Philippe Val : « Quand on cultive la différence, on est un con, forcément ! »

9 juillet 2006 3 commentaires
  • L'Affaire des caricatures de Mahomet publiées par {Charlie Hebdo} en février dernier a été un moment de folie pour ActuaBD. Nous avions fait un article sur ce sujet et notre audience a brusquement bondi. Nous nous trouvions avec vingt fois plus de lecteurs que d'habitude. Rencontre avec Philippe Val, rédacteur en chef du célèbre journal satirique français.
Philippe Val : « Quand on cultive la différence, on est un con, forcément ! »
L’objet du scandale

ACTUABD : A la suite de cet article, les messages se comptaient par centaines. Notre hébergeur nous suppliait de fermer le forum...

Philippe Val : Ah, mais ils se sont mis en réseaux pour intervenir dans les forums. Internet est une machine extraordinaire pour ça.

Vous avez eu des menaces, vraiment ? C’est une affaire terminée pour vous ?

Ouais, on a eu des menaces... Et non : la bataille continue.

Les dessinateurs ont du prendre conscience d’une certaine forme de responsabilité par rapport à leur travail.

Oui, absolument. C’est impressionnant de voir à quel point ça peut être fort un dessin, provoquer de telles choses. En même temps, c’est gratifiant.

Philippe Val dans son bureau à Charlie Hebdo
Photo : D. Pasamonik

Dans cette affaire des caricatures, ce qui pêchait, n’était-ce pas moins la religion que le cléricalisme, cette volonté de mêler la religion à la chose publique.

Oui, mais une religion sans le cléricalisme, ce n’est pas grand chose. C’est Paul Valéry qui disait que ce qui a de plus profond dans l’homme, c’est la peau. Dans la religion, le clergé a du sens. Il incarne la religion, il est la religion. Il est son épiderme, mais aussi sa profondeur. Il y a toujours une tentation chez le clergé, quel qu’il soit, d’être attiré par le pouvoir, comme un papillon de nuit par la lumière. C’est à la Démocratie de savoir sans arrêt inventer les contre-feux pour parer à cela. Ce que je reproche à la démocratie d’aujourd’hui, c’est qu’elle n’a plus envie d’inventer des contre-feux à ces entités que rien ne justifie que la façon dont y croit. C’est vrai pour les divinités, c’est vrai pour les nations. La nation, c’est un cadre, un moment important, à l’intérieur duquel on peut produire du droit. Ça se confond parfois, pas toujours, avec l’état, pas toujours mais très souvent, les états-nations, comme on dit. Et tout d’un coup, on tombe amoureux du cadre. Mais il ne faut pas tomber amoureux du cadre, comme les gens le font en ce moment avec le foot. Ce qui est important, c’est ce qui a dans le tableau. La divinisation du cadre, c’est toujours la figure du père, une figure oedipienne : la nation, dieu, etc. Les autorités surmoïques... C’est horrible. Les gens se soumettent au fouet. C’est vrai pour n’importe qui, les Chrétiens, les Musulmans, les nationaux. La diversité humaine n’est pas liée à l’origine ethnique ou religieuse, elle n’est pas liée à l’origine ; elle est liée à la personnalité, à la richesse des gens. J’aime bien que toutes les langues puissent dire le monde et plus il y en a mieux ça vaut... Mais la diversité, ce n’est pas de faire une musique différente de celle de son voisin ; elle sera toujours différente. Affirmer la différence, ce n’est pas créer de la différence. La différence, elle se crée d’elle même. C’est comme le style en littérature. L’écrivain qui ne pense qu’à son style, est un faiseur. Le style est quelque chose qu’on oublie quand on commence à écrire mais qui s’exprime dans l’écriture. Mais si on le travaille, si on le forge, on obtient quelque chose de différent. La diversité, c’est pareil, elle s’exprime dans la nature humaine. Si on cultive la différence, on est un con, forcément ! On est un mauvais poète, un mauvais musicien, un mauvais citoyen.

Comment cela fonctionne au quotidien dans Charlie hebdo, il y a une ligne politique et tout tourne autour ?

Il y a des gens qui ont des responsabilités dans le journal... Moi, j’ai le rôle du responsable, on va dire, de l’animateur. Le rôle du responsable est matériellement une réalité puisque le journal est majoritairement entre les mains de Cabu et de moi. Il y a d’autres actionnaires, mais nous avons la majorité. C’est quelque chose que l’on a voulu, que l’on a créé, recréé, et qu’on dirige.

Tignous dans la salle de la rédaction de Charlie-Hebdo
Photo:D. Pasamonik

Tout le monde connaît Charlie Hebdo, sa création par Cavanna, l’équipée d’Hara Kiri mais qu’est-ce qui, fondamentalement, le distingue du Canard enchaîné, par exemple ?

Le Canard enchaîné est un journal de scoops politiques. Nous, on n’en fait pas beaucoup. On n’a pas tout à fait la même conception de la satire. Il y a un ton moqueur qui nous rend proches. Mais ils cultivent le jeu de mot et ça nous fait chier. Le dessinateur est essentiellement illustratif dans le Canard. Ici, il peut y avoir des dessinateurs-illustrateurs, mais en grande partie, le dessin existe de lui-même. Il n’est pas là pour illustrer. Il y a beaucoup plus de dessins que dans le Canard Enchaîné, où le dessin est une ponctuation agréable de la lecture. Dans Charlie, où il occupe près de 50% du journal, le dessin est un langage à part entière. On attend beaucoup du dessinateur, de la qualité de son trait, de ce qu’il raconte, de sa perception...

Comment devient-on dessinateur à Charlie Hebdo, par cooptation ?

C’est un peu par hasard. Ce n’est pas facile pour les dessinateurs d’avoir des qualités journalistiques, tout en ayant des qualités artistiques. Et puis évidemment on leur demande l’adhésion à quelques principes qui fondent Charlie Hebdo : la laïcité, la démocratie, l’antiracisme... Cela ne se négocie même pas.

"La France black, blanc, burne", une couverture "spéciale Coupe du monde"
Ph:D. Pasamonik

Dans la rédaction, cependant, entre Siné, Cabu, Willem, Luz, Charb, Jul, Bernar... Les propos sont parfois discordants...

Il y a une grande diversité. Je ne suis absolument pas d’accord avec Siné. Sur des tas de points. C’est encore le cas cette semaine. Mais voilà, tant que cela ne pose pas tellement de problèmes, tant que je ne dois pas aller devant les tribunaux pour quelque chose dont j’aurais honte, je laisse filer... Ma limite, elle est là.

Entre Siné, Willem et Joann Sfar, ça a un peu flingué à un moment, non ?

Cela s’est bien passé parce que Joann avait des choses à dire, Siné a répondu. Willem n’a pas répondu bien qu’il soit en cause, mais c’est parce qu’il s’en foutait. Cela s’est fait démocratiquement. Ils se sont exprimés.

Là, vous venez de perdre un procès contre le ministre Renaud Dutreil [1]... Donc, vous perdez des procès parfois ?

Cela peut arriver hein, on est pas Superman. Mais en général on les gagne. Là, il va y avoir des procès avec des associations musulmanes. Nous en avons eu beaucoup avec des associations chrétiennes, l’AGRIF aussi [2].

Il nous semblait que les associations musulmanes avaient abandonné l’affaire, qu’elles n’avaient pas porté plainte finalement. Vous les aviez même provoquées à ce sujet ?

Oui, ils sont venus nous chercher, mais avec un autre chef d’accusation qui n’est pas prescrit. Mais on n’en sait rien en fait. Ils tirent en longueur jusqu’à ce que Chirac ne soit plus à l’Élysée. Ils veulent montrer qu’ils aident à porter plainte, mais en même temps, quand aura lieu le procès, ces gens-là ne seront plus là. Nous, on les attend de pied ferme.

Charb, au service de Charlie-Hebdo
Photo : D. Pasamonik

Dans l’affaire Dutreil, vous vous êtes faits épingler sur un sujet qui ne passe pas : la Shoa. Apparemment, c’est un sujet auquel on ne touche pas...

Moi, le dessin, si cela ne tenait qu’à moi, je ne l’aurais pas passé. Mais je n’étais pas là, je n’ai pas vu le dessin, donc je ferme ma gueule. Je suis condamné, je ne fais pas appel. Je ne veux pas que l’on se serve de la Shoa, du nazisme, etc., comme d’une métaphore. C’était un dessin de Charb qui « métaphorisait » Auschwitz pour évoquer l’élimination des fonctionnaires. Je trouve cela lamentable comme humour. Ce n’était pas une bonne idée, c’était de la facilité. Mais bon, ce n’est pas dramatique, ce n’était pas un dessin raciste.

Surtout que Charb n’a jamais été suspect de cela...

Voilà. Dutreuil a eu beau jeu de dire qu’il n’était pas un SS. Évidemment que ce n’est pas un SS, on est bien d’accord. C’est toujours dangereux de faire ce genre d’humour. Il ne faut plus le faire, il ne faut pas le faire. C’est d’une facilité idiote. Finalement, on a été condamnés, c’est dans l’ordre des choses.

Propos recueillis le 2 juillet par Didier Pasamonik

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

[1Renaud Dutreil a été ministre UMP de la Fonction publique et de la Réforme de l’Etat du 1er avril 2004 au 31 mai 2005, dans le gouvernement Raffarin.

[2AGRIF : "Alliance Générale contre le Racisme et pour le respect de l’Identité Française et chrétienne", une association créée par Bernard Anthony et dont les thèses sont proches de celles du Front National. Ils professent notamment qu "Il ne faut plus désormais que l’on puisse cracher sur le drapeau français, se moquer de la seule religion chrétienne, alors que l’on ne tolère pas les offenses à toute autre. "

 
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3 Messages :
  • Je souhaitais apporter mon soutien à Philippe VAL.
    Evidemment, forcemment,il y a plus de "cons" que d
    gens intelligents, j v dire, ceux qui comprennent,
    q’on a besoin de sourire,et de réfléchir, qlq soit le support utilisé !
    Le Coran dit ( j reprends grosso modo )" accourez
    vers le savoir", " n soyez pas des ignorants ".
    Ce que les gens devraient savoir, c’est q la vraie
    atteinte aux textes,à l’esprit du contenu du Livre
    Saint, c’est la mascarade de l’habillement des
    femmes,qui s’affublent de tchadors, voiles de ttes
    sortes et d ttes couleurs !!! UN vrai carnaval !
    La vraie religion, c’est celle que l’on porte
    dans le silence de son coeur, elle n’est pas à
    etre exhibée car croit-on pour les autres ou pour soi-même !!!
    Hamid BOUDAA.

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    • Répondu le 9 mai 2008 à  21:03 :

      Cher Phillipe VAL. Vous êtes l’exemple type de l’inculte qui mélange Islam et Islamisme, Musulmans et Terroristes, Islamophobie et Liberté d’expression.

      Je vous conseil donc d’acheter le bouquin de Malek CHEBEL "L’Islam pour les Nuls" J’ai peur que ce bouquins ne se suffise pourtant pas à combler votre inculture sur l’Islam et les Musulmans.

      J’espere donc qu’un ecrivain aura la riche idée d’écrire "L’Islam pour les Islamophobes" peut être que ca marchera ...

      Bizou Phillipe

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      • Répondu par ataturk le 2 octobre 2008 à  22:57 :

        aucun dieu n’existe
        CE QUI A A ETE AVANCE SANS PREUVES N’A PAS BESOIN DE PREUVES POUR ETRE REFUTE
        ex Chretien et athée à 120% !

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