Philippe Francq : « Mon trait change peu, mais j’évolue toujours dans la représentation du jeu des acteurs »

24 novembre 2005 0 commentaire
  • Le succès de la série {Largo Winch} ne semble pas avoir perturbé {{Philippe Francq}}. Celui-ci reste un homme affable qui parle posément de son goût pour le dessin et de son évolution. Il constate que son trait évolue peu, alors même que ses mises en scène deviennent plus sophistiquées.

Hasard de l’actualité : la parution du diptyque Le Prix de l’Argent /La Loi du Dollar correspond à une période où les éditions Dupuis se faisaient racheter. Nous étions dans du Largo Winch ! Comment avez-vous vécu cet événement ?

Je me suis senti concerné car les auteurs ont de moins en moins de choix entre les différentes maisons d’édition. Mais nous aurions pu tomber beaucoup plus mal : un groupe de presse ou de télévision aurait pu racheter les éditions Dupuis sans connaître les spécificités propres au monde de la bande dessinée. Je suis donc heureux que Dupuis fasse aujourd’hui partie du même groupe que Dargaud & Lombard, d’autant plus que les départements éditoriaux de ces maisons restent totalement indépendants les uns des autres.

Les albums de Largo Winch qui traitent plus spécifiquement de la finance plaisent-ils davantage au public que ceux axés sur la pure aventure ?

La majorité de nos lecteurs préfèrent les intrigues financières. Les récits d’aventure, tels que les albums qui se situaient en Birmanie [1], par exemple, ont eu moins d’écho auprès du public. En fait, je ne pense pas que les lecteurs soient spécifiquement attirés par ce côté financier, mais plutôt par la manière dont Jean Van Hamme en fait le moteur de l’intrigue. Jean arrive à expliquer des choses compliquées de manière simplissime. Le mélange entre les scènes d’action et ces pages plus didactiques font la force de la série.

Philippe Francq : « Mon trait change peu, mais j'évolue toujours dans la représentation du jeu des acteurs »

Est-ce l’adaptation télévisée de Largo Winch qui vous a donné envie d’adjoindre un personnage féminin à votre héros ?

Les studios américains nous avaient acheté le droit d’utiliser les personnages existants dans leur adaptation. Dans le cas où un personnage, créé pour la série télévisée, nous plaisait, nous aurions été contraints de payer une somme forfaitaire pour l’utiliser en bande dessinée. Ils en ont inventé quelques-uns, mais aucun ne nous plaisait !
Nous souhaitions donner beaucoup plus d’épaisseur à Freddy Kaplan, et ce de manière durable et complexe. Il fallait donc le remplacer par un autre pilote d’avion. Jean a décidé d’utiliser un personnage féminin. Il m’a dit, en blaguant : « Comme cela, on ne leur devra rien ! ». C’est d’ailleurs vrai : Silky Song n’a aucun équivalant dans la série audiovisuelle.
Nous avons toujours pensé que le personnage de Joy, dans les téléfilms, était malvenu. Elle venait casser la belle amitié entre Simon et Largo, en créant des tensions.

C’est pour cela que vous avez décidé que Silky préfère les femmes.

Oui. La présence d’une femme nuit à l’aventure parce que, forcément, une romance s’installerait vite entre elle et l’un de nos héros. Les personnages féminins sont toujours secondaires dans Largo Winch. Mais elles ont toujours une réelle personnalité. June, par exemple, a beaucoup d’épaisseur. Elle a un rôle crucial dans l’intrigue. C’est beaucoup plus intéressant d’amener des personnages féminins de cette manière plutôt que d’en imposer un, en premier plan, pour répondre à un besoin de « quota ».

Dans le « Prix de L’Argent » vous développez la relation entre Nerio Winch et Freddy Kaplan. N’avez-vous pas envie d’exploiter plus souvent le passé du père adoptif de Largo ?

Dans une certaine mesure, oui ! Les flash-backs sont émaillés de dessins qui laissent une grande place à l’imagination des lecteurs. Jean dévoile une partie du passé, en en disant un minimum. Au lecteur d’inventer le reste...
Après avoir lu le scénario, mon imaginaire s’approprie ces scènes, qui sont souvent peu précises. Mon subconscient « fabrique » des situations non dévoilées... Bref toutes ces petites choses qui nous permettent de façonner un personnage. Son passé s’enrichit de la sorte !

Vous nous aviez confié ressentir une certaine « honte » à regarder les planches des premiers albums. Avez-vous l’impression aujourd’hui que votre graphisme évolue encore ?

Beaucoup plus lentement, malheureusement. Le trait change peu, mais j’évolue toujours dans la représentation du jeu d’acteur. Je campe avec plus de justesse les mouvements et les expressions des personnages. Je suis heureux d’y parvenir, surtout en dessinant les scènes de discussions. Je parviens à donner aux « acteurs » beaucoup plus de mouvements. Ce n’est pas évident car c’est un travail de metteur en scène.
J’espère encore évoluer dans ce sens ...

Il s’agit d’un travail qui consiste à saisir la bonne image pour représenter le mouvement ?

Exactement ! Il faut arrêter la caméra au bon endroit, sans être trop emphatique dans la représentation, sinon le dessin devient caricatural. Peu de dessinateurs le comprennent. La sobriété est sans doute l’une des choses les plus difficiles à rendre en bande dessinée. Il ne faut pas faire d’effet lorsque l’histoire ne le demande pas. Trop d’excès et trop de plans audacieux alourdissent la lecture.

Un dessinateur est souvent obligé de tricher pour que le mouvement soit percutant !

Oui. Hermann me disait de ne jamais se baser sur des photographies pour représenter un mouvement. Les conseils qu’il m’a donnés lorsque j’allais dans son atelier m’ont beaucoup servi dans mon parcours professionnel. Je me souviens d’un dessin que j’avais réalisé : il représentait un homme tenant un fusil. Hermann a pris une feuille de papier calque et s’est mis à dessiner un croquis à partir de mon dessin. Il corrigeait la position du personnage. Mon dessin était statique. Par contre, dans le sien, tout le corps accompagnait le fusil : le torse, le bras et le fusil étaient orientés dans la même direction que le regard du personnage.
Lorsque l’on débute dans ce métier, on a du mal à percevoir cela rapidement. Bien sûr, on s’aperçoit un jour ou l’autre de ses erreurs, mais lorsque quelqu’un vous le dit, cela va tellement plus vite !

Les planches du nouvel album témoignent de l’importance que vous accordez aux décors. Vous pourriez être plus laxiste et vous reposer sur votre succès.

Je ne veux pas décevoir le lecteur et n’ai donc pas envie que la qualité des albums diminue. Et puis, même si ce n’est pas une pensée altruiste, je souhaite continuer à progresser dans mon métier. Ne fut-ce que pour mon bien-être psychologique. Je veux pouvoir parler fièrement de chacun de mes albums car je les ai dessinés du mieux que je le pouvais.

Vous pourriez-vous adjoindre un décoriste...

Mon éditeur en serait ravi ! Mais encore faudrait-il que Jean puisse écrire des histoires d’une qualité équivalente avec plus de régularité ! Je ne crois pas que l’on ira vers du « qualitatif » en augmentant la régularité des nouveaux albums de Largo Winch.
Le délai entre la publication de deux tomes est nécessaire car cela nous permet de prendre du recul par rapport aux albums. Le prochain diptyque se passera en Chine, et Jean a eu quelques difficultés à l’écrire. Après quatorze albums, nous devons être d’autant plus attentifs à ce que les histoires ne se ressemblent pas les unes aux autres, soient plus complexes.

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Illustrations (c) Francq, Van Hamme & Dupuis
Photos (c) Nicolas Anspach

[1La Forteresse de Makiling et L’Heure du Tigre

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