Pierre-Alain Bertola : "Les dialogues de Steinbeck s’adaptent parfaitement en bande dessinée."

17 novembre 2009 0 commentaire
  • Après vingt ans d'absence en bande dessinée, Pierre-Alain Bertola reprend les pinceaux pour réaliser l'adaptation du roman de John Steinbeck, "Des souris et des hommes". Un livre particulièrement important pour le dessinateur suisse.

Avec cette adaptation, vous réalisez un rêve de gosse en quelque sorte.

J’ai découvert le roman à 14 ou 15 ans. Je n’étais pas dans une famille où on était éduqués par l’art, mon père était maçon. Et là j’ai eu mon premier choc artistique. Je ne savais pas trop ce que c’était en fait. J’étais heureux et malheureux, comme quand on est amoureux. J’avais dans les mains quelque chose qui provoquait une réaction très forte. Et puis le temps a passé, j’ai travaillé dans l’architecture, et ce n’est que des années plus tard que j’ai entamé une carrière artistique.

On ne pourra pas vous reprocher d’avoir fait un travail de commande.

L’adaptation des Souris et des hommes, je l’ai en tête depuis plus de vingt ans. J’ai commencé à écrire des bandes dessinées chez Futuropolis et j’en parlais déjà à Robial à l’époque. Lui publiait Voyage au bout de la nuit, dessiné par Tardi. Et puis Futuropolis s’est arrêté, du moins sous cette forme, en 1990. Mais j’avais toujours le projet en moi, et je l’ai repris il y a 6 ou 7 ans.

Pourquoi avoir voulu retourner à la BD après toutes ses années ?

C’est vrai que j’aurais pu choisir d’en faire une adaptation théâtrale, mais j’aimais le potentiel de poésie qu’avait cette histoire au niveau du dessin. J’avais envie de dessiner ces chevaux, cette rivière sous les arbres, ces collines. J’ai commencé à faire le découpage du premier chapitre. J’ai commencé à tirer un fil et toute la pelote est venue. Je suis arrivé à un premier découpage de 110 pages, juste pour voir si ça marchait. Et ça fonctionnait parfaitement.

Pierre-Alain Bertola : "Les dialogues de Steinbeck s'adaptent parfaitement en bande dessinée."
(c) Bertola / Delcourt

C’est l’aboutissement d’une très longue maturation.

Oui, et ça m’a permis de le faire de manière moins impulsive que si je l’avais fait à l’époque de Futuropolis. C’est peut-être un peu étrange de revenir à cette discipline très astreignante. Mais le passage par l’opéra et le théâtre [P-A Bertola a signé de nombreux décors] m’a donné une rigueur de travail. J’ai donc d’abord fait un storyboard. Et je me suis astreint à le dessiner même si il y avait des angles de vue que je ne savais pas faire. Je n’ai pas voulu contourner les obstacles que je m’étais imposés. Pour faire ce livre, j’ai dû apprendre à dessiner.

Vous avez fait des gammes ?

Oui. J’avais appris à dessiner les chevaux en réalisant un livre pour enfants où il y en avait plein partout. Pendant un mois, j’avais été dans un haras pour faire des croquis. Mais pour certaines perspectives, c’était plus compliqué. J’ai construit des plans, des maquettes de travail de tous les endroits que l’on voit dans la BD. Des longs passages de la mise en scène se déroulent en effet dans une seule pièce. Il y a douze planches dans le lieu où le palefrenier noir vit et il n’y a presque pas d’éléments de décor. J’ai donc visualisé la pièce avec tous les objets. Ce qu’il y a posé sur la table de nuit, à quel endroit il a posé ses bottes, où le linge est en train de sécher, etc. Il y a 20 ans, je ne me serais pas astreint à tout ça.

Comme un metteur en scène de théâtre, vous avez créé une scène miniature et vous avez placé les personnages.

Je ne l’aurais pas fait si je n’avais pas eu mon expérience au théâtre. J’ai pu assister à de longues plages de travail où le metteur en scène travaillait avec les comédiens. On se rend compte que chaque détail compte. Pour ma BD, le personnage de Lenny est le seul qui n’a jamais de chapeau, même dans les scènes d’extérieur, parce qu’il n’a pas toute sa tête. Ce n’est pas normal parce qu’à l’époque, tout le monde portait des chapeaux. Mais lui est toujours différent des autres. C’est aussi le seul à être habillé d’une salopette en jean alors que les autres ont des vestes. Il est habillé un peu comme un bébé parce qu’il n’est pas fini. Ça renforce par contraste le personnage de son ami George, qui devient comme un père pour lui. J’ai habillé le Noir de l’histoire avec une chemise à rayure (peut-être que ça ne se faisait pas à l’époque), pour signifier qu’il est comme dans un bagne. Dans sa chambre, il y a aussi un matelas et la taie d’oreiller qui sont rayés, pour symboliser l’idée qu’il se sent prisonnier. Ça, c’est typique du travail de théâtre.

(c) Bertola / Delcourt

Au delà du travail de mise en scène, est-ce que le roman a été facile à adapter ?

Tout à fait. J’ai l’impression que j’ai pu garder tout ce qu’il y avait dans le roman. Mais c’est un tout petit roman, il fait 100 pages en version Poche. Je serais beaucoup plus mal à l’aise si je devais adapter Les raisins de la colère ou À l’Est d’Eden, ces épais romans que Steinbeck a écrits. Je n’ai presque rien enlevé de l’action. J’ai juste transposé des scènes en intérieur à l’extérieur. Et j’ai retiré 70% des dialogues. Mais dans ce livre, il y a souvent les mêmes phrases qui reviennent. Une autre raison pour laquelle le roman fonctionne très bien en bande dessinée, c’est que Steinbeck ne dit jamais à quoi pensent les protagonistes. Il n’y a que des actes et des paroles. On ne rentre pas dans la tête des gens. Si un personnage se sent mal, il le dit. C’est plus facile à représenter. Et puis les dialogues de Steinbeck sont de vrais dialogues de bande dessinée.

Visuellement, vous êtes-vous inspiré des nombreuses adaptations qui ont été faites, je pense notamment au film avec John Malkovich ?

Comme au théâtre, j’ai appris à prendre en compte tout ce qui a été fait. Ça montre la qualité de l’œuvre de voir tout ce qui a été produit autour. Je n’ai pas peur d’être confronté à un film avec Malkovich. C’est intéressant de voir ce qu’ils ont fait. Je pense que nos deux adaptations sont différentes. Il y a des choses qu’on peut faire en bande dessinée et pas au cinéma. Dans ce roman, vers la fin, Lenny a un tel choc psychologique qu’il voit un lapin géant. Vous imaginez John Malkovich voir un lapin à la Walt Disney qui apparaît ? Ça ne fonctionne pas, d’ailleurs ils ne l’ont pas fait dans le film (dans celui de 1937 ou dans les pièces de théâtre non plus). Probablement qu’ils se sont posés la question, mais ils n’ont pas réussi à le faire. C’est un piège. J’ai pu le représenter en bande dessinée car le médium permet des variations stylistiques de plus grande ampleur qu’au cinéma.

(c) Bertola / Delcourt

Et pourquoi avoir choisi le noir et blanc ?

Je n’ai jamais imaginé le dessin autrement qu’en noir & blanc. Cette histoire, mais pas seulement. J’aime dessiner en noir et blanc. C’est mon medium principal.

Par moment, on a l’impression que les personnages sont un peu flous. On les reconnaît, mais ce ne sont que des silhouettes. C’est voulu ?

Même si mon découpage est très précis, je ne voulais pas l’être trop sur les personnages. J’avais l’idée de faire une sorte de vapeur. Comme si les personnages se mettaient à bouillir. Ça donne comme une brume qui enrobe les choses. Les gens sont isolés du monde, ils ont des relations très dures entre eux. On dirait que les personnages n’ont pas une vision très large de ce qui se passe autour d’eux. Les contraintes de la crise font qu’ils ne sont pas dans un monde net.

À chaque tête de chapitre, il y a un dessin en crayonné. Vous n’avez pas eu envie de faire tout l’album comme ça ?

Oui, mais j’ai préféré garder ça pour d’autres projets. Ces crayonnés ont ici une fonction très simple. Pour commencer un chapitre, ça m’a paru intéressant de mettre la première phrase écrite par l’écrivain. C’est chaque fois la littérature qui lance l’action du chapitre. À chaque chapitre, on recommence par le roman et puis on repart dans la bande dessinée. Ce dessin au crayon, c’est une transition entre le texte et le dessin encré.

(c) Bertola / Delcourt

Juridiquement, est-ce que ça a été simple d’adapter un roman américain ?

L’obtention des droits a été compliquée. J’ai pu remonter jusqu’au fils de Steinbeck, Thomas Steinbeck qui est aussi écrivain. Il m’a dit que c’était une bonne idée de faire ça et il a transmis à ses agents. Il était aussi très étonné qu’un Suisse vivant en France le fasse. Et indirectement il se demandait pourquoi personne ne le faisait dans son propre pays. Pourtant, Steinbeck est une institution là bas. En Californie, il y a des citations du prix Nobel de littérature imprimées sur des grandes banderoles le long des routes. Mais aux États-Unis, ça n’existe pas du tout les romans transposés en BD. Alors peut-être qu’on va le faire avec Delcourt. On va chercher à obtenir les droits et trouver un partenaire. Ça serait intéressant.

(par Thierry Lemaire)

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