Philippe Aymond ("Lady S") : « Un scénariste débutant qui prend la relève du grand Van Hamme, c’est du pain béni pour les pinailleurs de la BD ».

29 novembre 2014 3 commentaires
  • Après Thorgal, XIII, SOS Bonheur et d'autres séries qu'il a laissé vivre sans lui, Jean Van Hamme accorde à Philippe Aymond le soin de présider seul à la destinée de Lady S. Cette nouveauté se révèle dense, entre intrigues d'espionnage et secrets de famille, agrémentée d'une action soutenue. Retour sur ce passage de témoin sur à propos de Lady S..

« Lady S » est née de votre collaboration avec Jean Van Hamme. Qu’avez-vous ressenti lorsqu’il vous a appris qu’il allait arrêter d’écrire les scénarios ?

Philippe Aymond ("Lady S") : « Un scénariste débutant qui prend la relève du grand Van Hamme, c'est du pain béni pour les pinailleurs de la BD ».Jean m’a exprimé son souhait d’arrêter Lady S quand le tome 8 est sorti. Il m’a précisé que le tome 9 serait son dernier, mais que je pouvais continuer sans lui ensuite, seul ou avec un autre scénariste. Cette nouvelle m’a un peu attristé, parce que notre collaboration s’est très bien passée pendant ces dix années et que j’y ai pris beaucoup de plaisir. Mais ça ne m’a pas tellement surpris, en fait. Je savais depuis le début qu’il s’était lancé dans cette série sans avoir envie d’en écrire plus de quatre ou cinq tomes. Il en a tout même écrit neuf, ce qui n’est pas si mal. J’espérais quand même qu’il irait jusqu’au tome 10. C’est raté.

Avez-vous tout de suite pensé reprendre la série Lady S seul ? Ou aviez-vous voulu d’abord achever Highlands, votre autre série, ne fut-ce que pour pouvoir prendre du recul ?

À ce moment-là, Highlands était de toute façon ma priorité. L’histoire était prévue en deux tomes, et j’avais déjà entamé le tome 2. Ce projet était très important pour moi car c’étaient mes premiers pas de scénariste. L’envie d’écrire me tient depuis longtemps, et avec Highlands, j’avais pu enfin la concrétiser. Il me fallait boucler cette histoire avant de penser à l’avenir de Lady S. J’ai commencé à y réfléchir en dessinant le tome 9, Pour la peau d’une femme, album dans lequel Jean a volontairement réglé plusieurs problèmes liés à notre héroïne afin de laisser le champs libre à son successeur. J’aurais évidemment pu me reposer sur un nouveau scénariste et continuer tranquillement mon boulot de dessinateur, mais je suis très attaché à Lady S, et je sentais que je pouvais m’investir aussi sur l’histoire, sachant évidemment qu’on allait m’attendre au tournant. Un scénariste débutant qui prend la relève du grand Van Hamme, c’est du pain béni pour les pinailleurs de la BD !

Qu’est-ce qui caractérise selon vous la série ?

Lady S, pour moi, c’est un univers kafkaïen. Un monde très fermé, paranoïaque, où tout se passe en secret, où chacun a des dossiers sur tout un chacun, ou l’on espionne l’autre et l’on se méfie de son voisin. Lady S, c’est le grain de sable. Elle est en recherche d’indépendance et de liberté. N’oublions pas qu’elle n’est pas une espionne volontaire, comme James Bond ou OSS 117. Depuis le début de la série, elle est un pion qui doit faire ce qu’on lui dit pour sauver sa peau.

Appréciez-vous toutes les particularités de son caractère ?

Son attachement familial me paraît contraignant sur le long terme. J’ai écrit le tome 10 qui évoque des doutes quant à sa paternité, pour mieux relativiser cet attachement et passer à autre chose dans les prochains albums. En revanche, son côté rebelle qu’elle a depuis le début me plaît particulièrement, et je vais m’y tenir. Petit à petit, elle apprend à marcher en dehors de la ligne qu’on veut lui tracer. Dans le tome 10, quand Conrad, l’agent de la CIA, lui propose de travailler pour lui, elle commence par refuser, avant finalement d’accepter, mais en posant des conditions. C’est l’évolution logique du personnage. Elle a suffisamment souffert du chantage qu’Orion lui a fait subir, et elle a appris de cette expérience. Désormais, lorsqu’elle sera en position de force, elle s’en servira si son intérêt personnel est en jeu.

Effectivement, dans ce récit, Lady S reste fidèle à sa propre vision de l’espionnage, mais semble se laisser aller à plus de sentiments que d’habitude… Était-ce volontaire de votre part ?

Absolument. En reprenant l’écriture de la série, j’ai dû m’approprier le personnage au-delà du graphisme et de la trame générale. Je ne voulais pas qu’elle ne soit qu’un témoin extérieur d’un récit construit de façon mécanique. J’ai remarqué que ça arrive souvent lorsqu’une série change de scénariste, et je ne voulais pas tomber dans ce piège-là. La meilleure façon, c’était de mettre l’héroïne au centre de l’intrigue, et de lui faire vivre des émotions la touchant directement. Mais je n’ai pas trouvé ça tout seul. Quand j’ai dit à Jean Van Hamme que je voulais écrire la suite, il m’a donné ce conseil : "Dans Lady S, il faut privilégier le côté humain".

La grande question que vous soulevez dans cet album, c’est la recherche du père ! Cela vous permet-il des séquences/discussions entre de principaux protagonistes, ce qui était moins possible auparavant ?

De mon point de vue, il n’y avait pas vraiment de mystère autour de sa naissance. Cette question du père, c’est juste un élément qui m’a permis de mettre Shania au centre de ce tome 10. L’enjeu de l’album était simple : Shania, pour rentrer aux États-Unis, doit prouver par un test ADN qu’elle est bien la fille d’Abel Rivkas. Abel est alors contraint de lui révéler qu’il n’est pas son véritable père. Cela me permet à la fois de revenir sur le passé du personnage, mais aussi de renforcer les rapports entre Shania et Abel. Et puis, j’avoue, le côté comique de la situation me plaisait. Shania avait déjà un père biologique et un père un adoptif, je trouvais amusant d’en remettre une troisième couche. Mais promis, je vais m’arrêter là !

Dans le rayon des personnalités fortes, vous permettez d’ailleurs à votre héroïne de changer d’apparence, dans un look plutôt marqué comme on peut le voir sur la couverture. C’est pour vous l’occasion de “secouer" le lecteur ?

Disons que tout cela est lié à l’histoire. Il fallait que Shania prenne la place d’une stagiaire pour pénétrer dans un laboratoire sécurisé. Cette stagiaire gothique ultra-maquillée est en effet une petite ficelle de scénario. Cela permet à Shania de se faire passer pour elle assez facilement. Mais tout ça se déroule à Berlin, et c’est aussi un clin d’oeil à Nina Hagen, originaire de Berlin-Est... Sans compter que la vraie stagiaire du labo n’a certainement pas choisi par hasard ce look plus que voyant. Comme on le sait, pour passer inaperçu, il faut se faire remarquer. Quant à la surprise visuelle que ça peut engendrer... J’avoue que ça ne me déplaît pas de « secouer » un peu le lecteur. Arrivée au tome 10, une série a besoin d’une petite secousse pour éviter le ronronnement.

Vous avez eu l’occasion de montrer votre scénario à Jean Van Hamme, quelles ont été ses réactions ? Avez-vous suivi certaines de ses recommandations ?

Jean a lu mon synopsis et m’a fait quelques suggestions, qui hélas pour mon égo étaient toutes excellentes. J’en ai évidemment tenu compte. Je lui ai également fait lire mon découpage. Il m’a conseillé de donner plus d’importance à la séquence de l’échange des éprouvettes dans l’ambassade américaine. Ce que j’ai fait.

En plus de la question du père, Lady S est prise une nouvelle fois au cœur d’une affaire Est-Ouest en raison de ses origines. Allez-vous rester dans ce schéma pour les prochains albums ?

Le tome 11 est écrit. Il sera très différent du tome 10. Plus exotique, dirons-nous. Et il ne sera pas question d’une affaire Est-Ouest. Du moins pas directement.

Mise à part Lady S, comptez-vous vous consacrer à d’autres séries en parallèle, comme vous avez pu le faire pour Highlands ?

J’ai mis trois mois pour écrire le tome 10, autant pour le tome 11. Comme il me faut neuf mois pour dessiner un album, il ne me reste pas beaucoup de temps libre pour autre chose. Mais je viens d’entamer une nouvelle collaboration avec Pierre Christin pour un roman graphique qui, de fait, ne sortira pas avant plusieurs années. Quant à d’autres projets personnels, j’ai quelques idées, mais ça attendra...

(par Charles-Louis Detournay)

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