Philippe Tome, une vie de scénariste

5 juin 2012 6 commentaires
  • Écharpe au vent, Ray-Ban, sourire charmeur, Philippe Tome gare son deux-roues non loin de la petite brasserie où nous avons convenu d'un rendez-vous pour l'interview. On ouvre le micro et, durant deux heures, s'égrènent les chapitres de la carrière de ce grand scénariste populaire. Portrait.

Fils unique, Philippe Vandevelde passe une bonne partie de son enfance à être trimballé de gauche à droite. Ses parents se séparent, et le jeune garçon part vivre avec sa mère. Prise par son travail, sa mère le confie régulièrement à ses grands-parents. Chez eux, il apprend à s’occuper tout seul, notamment en lisant des bandes dessinées. Il se souvient : «  Mon premier contact avec la bande dessinée a eu lieu à un moment où j’avais subi une opération aux yeux. Elle m’a contraint à ne pas utiliser mes yeux durant plusieurs jours, puisque j’avais des pansements sur les paupières.

Philippe Tome, une vie de scénariste
"Les Cargos du crépuscule"
paru en 1961

Pendant cette période, ma mère m’avait acheté un disque 33 tours qui racontait Les Cigares du Pharaon. Elle me lisait également deux albums qui m’ont marqué : Le Poignard Magique une aventure de Corentin et Le Sceptre d’Ottokar. Nous n’avions pas la télévision (c’était encore un luxe à l’époque), les livres étaient donc un divertissement essentiel. Ma mère, qui travaillait tard, me laissait à la garderie, après l’école. C’est là qu’un copain m’a prêté un album de Petzi, puis comme il s’y connaissait bien en BD malgré son jeune âge, il m’a recommandé un album de Gil Jourdan : « Les Cargos du Crépuluscle » (sic). Je crois qu’on savait à peine lire ! (Rires !) ».

Vers l’âge de 8 ans, le jeune Philippe se régale des enquêtes du privé de Maurice Tillieux. S’ensuit une longue période de latence au niveau de la BD. Arrive la crise de l’adolescence. La vie en appartement n’enchante pas le jeune homme, ses parents estiment alors qu’il serait préférable de rejoindre un internat à Jodoigne, dans le Brabant Wallon. Toujours pas de télévision, mais un accès facile aux journaux Tintin et Spirou. « J’étais un peu renfermé comme gosse, mais comme je dessinais un peu, ces lectures m’ont assez vite donné l’envie de faire la même chose. Je m’y suis mis. »

"Horace le cheval de l’Ouest" par Poirier
en couverture de Pif Gadget (1972)

Philippe confie d’ailleurs qu’il était plutôt du clan Tintin (l’aventure) que de Spirou (l’humour), même s’il est attiré par un autre magazine qui vit à ce moment ses belles heures : Pif Gadget. Souvenir : « J’avais repéré quelques auteurs que je trouvais bons. Notamment un type qui dessinait d’une manière pas trop compliquée à reproduire, il s’appelait Poirier et dessinait Horace, le cheval de l’Ouest. Mes premières tentatives en BD se sont donc apparentées à cette série. Je me suis plongé dans cette idée de western déjanté. » C’est la bande dessinée de divertissement qui l’attire. Il lit Astérix qu’il adore, est moins passionné par les aventures de Tintin. Il confie : « Je ne répands pas trop cette opinion, car je suis particulièrement isolé sur ce dossier ! Mais je reconnais pourtant devoir à Tintin l’un de mes rares fous rires en BD : lorsque le Capitaine Haddock se retrouve nez à nez avec le Yéti dans « Tintin au Tibet ». Moi qui riait surtout dans Gotlib ou Franquin, j’ai été complètement surpris par cette note d’humour burlesque de la part d’Hergé. Et puis en toute honnêteté, il faut dire que Tintin au Tibet est un authentique bijou, mélange subtil d’humour et de drame ».

Le dessin lui vient seul. Vers 14 ans, il s’intéresse au phénomène des fanzines en plein essor à l’aube des année 1970. « J’ai vu qu’un fanzine appelé Buck était publié pas loin de chez moi, à l’école européenne, le rédacteur en chef s’appelait Thierry Groensteen. Du haut de nos quatorze ans, on prenait nos rôles très au sérieux. J’étais content de cette première expérience, même si je ne faisais pas des choses très extraordinaires… ».

À la fin de ses études secondaires, les parents poussent Philippe vers une carrière militaire, une tradition familiale. Il confie : « Mes longs cheveux n’ont que modérément apprécié. Je n’étais pas très disposé. J’ai fait des pieds et des mains pour éviter cela ». À cette époque, pas d’alternative, tous les jeunes belges doivent passer par le service militaire, Philippe doit s’y plier. Nous sommes au milieu de la décennie. Dans les quelques mois de battement avant son entrée en service, il fait deux rencontres essentielles alors qu’il suit un cours du soir de bande dessinée : celle de Janry et de Stéphane De Becker. « Ils étaient vachement doués, c’était les vedettes du cours. On a vite sympathisé et fait une BD en équipe. C’était potache, ça s’appelait Pétard Guy. Ce western à la Gotlib mettait en scène notre prof. C’était une private joke qui a eu son petit succès dans le sérail de l’école ».

Le trio pratique une BD amusante et pétillante, celle-là même qui leur avait procuré de bons moments, fous rires et joie d’enfant. Philippe précise : « On voulait servir de relais à ses émotions qui nous avaient transportées ». S’il rencontre ses deux amis dans une classe de bande dessinée d’une école de promotion sociale, Philippe n’en est pas pour autant attiré par les écoles d’art. Il détaille : « Je ne connais pas bien les écoles d’art, je m’en suis tenu éloigné, mais j’ai souvent vu des gens doués y entrer et en ressortir lessivés et démoralisés par la suite. Sincèrement, je n’y voyais pas d’intérêt pour moi. Nous trouvions notre bonheur dans la création de bandes dessinées d’humour et je crois que l’humour ne s’apprend pas. Je n’imaginais pas m’asseoir sur banc et écouter un cours d’humour. (Rires !) ».

Philippe termine son service militaire en Allemagne. Il signe pour deux ans l’engagement en tant qu’officier. Cadre à l’armée, c’est une bonne solution pour se constituer un pécule dans le but d’entrer à l’Université et devenir professeur de français. Selon ses aptitudes, c’est ce qui semblait le plus raisonnable. Il se souvient : « Je me débrouillais bien dans l’écriture et l’option de la philologie romane aurait été la plus sérieuse. Dans mes tous derniers mois d’engagement, j’ai rencontré André Geerts, qui travaillait dans un état-major. C’était le dessinateur et affichiste de service. Je lisais déjà sa Chronique Vénusienne dans Spirou, et j’ai trouvé amusant de tomber sur un dessinateur de BD perdu dans ce coin d’Allemagne. On a sympathisé. Cette rencontre m’a aidé à mûrir l’idée de devenir professionnel dans la bande dessinée. »

"La Petite chronique vénusienne"
Réalisée par Geerts & Brouyère pour le journal Spirou, dans les années 1970

Il y aura encore quelques détours. Sur les bancs de l’Université Libre de Bruxelles, en étudiant le journalisme, Philippe croise Sergio Honorez, futur directeur éditorial de Dupuis. Il y a beaucoup d’appelés, peu d’élus dans le métier de journaliste, alors qu’en BD, Philippe est rapidement bombardé de travail. Ce qui le convainc de laisser tomber cette orientation pour filer vers la communication graphique à La Cambre (une formation qu’il ne mènera pas à son terme).

Le duo épaule Dupa sur la série Cubitus
qui fait les beaux jours du journal Tintin à la fin des années 1970

Janry, pendant ce temps, était devenu l’assistant de Dupa sur la série Cubitus. Au moment où Philippe termine ses obligations militaires, Janry est appelé à son tour. Il propose à Philippe, qui dessine dans un style graphique apparenté, de le remplacer auprès de Dupa. Le marché est conclu, et Philippe s’assure que son ami retrouvera son job après son service. Finalement, au retour de Janry, Dupa décide de conserver les deux assistants, sans se douter qu’ils formeront bientôt l’un des duo les plus en vue de la BD franco-belge.
À ce moment-là, Philippe ne signe pas encore Tome. En tant qu’assistant, il ne signe rien, c’est un sacerdoce de l’ombre. C’était ainsi à l’époque, il se souvient : « Nous avons même réalisé par ricochet quelques planches d’Achille Talon. En fait Dupa était lui-même l’assistant de Greg qui était devenu le directeur éditorial chez Dargaud à Paris. Face à la surcharge de travail, il se reposait sur Dupa, qui lui-même se reposait sur Janry et moi. C’était bien évidemment tu, il ne fallait en aucun cas que Greg soit au courant. » Anecdote amusante, Philippe, qui admirait sincèrement Greg, profitera de sa venue à la Foire du Livre de Bruxelles au début des années 1980, pour se faire dédicacer un album d’Achille Talon dont il avait réalisé (en secret donc) les décors. Ce que Greg ignorait bien évidemment !

En plus du travail avec Dupa, Philippe et Janry épaulent ponctuellement Turk & De Groot sur Robin Dubois. C’est à ce moment que Philippe commence à délaisser le crayon pour devenir plus scénariste que dessinateur. « C’est venu progressivement, parce que Dupa et De Groot devaient pondre du gag et que de temps en temps je proposais des idées, sans forcément être crédité. » Du rôle d’assistants, les deux hommes vont bientôt passer à l’avant-scène, par un heureux hasard, en jouant les coursiers… « Un jour, Janry et moi nous sommes présentés chez Spirou en ayant sous le bras des pages de Dupa réalisées pour un album surprise à l’occasion de l’anniversaire de Boule & Bill. Nous étions des habitués de la rédaction de Tintin, mais pas de celle de Spirou. Quand nous sommes arrivés sur place, Alain De Kuyssche, le rédacteur en chef de l’époque, s’est demandé qui étaient ces deux transporteurs de planches… Quand il a compris que nous étions les assistants de Dupa, il nous a proposé de travailler pour le journal. » Comme Philippe et Janry sont fort occupés sur les albums de Cubitus, ils acceptent la proposition de De Kuyssche, mais ne s’engagent que pour réaliser une page de jeux hebdomadaire : Jeureka. Au bas des planches, on retrouve la signature JR + PH, c’est ainsi que débute officiellement et en pleine lumière la carrière du duo.

" Jeureka", premières réalisations pour le journal Spirou
des pages de jeux loufoques mettant en scène un certain John Perill

Philippe adopte le nom de plume de Tome, au moment où Janry et lui font des essais pour une reprise des aventures de Spirou & Fantasio. « La succession de Fournier était en route. Nic Broca devait être le repreneur. Mais Alain De Kuyssche n’était pas très satisfait du scénario, il cherchait un appui pour les textes, plusieurs noms circulaient… En fait, les éditeurs pédalaient dans la choucroute ! ». Lassé, Fournier jette le gant, peu soutenu, Broca n’est pas l’homme providentiel et les éditions Dupuis s’emmêlent les pinceaux pour la relance de leur série vedette. Tome : « Disons que ça a toujours été compliqué avec Spirou & Fantasio. Tout était très simple du temps de Franquin : il faisait tout ! En réalité, il était pressé comme un citron. Franquin faisait en même temps Spirou, Gaston et un infarctus ! ». Une leçon que Tome & Janry vont retenir pour l’avenir : savoir se ménager. Ce qui est dans l’air à ce moment, c’est un Studio Spirou. La série se vend bien, l’éditeur songe à multiplier les intervenants pour produire plus d’albums. C’est évidemment une vision commerciale qui n’enthousiasme guère le rédacteur en chef de Spirou. Alain De Kuyssche attire l’attention sur le fait qu’il vaut mieux se recentrer sur l’esprit qu’avait inculqué Franquin à la série, en modérant les ambitions à ses yeux démesurées d’un Studio qui produirait du Spirou à la chaîne. De fil en aiguille, le rédac’chef propose à Tome d’écrire des scénarios pour de nouvelles aventures de Spirou & Fantasio. Il s’en souvient : « J’étais venu avec Janry, j’ai répondu à De Kuyssche : je veux bien faire du scénario, mais uniquement pour ce mec-là ! Au culot, ça a marché ! » . Auréolés, Tome & Janry ressortent de la rédaction du journal avec la perspective de reprendre la série titre, alors que jusque là ils n’ont à leur actif que quelques pages de jeux ! Ils se mettent à l’ouvrage pour une histoire de six pages : « La Voix sans Maître ». Les deux jeunes auteurs ne croient pas vraiment en leur chance, mais prennent ce prétexte pour aller prendre conseil chez Franquin, dont ils sont de grands admirateurs. L’œil pétillant, Tome raconte « Les albums de Franquin nous avaient fait vibrer et cette incroyable opportunité professionnelle nous donnait le droit d’aller passer du temps chez ce type formidable. On allait voir son bureau, voir ses crayons, l’écouter parler,… On avait 22 ou 23 ans et c’était un rêve. » La belle histoire prend forme. « Il faut croire en ses rêves, notre naïveté a permis ce qui nous est arrivé. »

Un extrait de "La Voix sans maître"
Galop d’essai pour la reprise de Spirou & Fantasio réalisé par Tome & Janry en 1981

Pour la suite de sa carrière, Tome gardera ce précepte en tête : si vous ne croyez pas dans une chose, il n’y a aucune raison pour qu’elle vous arrive. Celui qui, adolescent, rêvait de cette vie d’auteur de BD, n’a pas de réels regrets. « J’ai vécu des déceptions, comme tout le monde, mais je ne pense pas que l’adulte que je suis devenu a trahi l’enfant que j’étais. C’est précieux. Fondamentalement, avec moins de cheveux certes, je suis devenu l’adulte que j’aurai rêvé d’être. »

Après valse-hésitation, Dupuis confie la destinée de Spirou & Fantasio à Tome & Janry. Au cinéma, la génération Spielberg, Lucas, Zemeckis triomphe avec des films d’aventures pour les adolescents. Il y a dans l’air du temps l’idée de se reconnecter avec le jeune public et pas spécifiquement avec les nostalgiques d’un âge d’or de l’aventure. Toutefois, Tome nuance : « Oui d’une certaine manière. Mais ce qui nous a conduit à ce ton spécifique, c’est de retrouver ce qui nous avait fait vibrer dans Panade à Champignac ou QRN sur Bretzelburg. On avait aimé la dynamique très intéressante entre Franquin et ses envies de gags et Greg maître du récit d’aventure. Je pense que leurs personnalités devaient se heurter. Mais ils œuvraient dans la même direction. » Le nom de Greg revient à nouveau dans la conversation, visiblement, c’est un auteur qui a compté pour Tome. Il opine : « Je garde une filiation lointaine avec Greg pour la structure. C’est un des rares scénaristes capables de faire à la fois de l’humoristique et du réaliste qui fonctionnent. J’ai une immense admiration pour Goscinny également, mais je crois que Greg avait ce don d’équilibriste qui lui permettait d’être bon dans différents styles. Il avait une culture cinématographique immense dont il a tiré de la matière et de la méthode. »

"Virus", le premier album de Tome & Janry
paru en 1984

Avec Janry, Tome se réfère à l’école de cette génération qui mêlait de l’aventure et des moments d’hilarité. Tome : « Mais nous tenions aussi à une certaine vraisemblance. Je ne vous cache pas qu’au moment où l’on a débuté Spirou & Fantasio ce n’était pas le dessin qui posait problème, c’était au niveau du scénario qu’on avait beaucoup à prouver ! Mais il me semble que le côté gag que l’on insérait dans nos histoires nous sauvait la mise. Tout en gardant la vraisemblance en ligne de mire. Quand on s’autorise tout, plus rien n’est drôle. C’est justement le décalage entre la réalité et l’exagération inattendue qui provoque le sourire. Je crois que le rire vient du fait que la réalité est sinistre et que tout d’un coup, un décalage permet de prendre du recul. »

Le premier Spirou signé Tome & Janry s’appelle Virus et paraît en 1984, rapidement suivi par Aventure en Australie, Qui arrêtera Cyanure ? et l’Horloger de la Comète. Une déferlante de titres qui séduisent le public. À propos des sujets abordés, Philippe détaille : «  On a essayé de parler de thèmes dans l’air du temps (thriller scientifique, exploration, robotique, voyage spatiotemporel,…) comme nos prédécesseurs l’avaient fait. Sauf que nous situions nos aventures dans des pays réels. Voilà encore un héritage de la mentalité de Greg. Pourquoi inventer des endroits en diminuant leur impact, alors qu’il existe des pays qui font réellement rêver les gens. Ça nécessitait simplement un peu de documentation. Ça a été un de nos apports par rapport aux autres auteurs de Spirou. »

Un extrait de "La Vallée des bannis"
où l’amitié entre Spirou et Fantasio est mise à rude épreuve.

Pour autant, quand l’histoire l’exige, Tome fait une exception comme avec le Touboutchan, pays imaginaire qui est le cadre de l’hallucinant diptyque La Frousse aux Trousses / La Vallée des Bannis. Deux albums à la fois tendres et flippants, mélange d’humour et de terreur qui sont peut-être ce que le duo a fait de mieux. « Je crois que c’est l’album préféré de Janry. Moi, mon préféré c’est Spirou à New York. J’ai une tendresse particulière pour cette ville. »

Le succès est indéniable, en quelques albums Tome & Janry ont gagné l’estime des lecteurs et leur animation de Spirou & Fantasio suscite l’enthousiasme. C’est le moment pour Tome de développer des histoires qui explorent d’autres univers. En 1987, paraît le premier album de Soda, le premier scénario de Tome qui se passe aux États-Unis. Un choix de cœur, qu’il explique : « J’appartiens à une génération qui était encore dans le fantasme des États-Unis. Je rêvais de New York et de l’Amérique. Il faut faire la distinction entre ce qu’un pays peut devenir sur le plan politique et les gens qui le composent. Le facteur magnétique de cette culture a attiré des talents du monde entier, les États-Unis sont une pépinière de talents originaires d’un peu partout. ». Conscient que Janry est bien meilleur que lui comme dessinateur, Tome réalise que la meilleure façon de se rendre utile dans l’équipe, c’est de développer ses capacités scénaristiques. Tome veut renouveler son inspiration et pense que le voyage est un bon moyen pour y parvenir. «  J’ai proposé à Janry de m’accompagner à New York, une ville qui me fascinait, pour un tour de repérage en vue de faire quelque chose de différent de Spirou & Fantasio. Janry n’aimait pas voyager (il avait beaucoup été trimballé étant enfant au Congo), il m’a dit d’y aller pour nous deux. J’en suis revenu avec une idée de scénario à peine élaborée de ce qui allait devenir Soda. À ce moment, Spirou nous accapare complètement et laisse peu de place pour d’autres projets. »

"Soda", né de la fascination de Tome pour la ville de New York
Luc Warnant dessinera deux albums et demi, avant de passer la main à Bruno Gazzotti.

L’idée de créer une autre série taraude Tome, mais il sent que Janry n’arrivera pas à dégager suffisamment de temps pour cela. C’est finalement Philippe Vandooren, le directeur éditorial de Dupuis, qui va amorcer le mouvement, en lui présentant un dessinateur nommé Luc Warnant. Une rencontre que Tome nous détaille : « Luc est venu me trouver pour me dire qu’il appréciait mon travail sur Spirou & Fantasio, et qu’il aimerait qu’on réalise une histoire ensemble dans cette veine là. J’aimais beaucoup le travail de Luc, mais ce qu’il me fallait, c’était tout sauf refaire les mêmes scénarios que pour Spirou. J’avais envie d’autre chose.

Le film "48 heures" de Walter Hill a révélé Eddie Murphy au grand public.
Murphy partageait la vedette avec Nick Nolte.

Je lui ai parlé de cette idée que je destinais d’abord à Janry : un type qui mène une double vie, dans le ton du polar. C’est ainsi qu’est né Soda, baigné dans l’ambiance de films comme 48 heures ou The Hitcher. » Inspirés par ces récits contenant une véritable action (des gens qui meurent, des moments d’intense suspens,…) et à côté de ça une quantité de gags qui semblent dire « ne prenez pas tout ce qu’on raconte trop au sérieux », Tome trouve son bonheur, et nous l’explique : « J’aimais cela, ça me ramenait à l’une de mes références initiales qui était Gil Jourdan. Comme on était à l’époque des premiers films d’Eddie Murphy, on a pensé à faire de Soda un afro-américain, il était grand temps que le héros principal puisse être de couleur dans une BD. New York était l’endroit idéal, c’était la ville du melting pot. Mais Vandooren et Warnant n’étaient pas totalement convaincus, ils pensaient que c’était un risque commercial. J’ai donc développé un personnage dont l’essentiel n’était pas tant la nature des histoires dans lesquelles il était impliqué, mais la nature de sa relation avec une personne à laquelle il était obligé de mentir, de jouer un rôle. Que ce mec soit obligé de cacher à sa mère qu’il était devenu flic plutôt que pasteur, je trouvais que c’était un bon sujet. D’ailleurs aucune histoire de Soda ne tient sans la présence de la mère de David. »

En marge de Spirou & Fantasio, Tome peut donc développer dans Soda un univers et des personnages sans canevas préexistant. Il précise : « J’ai toujours veillé à ce qu’il y ait une connexion entre ce que je racontais et mes expériences personnelles. À ce titre, Spirou & Fantasio était de loin le truc le plus éloigné. Je devais respecter un canevas. Avec Soda, pour la première fois j’étais complètement libre. Je n’étais pas spécialement attiré par le réalisme à l’époque, mais j’aimais cette crédibilité chère à Greg et à Tillieux, qui étaient capables de faire exister des personnages peu exubérants dans des histoires où il y avait humour et tension. Je voulais m’inscrire dans cette tradition-là et tenter malgré tout de toucher une certaine audience. »

La collaboration avec Luc Warnant est harmonieuse, mais le dessinateur abandonne la série assez vite. Philippe Tome explique : « Ce n’est pas une question de brouille personnelle. Luc vivait une situation créative, psychologique et familiale assez difficile. Il était devenu tellement exigeant sur son travail, que tout prenait un temps infini. Déjà que je ne suis pas très rapide… Il prenait 15 jours ou 20 jours pour faire une page, ça devenait intenable. Je pense aussi que son vrai rêve était de faire du dessin animé. Luc Warnant est quelqu’un de très entier, il ne pouvait foncièrement pas se retrouver dans cette situation. » Il faut donc trouver un nouveau dessinateur pour animer Soda. Ce sera Bruno Gazzotti, qui avait effectué ses débuts avec Tome & Janry. « Quelques années après notre reprise de Spirou & Fantasio, on a lancé Le Petit Spirou. Une version « brouillon » apparaît dans une histoire courte du magazine. Malgré son caractère radicalement nouveau et particulier, l’éditeur insiste pour la faire apparaître dans La Jeunesse de Spirou, album de la série traditionnelle paru en 1987. Dans la foulée, Philippe Vandooren avait commandé une étude de marché pour prendre le pouls du journal. Celle-ci révèle qu’il faut rajeunir l’âge du lecteur type.

Les espiègleries du Petit Spirou
vont petit à petit devenir plus populaires que la série originale.

Notre projet tombait à point nommé. Ça permettait d’atteindre trois objectifs : d’une part ce fameux rajeunissement du lectorat (prétexte à l’introduction d’un héros rajeuni, lui-aussi)et d’autre part de faire un peu retomber la pression de travail qui était sur nos épaules sur feuilleton Spirou et Fantasio dont l’éditeur espérait une présence aussi permanente que possible et -surtout- renouer avec le 100% humour. Nous nous sommes rendu compte que le travail était tout aussi conséquent. Rapidement, nous avons décidé d’inviter un collaborateur pour Le Petit Spirou  : Bruno Gazzotti. » Après un hiatus d’un an, Soda reprend et c’est Gazzotti qui en devient le dessinateur. La transition se fait en douceur : « Après 14 pages dans le 3ème album, Bruno a pris le relais de Luc. On a travaillé ensemble jusqu’au 12ème album Code Apocalypse. »

Après avoir fait ses preuves sur l’aventure au long cours, Tome s’immisce dans la mécanique du gag en une page avec Le Petit Spirou. Un changement qui ne le désarçonne pas vraiment. Il commente : « En fait, on faisait déjà ça quand on travaillait pour Dupa. Au milieu des années 1980, c’était quelque chose qui était un peu tombé en désuétude. La légitime montée en popularité de Raoul Cauvin a fait qu’il a beaucoup développé ses sujets de gags et occupé avec bonheur plus de pages dans le journal. Notre approche du gag n’était pas la même. On avait plutôt envie de faire du concentré : mettre beaucoup d’idées dans un segment court, un peu à la manière de Bref, la très populaire capsule télé qui nous a rendu un petit hommage sympa récemment. Il y avait des gens qui adhéraient au journal Spirou d’abord pour 3 ou 4 pages
spécifiques et embarquaient dans le reste par capillarité sympathique. Cette présence en forme de clin d’oeil régulier mais concentré nous rappelait les émotions ressenties avec le rendez-vous hebdomadaire de
Gaston Lagaffe, un modèle -sinon LA référence- du genre. »

Retour à New York pour "Berceuse Assassine"
Un polar en noir et jaune, dessiné par le nouveau venu Ralph Meyer.

En 1997, Tome entame un nouveau triptyque américain : Berceuse Assassine. Avec ce projet noir de noir, il opère un retour très différent aux USA. Une nouvelle envie qu’il nous détaille : « Je ne suis pas très productif, peut-être parce que je ne déborde pas de ces idées qui me donnent une irrépressible envie de m’emballer ! De la même manière que le Petit Spirou n’a rien en commun avec le « grand » Spirou, je ne voulais pas risquer de me répéter et refaire Soda. Quand j’ai rencontré Ralph Meyer, il dessinait dans un style plutôt semi réaliste. Cela m’embarrassait un peu parce que c’était trop proche de Soda. Je lui ai dit que j’avais envie, après La Route de Selma avec Philippe Berthet, de faire quelque chose sans la moindre once d’humour et qu’il était prudent que le dessin puisse nourrir et enrichir ce choix de style . Je voulais aller vers d’autres ambiances de récit. » Petit à petit, Tome devient un scénariste assez inclassable, une étiquette qui l’amuse : « Ce que j’aime, c’est que si on enlève la signature de mes albums, les gens ne peuvent pas se rendre compte que c’est le même gars qui fait Le Petit Spirou et Berceuse Assassine. »

Le premier tome de "Feux"
Série en sommeil, entamée avec Marc Hardy en 2005.

Au milieu des années 2000, Tome a envie d’essayer de raconter des histoires d’une autre manière.C’est ainsi qu’il entame la série Feux avec Hardy au dessin. Intégré dans une nouvelle collection hybride appelée Cosmo, le projet est un échec commercial. Un souvenir délicat sur lequel il revient : « J’avoue que je n’ai pas vécu cela de manière très agréable. Trois bouquins de 80 pages étaient achevés (deux avec Hardy et un avec Dan) et seul un sera publié au moment où la collection s’est interrompue. Dargaud avait ouvert ses portes dans un contexte de rivalité entre les maisons Dargaud et Dupuis (à ce moment pas encore dans le même groupe).. Quand arrive cette proposition, la logique du concept est triple : manga, comics et bande dessinée. On conçoit l’idée de raconter une histoire de manière très dynamique, qui puisse plaire à des publics cosmopolites, les héros étaient des animaux. Il s’agissait d’essayer de créer quelque chose d’original et d’universel.  » Le projet est signé, mais un premier grain de sable se glisse dans la mécanique. Le scénariste n’a pensé qu’à deux séries, alors que l’éditeur songe plutôt à une collection permettant d’inscrire et développer la logique par des collaborations intercontinentales. Au bout du compte la collection « Cosmo » peinera a accrocher, une déception qui intervient dans l’intervalle où Dupuis passe sous la bannière de Média-Participations, dans le même groupe que son rival historique. Les séries Feux et Rages sont interrompues. Pour autant, le scénariste n’a pas définitivement enterré ce projet : « Ce n’est pas mort. Parfois la gestation est lente. Il faut se souvenir que Berceuse Assassine a mis dix ans à se concrétiser. Je ne suis pas quelqu’un qui abandonne facilement. »

Ce mauvais souvenir laisse-t-il un peu d’amertume en bouche à Philippe Tome ? « Oui. J’ai besoin de temps pour écrire. Les objectifs de rythmes de production m’ont toujours un peu pesé. Je comprends les impératifs, mais chacun doit respecter le travail de l’autre. Si un auteur a besoin de temps, c’est pour le bien de sa création et à terme pour le bien de l’éditeur. Je n’aime pas cette idée de dire, tel auteur est « ingérable ». Je crois qu’on ne gère pas les gens. On gère un stock de marchandises, mais on a des relations avec les gens. »

"Machine qui rêve"
L’ultime Spirou & Fantasio signé Tome & Janry, paru en 1998.

En 2010, un cap est franchi avec le vingt-neuvième album commun de Tome & Janry (symboliquement, le duo a désormais réalisé plus d’albums du Petit Spirou que du « grand » Spirou). Quel est donc le secret d’une aussi longue collaboration avec Janry ? Tout sourire, Tome explique : « Je crois que c’est parce que nous étions amis avant de devenir des professionnels. Et puis il y a le succès. Quand ça marche bien, c’est une bonne raison de continuer ensemble ! Les albums de Spirou & Fantasio et du Petit Spirou, ce sont nos enfants. Comme ils grandissent bien, on est des parents heureux. Ce n’est pas à l’aube du troisième âge que l’on va divorcer ! »

Au moment de conclure l’entretien, Tome a une pensée pour son complice Janry : « Ma rencontre avec lui est la plus chanceuse de ma carrière. Il mériterait beaucoup de qualificatifs élogieux. Mais je sais que je lui dois beaucoup. Toutes mes aspirations ont pris vie avec lui. »

(par Morgan Di Salvia)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Propos recueillis en novembre 2011, par Morgan Di Salvia.

En médaillon : portrait de Philippe Tome © Dargaud.

Dessins et illustrations © Tome - Dupuis, sauf mention contraire.

 
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6 Messages :
  • Philippe Tome, une vie de scénariste
    5 juin 2012 13:38, par PPV

    intéressante interview, dommage que la question d’un retour de Soda reste visiblement un tabou pour Tome...

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    • Répondu le 5 juin 2012 à  20:33 :

      C’est juste que vous n’êtes pas au courant de la relance de la série. Tome entretient un peu le secret de polichinelle pour le repreneur au dessin, mais c’est pour la forme.

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    • Répondu par Frencho-ID le 5 juin 2012 à  23:04 :

      Pas tant que ça puisque c’est en route, officiellement.

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  • Philippe Tome, une vie de scénariste
    6 juin 2012 14:42, par Yaneck Chareyre

    Par contre, rien sur la fin du duo sur Spirou ? Rien sur Machien qui rêve et l’évolution qu’ils avaient donné à la série ? C’est un très gros manque, je trouve, dans cette rencontre.

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    • Répondu par Franck Lerouge le 7 juin 2012 à  00:51 :

      Bof, on a déjà trop parlé de "Machine qui rêve" un peu partout. Il était au contraire judicieux de s’attarder surtout sur la première partie de carrière de Tome, et c’est passionnant. Bravo !!!

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  • Philippe Tome, une vie de scénariste
    6 juin 2012 22:46, par Luke

    C’est amusant cet article sur Tome après celui sur Fournier !

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