées par la suite, au Congo belge et dans l’Afrique noire française. Elles donnent son caractère exemplaire à la colonisation hollandaise en Indonésie, et contribuent à expliquer les violences de la guerre de décolonisation de 1946-49, dont Peter Van Dongen a fait le cadre de son histoire.

Indépendantistes indonésiens

La Seconde Guerre mondiale porta un coup fatal à la domination hollandaise en Indonésie. Déjà, dans les années 1930, les luttes menées par les Indiens groupés autour du Mahatma Gandhi avaient impressionné les Indonésiens. Mais les victoires japonaises sur les occupants britanniques, français et hollandais de l’Asie du Sud-Est furent plus importantes encore. Elles démontrèrent que la supériorité native de l’homme blanc était un mythe. Un peuple asiatique avait pu chasser, au moins un temps, les colonisateurs. Si l’occupation japonaise n’était pas douce, en tous cas elle n’était pas une occupation blanche. Désormais le cri « Merdeka ! » (Liberté !) retentit avec plus de force et plus d’espérance, face aux anciens colonisateurs qui se présentaient, après 1945, comme les libérateurs du territoire. Comme le dit un personnage de Van Dongen : « Et ce sont nos libérateurs, ceux-là ? Tellement kassar (grossiers) ! »

Dès le lendemain de la capitulation du Japon, Sukarno et Mohammed Hatta proclamèrent l’indépendance indonésienne. Les Pays-Bas ne l’admirent qu’en 1949, après quatre ans de guérilla. C’est cet intervalle que Van Dongen choisit pour cadre de son histoire, au milieu des rampokkers (pillards) de Java et des Célèbes.

Comme Ferrandez parfois, Van Dongen montre comment l’indigène méprisé par le colon acquiert une nouvelle dignité par la lutte indépendantiste. Il montre aussi que rien n’est simple, que la lutte s’accompagne des atrocités de guerre, que nombreux sont les individus dépassés par les événements et que bien des engagements individuels furent excentriques, à l’image de ces militants communistes hollandais soutenant les combattants indépendantistes indonésiens - de même que le feront, en Algérie, certains militants français.

Les Indonésiennes, amantes et nourrices

Fils d’une Indonésienne, Peter Van Dongen ne jette pas sur la femme indigène ce regard hérité du XIXe siècle qui est encore celui de Pratt ou des personnages de Ferrandez. Certes, la femme exotique est encore l’objet de fantasme ; et l’on retrouve, dans l’histoire racontée par Van Dongen, la figure de la concubine noire du soldat blanc, que Pratt avait déjà illustrée. Mais le regard que Van Dongen jette sur elle est chaste. Pas d’exhibitions ici, ni de ces femmes nues ou demi-nues qui traversent volontiers les planches de Pratt et de Ferrandez. Les rapports sexuels sont secondaires.

En revanche, comme chez ses devanciers, les rapports amoureux sont essentiels. Ce que Pratt montre à travers la crudité de ses femmes nues ou Ferrandez par l’intermédiaire de ces Français soudainement épris d’une Algérienne, Van Dongen le distille tout au long de son histoire. Derrière la séduction de la femme indigène et la volonté de vivre un amour où les peuples s’emmêlent, on retrouve le modèle des Noces de Suse - lorsqu’Alexandre le Grand organisa, au IVe siècle avant J.-C., un gigantesque mariage de ses généraux et des femmes de l’aristocratie perse, célébrant ainsi l’union métaphorique de l’Orient et de l’Occident. L’histoire d’amour de l’homme blanc et de la femme noire, telle que la rêvent, chacun dans leur style, Pratt, Ferrandez et Van Dongen, c’est d’abord l’union mystique du monde.

A cela, Van Dongen ajoute sa note personnelle. La femme indigène, chez lui, c’est aussi la nourrice, cette « Ninih » qui a élevé le jeune Johann dans son enfance indonésienne. Avec le motif neuf de la nourrice, une autre métaphore s’impose : celle de la femme comme incarnation de la colonie, successivement soumise et révoltée, séduite et nourricière.

L’homme blanc : l’identité métisse

Van Dongen illustre et travaille en profondeur un thème que Ferrandez, à sa façon, développe aussi : celui de l’identité. Contrairement à ce qu’un regard superficiel sur l’histoire pourrait laisser penser, la colonisation ne pourra jamais se réduire à un affrontement des Européens contre les peuples du reste du monde. Si la colonisation fut bien une entreprise de conquête du monde entreprise par les Européens, ses conséquences, en effet, furent infiniment nuancées.

Il ne s’agit pas ici de dresser un bilan, qui serait ambigu, de l’époque coloniale ; mais de faire remarquer que l’aventure coloniale a eu pour conséquence la création d’identités métisses. C’était déjà le cas au Moyen-Âge, lorsque les Croisades avaient donné naissance à des royaumes francs au Levant, dans lesquels vivaient des gens qui étaient tout à la fois issus de familles européennes et nés en Asie. On les appelait les « Poulains » et leur identité, déjà, était complexe, prise dans les filets des royaumes d’Europe et de ceux de Palestine.

Batavia
Capitale des Indes néerlandaises (c) Vertige Graphic / Harmonie

Les Pieds-Noirs dont parle Ferrandez firent aussi l’expérience de cette différence. Ils n’étaient certes pas Arabes ; mais ils ne se sentaient pas non plus très proches des « Françaoui » - les Français de la métropole. Van Dongen illustre cette question complexe de l’identité des colons nés dans la colonie. Pour ces « Totoks », blancs et dominateurs, l’Indonésie n’en est pas moins leur pays natal. Leurs modes de vie, leurs comportements, leurs réflexes même sont à mi-chemin de la Hollande et de l’Indonésie. Blancs de peau, leurs cœurs sont métis. Pour eux, la décolonisation ne fut pas seulement la perte d’une situation sociale confortable ; ce fut aussi, et surtout, un arrachement.

Sylvain Venayre

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

FERRANDEZ - PRATT - STASSEN - VAN DONGEN

"LE REMORDS DE L’HOMME BLANC"

Charleroi — Palais des Beaux-Arts

Du 12 février au 3 avril 2005

Du mardi au dimanche de 10h à 18h

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