Philippe Gauckler (Koralovski) : "Mon histoire raconte, dans un univers parallèle, ce que Khodorkovski aurait pu faire s’il s’était évadé de prison."

8 septembre 2016 0 commentaire
  • Philippe Gauckler a fait son retour l'an dernier dans la BD, avec une toute nouvelle série, un thriller, qui en est déjà à son troisième album : "Koralovski". Il nous fait découvrir l'envers du décors du business du pétrole dans la Russie contemporaine. Rencontre avec son auteur.
Philippe Gauckler (Koralovski) : "Mon histoire raconte, dans un univers parallèle, ce que Khodorkovski aurait pu faire s'il s'était évadé de prison."
Koralovski T1 - L’Oligarque
Philippe Gauckler (c) Coll. Troisième Vague/Le Lombard

Pouvez-vous nous présenter votre série Koralovski ?

Philippe Gauckler : C’est l’histoire d’un milliardaire russe qui a fait sa fortune dans l’industrie du pétrole mais qui s’est retrouvé en prison parce que le président russe pense qu’il pouvait lui faire de la concurrence.

Lorsque l’histoire débute, cela fait déjà dix ans que Koralovski est en prison. Une attaque contre la prison, menée par un commando le pousse à s’évader malgré lui afin de protéger sa vie. Je précise que Koralovski avait choisi la prison. On lui avait donné le choix à l’époque : soit l’exil, soit la prison. Tout au long de cette histoire, nous suivrons ce qui arrive à Koralovski et les raisons de son conflit avec le président russe.

Pour cette série, vous vous êtes clairement inspiré de faits et de personnes réelles, notamment l’histoire de l’oligarque russe Mikhaïl Borissovitch Khodorkovski. Pourriez-vous nous expliquer les raisons de vos choix ?

À l’origine, ce n’était pas lui le personnage principal de mon histoire. C’était un espion au service des États-Unis, infiltré dans une société militaire privée de type Blackwater Il devait enquêter sur des malversations privées que faisait cette société au Moyen-orient, dans le cadre de sa mission de protection des sites pétroliers stratégiques. C’était ça mon idée d’origine.

Je ne trouvais pas que c’était un univers très intéressant, mais les infos que je découvrais m’ont passionné. De fil en aiguille, je me intéressé à l’univers du pétrole en Russie, et de là, à Mikhaïl Khodorkovski. Khodorkovski, le personnage du milliardaire un petit peu désintéressé, qui fait face à Vladimir Poutine, le président nouvellement élu de la Russie et qui prend ombrage du charisme de bonhomme, de sa manière de se comporter. Une attitude que Poutine enviait probablement. Mon histoire raconte, dans un univers parallèle, ce que Khodorkovski aurait pu faire s’il s’était évadé de prison. Entre-temps, Khodorkovski a été libéré et il vit aujourd’hui en Suisse, du côté de Zurich et il n’a plus de problèmes avec Poutine vu qu’il ne vit plus en Russie et ne représente donc plus une menace.

Koralovski T2 - Dans l’ombre du monde
Philippe Gauckler (c) Coll. Troisième Vague/Le Lombard

En parallèle, vous avez développé une seconde intrigue, qui semble a priori n’avoir aucuns lien avec la première mais qui implique d’autres personnages. Pouvez-vous en dire plus ?

Cette seconde intrigue est en fait l’intrigue d’origine, celle de l’espion infiltré dans une société militaire privée. Cette histoire est passée au second plan suite à ma découverte de la biographie de Khodorkovski, mais je l’ai quand même gardée car celle-ci va justifier et donner de la profondeur à ce qui arrive à Koralovski. Anika, la journaliste va être très intriguée par ce qui arrive à cet espion, le soldat Blasko, qui se retrouve dans une très mauvaise situation. Nous découvrirons plus tard pourquoi il a cet apparence de SDF et pourquoi il a tout cet attirail. Il possède une information importante qu’il doit communiquer à son état-major...

Koralovski est votre première série ado-adulte, un polar politico-financier. Une nouveauté dans votre parcours qui est très marqué par le monde de l’enfance, notamment avec votre série Le Prince Lao. Pourquoi ce changement ?

À mes débuts, je voulais adapter La Nuit des temps de René Barjavel. J’avais même rencontré l’auteur et il m’avait un accueil très chaleureux et m’avait donné son accord pour adapter ce roman, qui est un thriller, en BD. Koralovski ressemble beaucoup à ce premier projet avorté. J’ai juste fait un petit détour par la science-fiction, par des travaux dans la publicité, par cette histoire de petit roman initiatique pour enfant en BD. Aujourd’hui, je me sens à l’aise pour aborder ce sujet.

Dans votre BD, vous abordez deux théories concernant l’usage du pétrole : la première est la théorie de la pénurie durable et la seconde, qui pourrait paraître farfelue pour le non-initié mais qui est sérieusement considérée par certains scientifiques, serait la théorie du pétrole abiotique. Pourriez-vous éclairer notre lanterne, svp ?

La théorie du pétrole abiotique conteste la théorie officielle qui postule que le pétrole serait le résultat de la décomposition de matière organique. En descendant sous terre, celle-ci aurait subie une maturation lente sous l’effet de la chaleur, pour donner du pétrole. Cette théorie est remise en cause par des découvertes faites par des scientifiques russes dans les années cinquante. Ils se sont rendus compte que le pétrole était issu d’autres endroits où l’on pouvait trouver des restes de dinosaures. Ils se sont alors demandé si le pétrole n’avait pas une autre origine et si il n’était pas présent depuis le début dans le centre de la Terre. Aujourd’hui, cette théorie est en suspension. Elle n’est ni confirmée, ni invalidée par la communauté scientifique. Par exemple, le satellite de la planète Saturne, Titan, est entièrement constitué d’hydrocarbures. Pourtant, il est peu probable qu’il y avait des dinosaures et des fougères géantes sur ce satellite à l’origine. Cela signifie qu’il existe d’autres moyens de créer des hydrocarbures et du pétrole que la décomposition organique. Personne ne peut contester ça.

C’est moyennement un scoop, car ce pétrole, s’il existait, serait très profondément enfoui sous terre. Hors, le pétrole, qu’il soit en abondance ou rare, il faut de toute façon creuser pour aller le chercher. Et puis, si cette théorie avait quand même été validée dans les années soixante-dix, cela n’aurait servi à rien car à cette époque, il y en avait en abondance et les sociétés n’étaient pas aussi dépensières qu’aujourd’hui. Ce qui fait que l’on avait l’impression d’avoir du pétrole pour une éternité.

Le paradoxe c’est que le prix du pétrole baisse. On a donc la sensation que le pétrole est abondant... momentanément ! Après, les prix vont forcément se resserrer parce que ce petit jeu du pétrole pas cher va ruiner certaines économies du pétrole.

Koralovski T3 - Des horizons de feu
Philippe Gauckler (c) Coll. Troisième Vague/Le Lombard

À quels pays vous pensez ?

Pour l’instant c’est très difficile d’estimer à qui ça peut profiter. Mais ceux qui en profite le plus, c’est l’Arabie Saoudite. Qu’il soit à 100 dollars le baril, à 50 ou à 25 dollars, extraire du pétrole leur coûte si peu cher qu’ils s’en fichent. Ils sont très heureux de voir la concurrence se battre et perdre des parts de marché énormes dans l’extraction de pétrole difficile, situé au fond des mers, les stations offshore. Le grand perdant, ce pourrait être le Venezuela, qui n’a pas suffisamment de trésorerie pour se permettre ça parce qu’il a beaucoup de stations offshore. Le pétrole qui est stocké dans les méandres de l’Orénoque qui contient énormément de sable bitumineux. Cela coûte très cher à l’extraction et à 50 dollars le baril, ce n’est pas suffisant pour être rentable.

Les Russes peuvent aussi être les perdants à long terme, tout comme l’Iran. Même si dans ce dernier cas, l’Iran et l’Irak, nous sommes dans la même configuration que l’Arabie Saoudite, du pétrole facile à extraire.

Donc, on ne sait pas à qui cette situation peut profiter du fait que le pétrole ne soit pas cher. A priori personne, sauf à ceux qui voudraient faire chuter des pays où l’absence de recettes peuvent vraiment être embêtantes.

Vous avez été absent longtemps du monde de la BD. Pourquoi ? Avez-vous un autre métier ?

Oui, j’ai un autre métier. Je travaille dans la publicité. Je fais du dessin, des storyboards, des dessins préparatoires de films, des roughs d’affiches. C’est une activité qui peut être assez intense. C’est une pratique qui peut être aussi intéressante que la pratique de la BD à partir du moment où on est tout le temps en train de dessiner sur les sujets les plus divers. Pour moi, c’était comme un entraînement permanent, mais ce n’était pas un but en soi. Il me manquait quelque chose. Quand on réalise un album, on a l’impression d’être un chef d’orchestre. C’est plus complet et je considère que le travail que j’ai fait dans la pub était un travail en quelque sorte d’attente, en attendant de revenir dans la BD, avec Prince Lao, entre 2006 et 2009 et puis à partir de 2014 pour Koralovski. Aujourd’hui, ce que j’aimerais, c’est d’avoir l’opportunité de poursuivre cette série et de disposer du temps adéquat pour la mener à bien.

Extrait de Koralovski T3

Vous êtes-vous inspiré de certains traits de caractère de Mikhaïl Khodorkovski pour façonner votre héros, Koralovski ?

À l’origine, le personnage devait ressembler à Sting. J’étais tombé sur une série de photos où il avait les cheveux très courts, comme un prisonnier russe. Je trouvais que cela lui allait très bien. Puis, j’ai rencontré durant mes vacances en Tunisie, un monsieur italien à l’allure sportive assez intéressante. Je me souviens qu’il intriguait beaucoup mes enfants car il avait une jambe artificielle... disons plutôt un tube qui rentrait dans sa basket. Malgré son handicap, il marchait tout à fait normalement. J’ai été le voir, nous avons un peu discuté et il m’a raconté qu’il avait perdu sa jambe suite à un accident mais qu’aujourd’hui, il avait repris du poil de la bête...

J’avais enregistré physiquement son modèle mais je n’avais pas l’intention d’exploiter son allure mais en dessinant le personnage de Koralovski, ma femme m’a fait remarqué que je l’avais coiffé d’un chignon comme l’Italien que nous avions rencontré durant nos vacances en Tunisie. En y réfléchissant, je me suis rendu compte que je tenais le physique de mon personnage et je l’ai redessiné afin qu’il se rapproche de celui de ce sportif italien.

Pour le copain milliardaire de Koralovski, je voulais au début qu’il ressemble à Luc Besson mais comme je n’étais pas satisfait du résultat, j’ai opté pour celui de Gérard Depardieu car je le dessinais avec beaucoup d’aisance pour amuser mes enfants. De manière générale, le physique de mes personnages n’est pas celui que j’avais prévu à la base, mais c’est mieux ainsi.

Votre héros, Koralovski, est un ancien oligarque, un homme d’affaire très riche qui avait ses entrées au Kremlin. Que pensez-vous de cette classe dominante des oligarques ?

La naissance des oligarques date environ de 1995, en Russie. Le mot « oligarque » s’est appliqué à ces milliardaires russes qui, sous Boris Eltsine, vivaient à une période où l’État russe était totalement défaillant. Un de ces milliardaires russes a alors proposé de prêter de l’argent au gouvernement de Boris Eltsine, qui était le président de la Russie, grâce aux banques de ses amis businessmen russes. Je précise que ceux-ci n’étaient pas aussi riches qu’aujourd’hui. Après avoir fait un tour de table pour recueillir l’argent, ces banquiers ont posé comme condition que l’Etat russe n’était pas capable de rembourser cette dette dans un terme d’un an, alors les prêteurs seraient en droit d’exiger les entreprises d’État de leur choix.

À l’issue du délai, l’État russe, incapable de rembourser sa dette aux prêteurs, attribua des parts ou des sociétés entières à ses créanciers. Ces banquiers se sont retrouvés à la tête d’entreprises dans la pétrochimie, de mines, etc. Ils étaient potentiellement milliardaires. Je dis bien “potentiellement” parce que la plupart de ces entreprises étaient moribondes. Mais certains, comme Mikhaïl Khodorkovski, ont eu le nez creux et ont investi dans ces entreprises pour les remettre sur pied. Bien leur a pris car celles-ci sont devenues rentables et leurs ont rapporté des milliards de dollars.

Il y a du génie dans leur démarche.

Oui. Il y a quelque chose de très étrange c’est qu’il fallait réinvestir de l’argent pour remettre ces entreprises sur pied. Dans le même temps, il y avait un retour rapide sur investissement parce qu’il y avait une telle demande mondiale autour des matières premières, que ce soit le pétrole, le gaz, le fer ou l’aluminium, qu’ils pouvaient rembourser leurs emprunts en l’espace d’un an seulement. C’est ce qui est arrivé à quelqu’un comme Khodorkovski, qui a pu rapidement réinvestir pour rénover ses entreprises, creuser de nouveaux puits et engager du personnel, etc.

Avez-vous d’autres projets BD actuellement ?

Non, niveau BD, je suis complètement focalisé sur Koralovski. Je suis en mode feuilleton et j’ai suffisamment d’idées pour alimenter la série pour qu’elle tienne un bon moment.

Extrait de Koralovski T3 - Des horizons de feu
Philippe Gauckler (c) Coll. Troisième Vague/Le Lombard

Propos recueillis par Christian Missia Dio.

Voir en ligne : Découvrez la série Koralovski sur le site des éditions du Lombard

(par Christian MISSIA DIO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Agenda :

Philippe Gauckler sera en dédicace au festival BDFil de Lausanne, qui aura lieu du 15 au 19 septembre.

En médaillon : Philippe Gauckler - Photo : Christian Missia Dio.
Photo en survol : Le Lombard / C.Robin

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