Philippe Tomblaine : « "Aux Sources du S…" comble l’absence d’analyse précise de l’univers de Spirou »

30 juillet 2014 5 commentaires
  • Dans une volumineuse étude de 250 pages, le documentaliste tisse des fils entre les différents albums et auteurs d’une série mythique, mais livre également des interviews intéressantes sur les scénaristes et dessinateurs qui ont œuvré et continuent de travailler sur un héros en perpétuelle mutation.

Vous êtes l’auteur d’ouvrages sur la bande dessinée, ou en lien avec la bande dessinée. Qu’est-ce que vous attire dans ces recherches ?

Philippe Tomblaine : « "Aux Sources du S…" comble l'absence d'analyse précise de l'univers de Spirou »
Je suis initialement attiré, dans un esprit pédagogique, par la volonté d’expliquer et de décrypter une œuvre, notamment auprès de mes élèves. J’ai donc effectivement signé plusieurs ouvrages en ce sens pour la collection Magnard BD, une excellente initiative pour enfin proposer de la BD au format poche, enrichie d’explications et de dossiers permettant l’étude en classe. Des ouvrages thématiques aussi (Sherlock Holmes dans la BD, Pirates et Corsaires dans la BD, Guerre de sécession et western, entre BD et cinéma : avec les Tuniques bleues), pour lesquels l’approche était identique : une synthèse, des interviews spécifiques... et un angle analytique.

Quelle a été votre première motivation pour réaliser cet ouvrage : le fait que Spirou n’ait finalement que peu été traité dans sa globalité ?

Aux sources du S… est le résultat d’un constat heureux pour moi : le fait qu’effectivement et curieusement, aucune analyse précise de l’univers de Spirou n’existe à ce jour, à l’exception de quelques pages éparses ici et là, dont un article de Numa Sadoul figurant en 1980 dans le numéro des Cahiers de la Bande Dessinée consacré à Franquin. De manière plus personnelle, étant adolescent, j’avais pu découvrir la série Spirou dans les années 1990 par le biais d’un bon ami limougeaud, emballé par les albums de Tome & Janry (ahhh... Spirou à New York !) que j’achetais alors un par un, je me souviens avoir à l’époque déjà déclaré que j’écrirai un jour un livre sur ce petit monde. Curieuse prédiction !

D’autres études sont pourtant parues lors des 75 ans de Spirou...


Pour ses 75 ans, j’ai bien sûr guetté ce que tous les nouveaux ouvrages pouvaient apporter, mais aucun ne suivait mon angle d’attaque, pas même la formidable somme réunie par Christelle & Bertrand Pissavy-Yvernault, dans le premier tome de La Véritable Histoire de Spirou. De nouveau donc une chance pour moi, dans la mesure où mon ouvrage, débuté depuis la fin 2009, a vécu une véritable odyssée. Pas moins de six éditeurs l’auront ainsi vu passer, sous des formes plus ou moins abouties, avant de reculer sous la contrainte de l’acquisition des droits pour les images ou d’autres contingences. Seul L’Harmattan est donc allé jusqu’au bout de l’aventure, bien aidé du côté Dupuis (suite au nouveau retard causé par le rachat de Marsu Productions en mars 2013) par Aurélie Chevallier, chargée du suivi des droits.

Comment vous démarquez-vous par rapport justement à ces autres ouvrages ?

L’idée était bien de livrer une vaste synthèse de tout l’univers Spirou, idéalement album par album, selon l’optique adoptée par exemple dans Le Monde d’Hergé par Benoît Peeters. Mais, pour le coup, cette approche initiale risquait de croiser d’un peu trop près le propos d’autres ouvrages, comme Franquin, chronologie d’une œuvre de José-Louis Bocquet et Éric Verhoest (Marsu Prod. 2007) ou Les Mémoires de Spirou, paru chez Dupuis en 1989.

Aux Sources du S… a par conséquent adopté sa forme actuelle avec trois parties complémentaires : une longue analyse thématique sous l’égide de la lettre S (Science, Seconde Guerre mondiale, etc.), une partie consacrée aux entretiens auteurs et une autre partie, plus pédagogique.

Quelle est votre marque de fabrique ?

Comme en témoigne par exemple mon travail sur les couvertures pour le site BDZoom, ma particularité serait plutôt le décryptage, l’analyse et aussi -je suis professeur documentaliste- l’amour de la confrontation des sources. Je finalise actuellement un épais ouvrage sur le thème de La Seconde Guerre mondiale dans la BD (PLG, début 2015), et vous retrouverez de nouveau ces choix.

Votre ouvrage présente plusieurs grandes parties, par votre analyse et les interviews. Fallait-il montrer ces deux faces, subjective et objective ?

Je tente en écrivant de ne pas trop m’éloigner d’une certaine réalité, dans la mesure où nous savons à peu près aujourd’hui quels furent les grands choix de Dupuis concernant l’orientation de la série et de ses auteurs successifs. J’ai surtout tenté, par ce survol de l’ensemble des albums actuels, de trouver les échos les plus notables, des passerelles ou des fils invisibles sous-tendant cet univers.

Par exemple le thème du double, introduit dès Rob-Vel (le frère jumeau de Spirou apparu le 11 août 1938 !) et que l’on retrouvera notamment chez Tome & Janry (Machine qui rêve) en passant par Franquin (Spirou en statuette 3D dans Les Petits formats en 1958). Autre exemple d’écho avec certaines cases étranges, voire banales en apparence mais remarquablement signifiantes une fois mises en perspective... Je pense que tout lecteur a sa propre subjectivité face à un album, mais que la force de Franquin ou Fournier, à l’instar d’Hergé, réside dans la volonté d’imposer leur propre regard, au fil de détails soigneusement disséminés dans leurs aventures : soyons objectifs, nous tenons bien là de très grands classiques de la BD franco-belge !

Est-ce que votre indépendance vous permet d’aborder sans langue de bois certains passages mouvementés dans l’histoire de Spirou, comme l’éviction de Morvan & Munuera, entr’autres ?

Une indépendance relative, car il a bien fallu, dès le départ, tenir l’éditeur au courant de ce projet, de ses avancées et finalités. Cela ne s’est pas fait sans heurts, puisque -le personnage de Spirou appartenant corps et âme à Dupuis - je ne pouvais pas faire n’importe quoi, ni laisser des détails trop gênants.

Dès le début, Sergio Honorez et moi-même avions convenu par échange de mails que cet ouvrage ne pouvait se faire chez Dupuis, précisément pour me laisser le champ de l’indépendance d’interprétation. Cet essai a toutefois été élu et relu plusieurs fois, et même censuré, avant parution finale, puisque la très longue interview accordée aimablement par Morvan & Munuera -pour ne citer qu’eux- était réellement explosive, documents internes à l’appui. Clairement, des propos ou documents portaient atteinte à la confidentialité établie entre auteurs et éditeur, relation régie par le contrat d’édition et affilié moralement au devoir de réserve, y compris plusieurs années après.

Revenir détail après détail et album après album sur un passé parfois houleux ou laborieux brassait à l’évidence beaucoup de choses chez plusieurs auteurs : certains témoignages virulents, comme celui de Frank Le Gall n’ont toutefois pas posé de souci... Notons que dans les divers mails échangés (plus de 500 !), je me suis aussi parfois enflammé (il est parfois difficile de voir son ouvrage stoppé ou retardé), mais les échanges sont toujours restés courtois !

Comment avez-vous choisi vos documents illustratifs ? Un maximum d’inédits, comme des illustrations, des couvertures de Spirou, des planches pour des projets qui ne sont jamais parus ?

J’avais repéré un certain nombre de cases incontournables pour illustrer mon propos, ces fameuses « cases signifiantes » évoquées plus haut. À cet ensemble venait se rajouter les illustrations envoyées par les auteurs ou certains crayonnés de planches auxquels je tenais particulièrement, comme la planche 27 du Groom vert-de-gris où Olivier Schwartz avait initialement dessiné Tintin et les Dupondt. Au fil de nos discussions, certains auteurs n’ont pas hésité à m’envoyer beaucoup de choses, comme Fournier avec cette fameuse photo absolument inédite d’une ancienne intervention en classe où on le voit en compagnie de Cauvin, Franquin, Tillieux & Walthéry !

Mon essai compte au total près de 120 visuels dont la moitié de visuels « rares ». Mais tout était sujet aux droits d’auteurs et il a donc fallu négocier âprement le montant à verser pour les droits de reproduction !

Maintenant que vous avez mené à bien votre analyse du personnage de Spirou, quels sont vos futurs projets en lien avec la bande dessinée ?

J’ai donc fini une volumineuse approche de La Seconde Guerre mondiale dans la BD : près de 300 albums lus ou relus, et aussi plus de 70 auteurs approchés, mais tout ne pourra pas être compilé dans l’ouvrage final... D’autant plus qu’il faut encore le tenir à jour, au beau milieu des anniversaires commémoratifs de la fin du conflit, et en lien avec les nombreuses parutions ou rééditions d’albums actuels.

Je travaille actuellement à un autre ouvrage évoquant l’univers des jeux vidéo (il y aura aussi un chapitre sur les relations entre BD et jeux !) pour les éditions des Moutons électriques (prévu au premier semestre 2015), avant d’attaquer à la rentrée un pavé documentaire consacré aux « Faits divers en Charente » (De Borée). Et toujours mes analyses hebdomadaires sur BDZoom, qui reprendront en septembre...

Outre quelques idées de scénarios et romans actuellement en développement, j’aurais enfin bien aimé signer les dossiers documentaires introductifs de futures intégrales Dupuis (un must !), notamment pour Les Tuniques bleues, Jess Long, Papyrus ou Jérôme K. Jérôme Bloche, mais il y a probablement d’autres intéressés... Et je n’ai pour l’instant pas de réponse officielle de la part de Dupuis, alors wait and see.

(par Charles-Louis Detournay)

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Illustrations (c) Dupuis

 
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