Philippe Jarbinet : « Les auteurs doivent aborder des projets qui leur tiennent à cœur ! »

3 octobre 2009 0 commentaire
  • Malgré le succès de Mémoire de Cendres, Jarbinet a eu du mal à trouver un éditeur pour Airborne 44. En plus d'être porté depuis longtemps par cette envie de traiter la Bataille des Ardennes, il n'a pas souhaité subir des concessions pour bâtir un récit qui mêle rigueur et romance.

Par rapport à vos séries précédentes (Sam Bracken et Mémoire de Cendres), Airborne 44 vous tenait particulièrement à cœur !

Oui, depuis mes premiers travaux, j’ai toujours souhaité évoquer la Seconde Guerre mondiale, et en particulier l’épisode de la Bataille des Ardennes. Mais à mes débuts dans la bande dessinée, il y a 15 ans, on n’a pas souhaité que je m’embarque dans cette direction. J’ai donc gardé dans un coin les premières planches qui s’inspiraient beaucoup du Silence de Comès, mais en bien moins traité (rires).

Vous avez donc évoqué les Cathares en dix albums, une série maintenant terminée. Puis Sam Bracken, toujours chez Glénat …

Dont je n’ai malheureusement pas pu réaliser le quatrième tome comme prévu. Glénat ne croyant pas non plus à Airborne 44, pensant que ce n’était pas vendeur. Pourtant, le magnifique Il était une fois en France cartonne, la série de documentaire Apocalypse a prouvé que l’intérêt de la population pour ce moment tragique de notre Histoire est toujours vif, et je ne vous parle pas des commémorations pour les 65 ans de ces dates phares. Je suis donc allé frapper à la porte de Casterman qui m’a accueilli avec beaucoup de chaleur. Arnaud De La Croix a accepté dès qu’il a jeté un regard sur mes planches. Cela m’a fait d’ailleurs beaucoup de bien, car après une série de refus, on commence à douter de soi ! Mais il faut parfois laisser les auteurs travailler sur les projets qui leur tiennent vraiment à cœur, et souvent, le résultat se voit d’emblée.

Philippe Jarbinet : « Les auteurs doivent aborder des projets qui leur tiennent à cœur ! »

Ce qui frappe effectivement dans vos planches, c’est la densité des personnages, et les magnifiques couleurs qui accroissent le sentiment réaliste de l’ensemble !

Casterman a effectivement insisté pour que je m’occupe de tout, tout en ne faisant aucun travail informatique, que cela soit sur les couleurs ou la typographie. J’avais pourtant déjà coloré numériquement deux « Sam Bracken » mais, même pour la buée sortant de la bouche de mes personnages, ils désiraient que cela soit réalisé à la main. C’est bien sûr le rêve de chaque auteur d’avoir une grande latitude de la part de son éditeu et de pouvoir réaliser entièrement ses planches, mais c’est aussi un véritable miroir de son travail : les qualités et les défauts ressortent directement, sans artifice.

Les couvertures sont également un moment-clé qu’il ne faut pas rater !

Au départ, j’avais voulu faire une grande image, répartie sur les deux albums, mais je ne parvenais pas à rassembler les diverses idées dans un ensemble. Nous nous sommes donc orientés autrement, mais je voulais également que les couvertures ne dévoilent pas trop vite le contenu de l’intrigue. C’est le même cheval de bataille pour les résumés qu’on fournit à la presse. Lorsqu’on dévoile des éléments trop explicites, on tire toutes ses cartouches sans rien conserver pour le plaisir du lecteur. Je désirais donc qu’on donne le contexte - une histoire d’amour lors d’un épisode de la Bataille des Ardennes - mais sans trop entrer dans le détail.

Alors que vous désiriez déjà développer l’affrontement, comment s’est insérée cette partie plus romanesque ?

C’est un contrepoint obligatoire ! La guerre est une des activités humaines les plus horribles : elle dégoûte ceux qui la font et ceux qui la subissent. Quand on entend des personnes dire qu’il leur faudrait une bonne petite guerre pour se remettre les idées en place, c’est qu’ils n’ont pas une once de culture de conflit pour oser parler ainsi ! Pour moi, raconter des récits guerriers n’avait pas de sens si je ne le mettais en perspective, avec des personnages auxquels on peut s’identifier.

À propos de vos héros, on sent ce besoin d’éviter la stigmatisation des allemands en brutes sanguinaires ?

Mon récit se déroule tout d’abord dans une région germanophone proche de l’ancienne frontière. Je voulais faire interagir mes différents intervenants, et pour cela, il fallait qu’ils se comprennent. C’est ainsi que les ‘locaux’ parlent donc allemand, mais aussi mon G.I. américain, dont les parents sont nés en Allemagne. Cela me permet d’évoquer de grands pans de la culture germanique, qui est avant tout humaniste, sans aucun lien avec les nazis, et qu’il serait triste d’assimiler aux horreurs perpétrées pendant la guerre. Mais il faut aussi bien comprendre que la société allemande de 1925 à 1939 est progressivement conditionnée par un travail de propagande nazie qui n’avait connu aucun précédent.

Parallèlement à l’intrigue, vous évoquez les horreurs de la Shoah. Vous sentez-vous investi du devoir de mémoire ?

Je me suis rendu compte que quelques personnes, que je connaissais depuis l’enfance, étaient révisionnistes, voire négationnistes. En discutant à bâtons rompus, on s’aperçoit que l’antisémitisme est loin d’avoir disparu, que cette question est encore au cœur du débat public, ainsi que l’Affaire Siné l’a récemment soulevé. Je ne suis pas juif, mais la Shoah m’a toujours profondément interpellé, par son caractère industriel, son manque de raison, la froideur des massacres et l’horrible caractère technique du génocide : c’est malheureusement une immense première au sein de l’humanité, et cela ne peut ni ne doit jamais se reproduire. Pour évoquer cela, je me suis inspiré de documents photographiques authentiques car les officiers allemands étaient souvent férus de photos. Certains chauffeurs de l’armée hongroise stationnée en Ukraine ont également voulu témoigner de l’horreur qui se déroulait devant leurs yeux. L’un d’eux s’appelait Gyula Spitz.

Ces témoins qui photographiaient en cachette les massacres, c’est aussi une des clés du récit …

Après la défaite de Stalingrad, les Allemands ont commencé à perdre du terrain, et comme ils allaient laisser derrière eux des charniers et des fosses apparentes, Himmler a constitué le commando 1005 qu’il a chargé d’effacer toutes traces de leurs exactions. De plus, vers la fin de la guerre, les factions allemandes prévoyaient leur déclin et commençaient déjà à monnayer leurs futures connaissances avec les Américains, préfigurant la future Guerre Froide et la menace pressentie des communistes. Il y a donc eu négociation : renseignements et établissement de réseaux de communication contre des impunités. Bien sûr, le procès de Nuremberg a eu lieu, mais on aurait pu juger vingt fois plus de criminels de guerre ! Une autre vision pitoyable de cette guerre : le fait de presque se jeter dans le conflit contre les Russes, alors qu’on sortait à peine du précédent !

Malgré les décors inspirés de lieux réels, vous n’avez pas voulu situer clairement votre intrigue.

Je désirais donner un sentiment d’universalité à mon récit, qui pourrait se dérouler un peu partout dans les Ardennes, le long de la frontière allemande. Bien entendu, on imagine toujours cette bataille sous la neige, bien qu’elle ne soit pas tombée partout au même moment. Pourtant, je l’ai dessinée dans cet écrin blanc, car la neige efface toutes les frontières, donnant un sentiment d’irréalité : quand elle tombe, on ne voit pas loin, comme la guerre qui empêche de se projeter à long terme. Dès qu’elle à tout recouvert, elle nivelle les accidents de terrain, comme les sentiments humains qui sont enfouis lors des combats. C’est donc une excellente illustration de l’estompement de la norme et des sentiments humains pendant une guerre. C’est bien entendu également un élément narratif, car les hommes ne se retrouvent plus sur leur carte, ils sont donc aussi bien perdus spatialement que mentalement.

Des détails omniprésents, et importants pour l’auteur.

Lors la visite du musée, vous nous avez expliqué les multiples retouches que vous avez dû réaliser pour coller aux détails authentiques des uniformes. N’est-ce pas de la maniaquerie ?

Je ne suis pas collectionneur, mais j’ai beaucoup de respect pour ces personnes-là, en partie car mon grand-père était un grand amateur de Napoléon. Quitte à donc faire un récit historique, autant transmettre de la mémoire ! Mais je ne désirais pas non plus raconter la Bataille des Ardennes, ce ne serait qu’une redite des livres d’histoires. Je voulais partir d’une histoire ciblée tout en donnant un point de vue général de la guerre, sans trop m’éloigner des personnages, auxquels le lecteur doit s’identifier.

Et ce récit qui s’articule en deux albums est proposé simultanément en librairie !

Cela part d’une réflexion globale. J’étais d’abord parti sur deux tomes de 54 planches, mais je voulais rester aux alentours des 10 € l’album. Nous avons baissé le nombre de pages à deux fois quarante-six, pour laisser les albums à 11,50 €, ce qui semble raisonnable pour un réalisation en couleur directe. Si j’avais envisagé une parution séparée de deux mois, mon éditeur a préféré les présenter ensemble, avec un petit coffret cartonné pour ceux qui voulaient acquérir l’ensemble directement. Lors d’un premier tour dans les librairies, je me rends compte que c’est une bonne vision, car le lecteur peut ainsi lire la globalité de l’histoire, à son rythme, sans attendre s’il le désire.

Quels sont vos futurs projets ?

Dans deux mois, l’éditeur Empreintes sort un beau livre sur les Cathares, dont j’ai signé quelques illustrations sur photographies, pour donner une idée réaliste de leur mode de vie. Même si j’ai besoin d’un moment de répit pour sortir d’un projet avant de rebondir sur un autre, je suis bien entendu déjà en train de réfléchir à mon prochain récit : j’aurais souhaité réaliser le débarquement de Normandie, mais je m’intéresse également au rapport de l’homme à l’immortalité, et je pense intégrer ces deux éléments dans une construction plus élaborée. C’est encore en gestation…

(par Charles-Louis Detournay)

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