Philippe Francq : "Largo va être confronté à une fronde des présidents du groupe W"

4 novembre 2008 7 commentaires
  • Philippe Francq et Jean Van Hamme avaient laissé Largo Winch en fâcheuse posture dans le précédent tome de ses aventures : {Les Trois Yeux du Gardiens du Tao}. Enfermé dans une geôle à Lhassa, Largo semblait perdre la partie face aux Tsaï, des Chinois qui vont s’emparer d’une division aéronautique du groupe W.

Comme le témoignent les crayonnés qui accompagnent cette interview, Philippe Francq conserve toute sa rigueur et son enthousiasme. Il nous parle du 16e album de Largo : La Voie de la Vertu.

Philippe Francq : "Largo va être confronté à une fronde des présidents du groupe W"La fin de l’année est placée sous le signe de Largo Winch, avec la publication du seizième album de la série,et la sortie de l’adaptation cinématographique réalisée par Jérôme Salle…

C’est un concours de circonstances, en fait. La Voie et La Vertu m’a demandé plus de temps qu’à l’accoutumée. J’ai travaillé douze mois sur ce livre. Les décors sont extrêmement travaillés et les nombreuses perspectives aériennes demandaient davantage de travail, donc plus de temps. Lorsque je dessine une ville, j’essaie d’en réaliser une synthèse, un peu comme dans un guide touristique. J’aime montrer ce qu’il me semble intéressant. Bien entendu, il faut que ces éléments correspondent au besoin du scénario. Hong-Kong est une ville architecturalement très riche. Le scénario que m’a concoté Van Hamme cette fois-ci est également très aérien. Beaucoup de séquences représentent de grandes vues générale de la ville, avec une profusion de buildings. Je ne pouvais pas faire l’impasse sur ces décors, ni sur ces cadrages en plongée et en contre-plongée.

Vos scènes d’action sont particulièrement dynamiques.

J’ai plus de facilité à illustrer les scènes d’action que les scènes statiques, qui se déroulent, par exemple, dans un bureau. Les scènes de discussion, où des personnages dialoguent sans cesse, ne laissent pas beaucoup de choix au dessinateur pour les cadrages. On dessine systématiquement à peu près les mêmes plans. J’essaie malgré tout d’apporter un peu de fraicheur et d’innovation à ce type de scène pour éviter cette répétition. Cela me demande beaucoup de temps… La scène d’action est souvent inédite, et j’ai alors l’embarras du choix pour les cadrages…

Crayonné de la planche 40 du T16 de "Largo Winch"
(c) Francq, Van Hamme & Dupuis

Elles doivent vous demander plus de réflexion quant à la manière de représenter le mouvement.

Il y a des facilités dans les scènes d’action que l’on n’a pas dans les autres. Autant il est important d’être fidèle aux contraintes anatomiques dans les scènes statiques, autant on peut tricher dans les scènes d’action. Mes personnages dans ce type de scène sont déséquilibrés car je les dessine avec plus de liberté. Il faut tricher dans la représentation anatomique et dans le mouvement pour gagner en efficacité.

Crayonné de la planche 27 du T16 de "Largo Winch"
(c) Francq, Van Hamme & Dupuis

N’est-il pas frustrant que l’on vous parle parfois plus du succès de votre série, plutôt que de votre travail, de votre dessin…

Extrait de la planche 42
(c) Francq, Van Hamme & Dupuis

Le succès a un côté réducteur. Lorsque je suis invité sur un plateau de télévision, le présentateur commence à parler de Largo Winch en citant le tirage. On réduit, en quelque sorte, mon travail à cela alors que je n’ai pas l’impression de créer un objet commercial. Je réalise toujours artisanalement mes bandes dessinées. Je prends beaucoup de plaisir à travailler sur mes planches. Après, il y a un développement industriel autour de mon travail, qui est l’affaire de l’éditeur.
Cela fait dix-huit ans que je dessine Largo Winch. À chacun des albums, j’ai l’impression de m’améliorer. Je suis particulièrement fier de la couverture de ce nouveau titre…

Pourquoi ?

J’apprécie sa composition. Largo Winch y est assis, dans la position du lotus. On sent à travers l’attitude de Largo qu’il va être confronté à une force, à une menace, même s’il semble calme. Les couvertures de Largo Winch ont d’une manière générale rien à voir avec le contenu des livres. C’est une mise en scène qui ne reprend pas une séquence de la BD. Je n’avais pas envie d’être contraint à rester fidèle à une scène ou à une case. Je préfère l’efficacité, jouer sur l’impact visuel. Une couverture doit se voir de loin. Elle sert à attirer l’attention sur le livre.

Le thème de la manipulation est très présent dans ce diptyque …

Oui. Largo est manipulé de A à Z. Nous avons annoncé la couleur dès le début de l’histoire. Il est tombé dans un piège, comme une marionnette de théâtre chinois. C’est la première fois que notre personnage perd la partie. Il ne parviendra pas à récupérer ses billes à la fin de l’histoire.
Il y a une intention derrière cela : Jean Van Hamme voulait recréer un climat de contestation au sein du conseil du groupe W. Dans les premiers albums, Largo était confronté au désaccord des présidents des différentes divisions du holding. Tous ceux qui étaient confrontés à Largo étaient décédés. Jean voulait rétablir une fronde intérieure. La perte du marché chinois n’est pas un petit échec. C’est plutôt catastrophique pour l’avenir du groupe. Les présidents des divisions vont probablement essayer de se débarrasser de Largo dans les prochains tomes. Cela va entraîner un regain d’intérêt dans les intrigues à venir …

Quelle sera la thématique de la prochaine histoire ?

Je l’ignore. Et Jean aussi, probablement ! Il réfléchit à l’intrigue pour l’instant. Il m’a envoyé les sept premières pages du prochain album. Il s’agit d’une introduction. Nous retrouverons des personnages que l’on a plus vus depuis longtemps. Une certitude : une partie de l’histoire se passera en Mer noire, sur un porte-container. Le récit sera axé sur la division « marine marchande » du groupe…

Extrait de la planche 42 du T16
(c) Francq, Van Hamme & Dupuis

Jean Van Hamme vous surprend-il encore ?

Oui. C’est toujours un bonheur de découvrir le scénario à chaque fois ! Ils sont tellement denses et riches que j’ai l’impression d’avoir lu un livre entier dès la quinzième page. Jamais, en dix-huit ans, je n’ai été déçu à la lecture d’un nouvel épisode de Largo. J’ai besoin de cette excitation pour avancer. Sinon, je ne passerais sans doute pas autant de temps à fignoler les décors. La richesse du scénario de Jean me stimule. La qualité du scénario provoque la qualité du dessin. L’inverse est également vrai. On s’auto-stimule…

Le lourdaud Suisse et la punaise Jaune (alias Simon & Silky)
(c) Francq, Van Hamme & Dupuis.

Mis à part Simon et Largo, quels sont vos personnages préférés ?

Il y en a beaucoup. Toute la galerie de personnages pratiquement ! Mais j’ai un faible pour Freddy Kaplan et Cathy Blackman. Et puis, il y aussi La petite aveugle, June, dont Freddy est tombé amoureux. Sans oublier certains personnages que l’on ne reverra sans doute plus comme Domenica Leone que Largo a croisée dans le diptyque Voir Venise et mourir. Sans oublier Simon et Silky. L’apparition de cette dernière dans les aventures de Largo redonne un intérêt pour le personnage de Simon. Ce dernier se retrouve face à une concurrente, et leur confrontation donne des scènes comiques et cocasses. Elle se sert de Simon comme d’un faire-valoir et cela leur donne un peu de piquant.

Comment caractérisez-vous l’humour de Jean Van Hamme sur cette série ?

C’est un humour où l’on sourit ! Il ne pourrait pas en faire beaucoup plus, sinon on verserait dans un autre registre. Mais il y a un décalage entre les situations humoristiques que Largo peut provoquer et celles initiées par Simon et Silky. Le lecteur s’en sera peut-être rendu compte : je matérialise parfois les pensées de Simon par des petits dessins : lorsque Simon voit une belle fille, je vais dessiner une bombe atomique. Quand il a envie de tuer son interlocuteur, je vais illustrer la tête de la personne fracassée par un hachoir à viande. Le tout dans un dialogue ou une bulle de pensée, bien évidement. C’est quelque chose que je ne ferais pas avec Largo. Le ton est différent entre les deux personnages…

Ces petits dessins symbolisent-ils un langage ordurier ?

Non. Pas spécialement. Cela me permet d’être plus expressif ! Je ne dis pas que Jean apprécie cette démarche. Ce genre d’élément narratif n’est pas stipulé dans le scénario. Mais là où je les mets, je sais qu’ils sont à la bonne place et efficaces !

L’affiche de l’adaptation cinématographique de Largo Winch

Revenons à l’adaptation des quatre premiers albums au cinéma. Le film sort en décembre prochain dans les salles obscures. Largo est incarné par Tomer Sisley. Quel est votre sentiment ? Claude de Saint-Vincent a un jour dit : « Adapter, c’est trahir ! »

Il a raison. Mais toute la question est de savoir si le réalisateur trahit bien l’œuvre initiale ! J’ai vu le film, et c’est une réussite. Ils sont arrivés à raconter la même histoire. En fait, le roman [1], la BD et le film racontent la même intrigue, mais chaque genre prend des chemins différents… Le lecteur-spectateur sait où on va aller, mais pas par quel chemin ! Le lecteur de Largo Winch ne s’ennuiera pas en regardant le film ! C’était une démarche intelligente, et je pense, la seule manière de procéder…
Les trente-neuf épisodes de la série télévisée ont été, dans ce sens-là, un ratage total. Ils ne racontaient pas du tout la même histoire que la BD. Même dans le pilote, il n’abordait pas l’aspect financier qui le caractérisait ! Pour le film, d’autres personnages ont été inventés. Ils sont tout autant nécessaires ou intéressants que Simon qui, en revanche, n’apparaît plus...

Francq a dessiné Tomer Sisley à côté de Largo
(c) Francq, Van Hamme & Dupuis

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Largo Winch sur actuabd.com, c’est aussi :
Des interviews :

- Francq & Van Hamme : "Largo Winch est un personnage en devenir" (Avril 2007)
- Philippe Francq : « Mon trait change peu, mais j’évolue toujours dans la représentation du jeu des acteurs »(Novembre 2005)

Les critiques des T13, T14 et du T15

Et aussi :
- "Jean Van Hamme figurant dans le film "Largo Winch"" (octobre 2007)
- "Le tournage du long métrage "Largo Winch" commence en septembre (avril 2007)
- "Largo Winch et Philippe Francq au profit de Sidaction" (Octobre 2008)

Liens vers :
- Le site officiel de la BD
- Le site du film
- Le blog du film

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Illustrations (c) Francq, Van Hamme & Dupuis.
Photos (c) Nicolas Anspach - Reproduction Interdite sans autorisation préalable.

[1Pour rappel : Avant la BD, Largo Winch était développé sous la forme de roman saux éditions Mercure de France. Jean Van Hamme a adapté les premiers romans pour en faire des BD.

 
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7 Messages :
  • le "porte-centenaire" est-il le moyen de transport du futur ?

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    • Répondu par Actuabd.com le 5 novembre 2008 à  10:19 :

      Merci. Cette coquille est corrigée.

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  • Bonjour,
    la planche de la page 40 est impressionante !
    Cela doit prendre un temps fou de réaliser tout ces détails (immeubles, fenetres, voitures etc) surtout sous cet angle de vue.

    Je voudrais savoir si francq utilise un logiciel de dessin, sous traite éventuellement certaines de ses planches en entier/en partie.

    Merci.

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    • Répondu le 16 novembre 2008 à  16:05 :

      Ce crayonné montre bien qu’il travaille à l’ancienne, d’après photo et à la règle.

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      • Répondu le 16 novembre 2008 à  17:15 :

        Mais comment expliquer les textes et certains en bleu ?

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        • Répondu le 16 novembre 2008 à  23:48 :

          Mais comment expliquer les textes et certains en bleu ?

          Le crayon bleu se gomme difficilement (il n’est pas fait pour être gommé d’ailleurs), alors on l’utilise pour le texte, comme ça, si on a besoin de gommer le crayonné du dessin, on efface pas le texte, c’est plus simple.

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          • Répondu par vincent le 17 novembre 2008 à  19:48 :

            Merci pour vos réponses.
            Encore une dernière question quel est à votre avis le format utilisé par P.Francq pour ses planches ?
            A3 ? A4 ? car j’essaie de réaliser une planche en ce moment sur ordinateur avec tablette graphique et cela prend un temps fou !

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