Philippe Xavier ("Conquistador") : « J’ai besoin des surprises scénaristiques de Jean Dufaux pour doper mon dessin »

10 mai 2012 0 commentaire
  • Prenant une pause dans leur {Croisade}, le trio Dufaux-Xavier-Chagnaud se lance dans un [oppressant diptyque au temps des conquistadors->art13214]. L'occasion de rencontrer au sein de son propre atelier un dessinateur qui a été chercher ses lettres de noblesse.

Nous vous présentions la semaine dernière un premier aperçu de la nouvelle série de Jean Dufaux & Philippe Xavier. Après le point de vue plus scénaristique, Philippe Xavier nous ouvre les portes de son atelier pour expliquer ce qu’il recherche dans Conquistador.

Nous le retrouvons dans son « antre », au milieu des planches sur lesquelles il est en train de travailler. À côté de la planche du tome 2 de Conquistador actuellement en chantier, la couverture finalisée de la prochaine intégrale de Croisade, mais également un exemplaire broché du premier tome, afin de garder précisément le souvenir du placement de telle dague sur tel personnage, ou les détails d’une épée apparue quelques cinquante pages auparavant.

À côté de la table, une planche anatomique, "Je veux continuer à progresser dans le mouvement de mes personnages", nous confie-t-il, mais également des sérigraphes et ouvrages de deux de ses grandes références que sont Hermann et Giraud-Moebius. Nous tombons même sur une rare édition en noir et blanc du diptyque La Mine de l’Allemand perdu - Le Spectre aux balles d’or. Références incontournables. Enfin, mal d’albums de son ami Delaby, un autre dessinateur de l’équipe bruxelloise de Jean Dufaux. Philippe Xavier s’arrange, explique en souriant, pour montrer ses planches à Dufaux avant le passage de Delaby plutôt qu’après...

Philippe Xavier ("Conquistador") : « J'ai besoin des surprises scénaristiques de Jean Dufaux pour doper mon dessin »
Après une dizaine de planches très sombres, qui forment un tout avec les pages de garde et de titre, le premier réel recul de caméra est pour l’architecture aztèque.

Après les grands espaces et la poussière de sable du désert, Philippe Xavier avait envie de plonger dans un autre univers graphique, celui de la jungle oppressante. Avec un découpage radicalement différent, et de très grandes cases, il insiste sur le détail, tout laissant respirer ses planches.

Mais laissons-le expliquer tout cela lui-même :

Le public francophone connaît votre travail grâce à Paradis Perdu, mais c’est Croisade de Jean Dufaux qui vous apporte le succès. Après six tomes de cette série qui fonctionne très bien, vous vous accordez une première parenthèse sur ce diptyque de Conquistador, toujours avec Jean Dufaux…

Même si Croisade demeure ma grande série, je suis demandeur d’autres univers graphiques et c’est pour cela que je suis arrivé chez Jean Dufaux avec cette demande. Je suis un grand consommateur de films, et parfois certaines scènes marquent ton imaginaire, jusqu’à refaire surface. Je pense à « Apocalypto », « 1492 », « Mission » mais surtout « La Fontaine » où un tiers du film se déroule au temps des Conquistadors, utilisant des scènes très sombres et un style fantastique. Alors, si j’ai la possibilité graphique de faire des parenthèses et d’explorer d’autres univers, je suis preneur ! Je voulais pouvoir me lancer dans cette aventure, sans pour autant mettre en péril l’investissement réalisé sur Croisade.

Les fans de Croisade seront ravis d’apprendre que vous n’arrêtez pas la série, mais même si vous dessinez relativement vite, ces deux gros albums de Conquistador signifient-ils qu’il va falloir attendre deux ans avant de retrouver la suite de Sybille ?

Je m’étais dit que si je m’octroyais cette parenthèse avec Conquistador, il fallait travailler le plus régulièrement possible afin de donner à Glénat les 124 planches en temps et en heure pour qu’on puisse sortir les deux albums en six mois. Conquistador ne change rien à la relation forte que j’entretiens avec Le Lombard, et je voudrais réellement que le prochain tome de Croisade sorte en début 2013. Les lecteurs n’auront donc pas trop longtemps à attendre, puis Le Lombard sortira entretemps la première intégrale de la série, ce qui permettra de prolonger l’esprit que nous apprécions.

Une fois de plus, on remarque votre travail de collaboration avec Jean-Jacques Chagnaud, dont les couleurs habillent réellement les atmosphères que vous créez. Avec sans doute une nette amélioration sur les ombres posées sur les personnages par rapport aux premiers Croisade !

Par rapport à Croisade, nous avons effectivement encore amélioré notre collaboration au niveau des couleurs : Jean-Jacques Chagnaud est passé aux couleurs informatiques, ce qui nous permet d’avoir une réelle discussion par l’envoi des fichiers et le partage d’écran. Sur mon noir et blanc scanné, je rajoute un calque sur lequel je place certaines ombres importantes, comme celles des visages entre autres, ceci afin de lui donner les éléments nécessaires pour ses couleurs. Nous pouvons alors réaliser des discussions à distance lui et moi pour pouvoir définir au mieux les effets couleurs que l’on veut donner sur telle page, ou tel visage. Ce travail d’équipe me permet d’améliorer mon dessin, et digitalement, Jean-Jacques atteint des sommets dans la mise en couleurs.

Exemple de la collaboration de Philippe Xavier avec Jean-Jacques Chagnaud sur une des premières pages de l'album

La richesse de cette univers aztèque et des jungles inextricables dans lesquelles vous faites avancer vos personnages se signale par la multitude de détails dont vous ornez vos planches.

Avant tout, j’essaye d’avoir une vision globale de la planche, afin de l’équilibrer au mieux au niveau des noirs et des blancs, de ne pas donner l’impression de vide, de ne pas la surcharger non plus, ce qui nuirait à la lecture et donc à la narration. Une fois que tout est posé, je prends du plaisir à soigner les détails, et si le téléphone se met à sonner, alors j’en fais encore davantage automatiquement ! (rires)

Ce qui surprend à la lecture de Conquistador, c’est le changement de rythme et de la taille des cases.

Croisade est sans doute plus classique dans sa construction, avec jusqu’à onze cases par planche. Pour Conquistador, j’avais demandé à Jean [Dufaux] de me laisser m’engouffrer dans cette jungle sans pour autant revenir sur Jaguar. J’avais effectivement directement story-boardé une première séquence de planches avec un rythme et mise-en-page différents de Croisade : 5-6 cases par page. Jean a alors gardé les idées intéressantes afin de travailler sur le scénario de Conquistador.

Le dessin original, qui sert de base aux deux couvertures du diptyque.
"J’avais expliqué à Jean-Jacques que je désirais un côté froid et un côté chaud, tout en maintenant une part de mystère", explique le dessinateur. "Et ses couleurs ont été au-delà de mes espérances ! "

Quels étaient les effets que vous désiriez privilégier par ce changement de rythme ?

Je voulais dynamiser la mise en page pour attirer le lecteur et le plonger directement dans l’album. Un peu comme le dépliant de Croisade : un lien physique se créée réellement entre le lecteur et la BD, qui permet de l’immerger dans cet univers. Pour autant, nous ne pouvions pas tirer la même ficelle. J’ai donc voulu rendre la mise en page plus captivante, avec de gros plans de personnages investis, comme les plans fixes de Sergio Leone : le lecteur doit s’arrêter pour se pénétrer de l’état d’esprit du héros.

Est-ce de là que vient l’effet de suffocation qui gagne le lecteur pendant la première moitié de l’album ?

Je voulais être au plus près des personnages pour faire monter l’angoissante oppression de cet univers. Même si cela se travaille par les cadrages, la maquette elle-même joue son rôle, et c’est pour cela qu’on part d’une couverture à la fois mystérieuse et forte, mais aussi troublante, avant de prolonger l’atmosphère par des pages noires. Les vingt premières planches sont à fond noir, dans une ambiance particulière. C’est aussi pour cela qu’il y a peu de profondeur de champ dans les premières pages. Même si j’avais demandé à Jean d’explorer cet univers pour l’évasion graphique, il fallait un scénario fort pour renforcer l’ensemble. Et je suis ravi qu’il ait pu imprimer ce rythme grâce à ce découpage particulier, sans mettre de côté la narration.

Un pistolet du XVIe à la main, Philippe Xavier s’apprête à éliminer le journaliste qui l’empêche de continuer son travail.
Photo : (C) CL Detournay

En résumé, vous êtes arrivés avec une demande précise chez Jean Dufaux, mais vous demeurez inconscient du récit qu’il va finalement vous livrer. Est-ce ainsi que fonctionne votre duo, sur la gageure et le défi ?

Le récit de Conquistador est avant tout un grand partage avec Jean [Dufaux] : ce sont des ambiances que je voulais vraiment dessiner et qu’il a intégrées dans son imaginaire. Il y a deux-trois scènes que je voudrais réellement pouvoir développer graphiquement, et j’espère que Jean en a pris compte dans le tome deux ? Mais je suis le premier lecteur de son histoire, et j’ai avant tout besoin de ses surprises scénaristiques pour doper mon dessin !

(par Charles-Louis Detournay)

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