Pierre Christin 1/2 (Valérian) : "J’ai toujours été très attiré par la littérature populaire"

10 août 2011 0 commentaire
  • {{Pierre Christin}} aime multiplier les expériences dans des domaines littéraires fort différents : de la bande dessinée à l’opéra, en passant par l’écriture de romans ou de scénarios de films. Avec {{Jean-Claude Mézières}}, il a apporté un certain renouveau en développant un univers de science-fiction qui inclut une trame sociopolitique.

Nous vous proposons une interview réalisée en 1998 par Nicolas Anspach pour le fanzine Auracan. Pierre Christin y parle de ses principales séries.


Pierre Christin 1/2 (<i>Valérian</i>) : "J'ai toujours été très attiré par la littérature populaire"Le Thème de votre thèse de doctorat a été « Le Fait divers : Littérature du Pauvre ». Dans les années 60, cette perception était également valable pour la bande dessinée.

Oui. J’ai toujours été très attiré par la littérature populaire. Dans mon enfance, j’étais un grand lecteur de bandes dessinées. Mais mes goûts se sont rapidement diversifiés et j’ai découvert le fantastique, la science-fiction, les romans policiers, la presse à sensation et les faits divers.
Paradoxalement, j’ai toujours pensé que ces secteurs de la littérature (ou du journalisme) étaient très injustement maltraités. Pourtant, ils réservaient une grande joie aux vrais amateurs de lecture. Quand j’étais jeune, j’avais déjà un ardent désir d’écrire. Je ne savais pas que j’allais m’orienter vers la BD. Si je n’avais côtoyé des dessinateurs lors de mon enfance (Jean-Claude Mézières et Jean Giraud), j’aurais sans doute écrit dans des domaines littéraires qui étaient, à l’époque, qualifiés de paralittérature, voire de sous-littérature : la science-fiction, le roman policier. Même s’il m’arrive aujourd’hui d’écrire de la « vraie » littérature.

Ces différentes classifications littéraires n’ont donc aucune importance pour vous ?

Aucune. Le problème est qu’il y a des bons livres et des mauvais livres dans chacun de ces domaines littéraires…

Pourquoi avez-vous signé vos premières histoires sous le pseudonyme de Linus ?

Beaucoup d’auteurs ont traditionnellement utilisé des pseudonymes, dont pratiquement tous les grands auteurs de romans policiers américains. Les écrivains, que je respectais, s’étaient amusés à prendre un autre nom pour une raison personnelle ou commerciale. L’idée d’avoir un autre nom me plaisait ! J’en ai eu plusieurs dont celui de Linus pour la BD. J’avais vécu aux Etats-Unis et j’appréciais la bande des Peanuts (de Charles M. Schulz) et plus particulièrement le personnage de Linus. A cette époque, la bande n’était pas encore traduite en français. J’ai pris ce nom pour rendre hommage à Schulz. Je l’ai vite abandonné. Lorsque j’ai été publié en album, j’ai eu envie de revendiquer mon travail. D’autant plus, qu’entre-temps, les Peanuts avaient été traduits et que ce pseudonyme devenait encombrant ! Au même moment, je suis devenu professeur à l’université, et il faut reconnaître qu’il n’y en avait pas beaucoup qui écrivaient des BD… Mais par les temps qui courent, j’ai tendance à dire qu’il vaudrait mieux prendre un pseudonyme pour devenir professeur d’université et son vrai nom pour écrire (Rires).

N’est-ce pas Jean-Claude Mézières qui vous a involontairement donné l’envie de vous lancer dans l’écriture de BD ?

Nous pourrions rapprocher nos débuts de l’histoire de l’aveugle et du paralytique. On s’est entraidés ! Jean-Claude et Jean Giraud ont dessiné très tôt des planches de bandes dessinées. Moi, j’étais encore un petit étudiant qui écrivait timidement des poèmes et des débuts de romans. Bref, des œuvres inabouties. Je ne considérais pas l’écriture comme un métier, mais je sentais que j’avais un certain potentiel. Jean-Claude s’est arrêté de faire de la BD pour se consacrer à la publicité et à l’illustration. J’ai pensé que c’était triste qu’il se consacre à d’autres domaines artistiques. Surtout que Giraud commençait à publier Blueberry, et donc à vivre de ce métier.
Entretemps, j’ai obtenu un poste à l’université de Salt Lake City. J’ai retrouvé Jean-Claude Mézières qui avait décidé de passer du bon temps aux Etats-Unis. Malheureusement, il n’avait plus d’argent pour rentrer en Europe et son visa expirait bientôt. Je lui ai conseillé de revenir à la bande dessinée, et je lui ai écrit ma première histoire qui s’appelait le Rhum du punch. J’ai écrit mes premières histoires par amusement ! Mais Jean-Claude, René Goscinny, Jean-Michel Charlier, Giraud et Jijé, m’ont aidé à me mettre au point. Si on m’avait dit que trente ans plus tard, je continuerais à écrire des bandes dessinées, j’aurais probablement été stupéfait… Plus j’en ai fait, plus j’ai pris de l’assurance.

Le Rhum du Punch, la première parution de Mézières et Christon à Pilote, en 1966. Les auteurs ont envoyé leurs planches depuis Salt Lake city.
(c) Mézières, Christin.

Quel a été le déclic qui vous a poussé à écrire des histoires courtes pour Pilote ?

J’ai d’abord travaillé dans un petit journal qui s’appelait Total Journal, avec Jean-Claude Mézières et d’autres amis. Nous y publions des BD. Mes tâches y étaient diversifiées : j’écrivais du rédactionnel, des articles sérieux, des BD… Nous ne voulions pas donner l’impression que le journal était réalisé par trois personnes. J’ai donc utilisé plusieurs pseudonymes. J’ai commencé à comprendre que la conception d’une bande dessinée était très amusante. Plus tard, j’ai collaboré à Pilote. C’était la belle époque où le journal était sous la houlette du duo Goscinny et Charlier. Il y avait une demande d’histoires courtes (de deux à dix planches). En réalité, cette période m’a servi de formation. Je pouvais écrire des histoires courtes pour connaître les goûts du public. Je ne courais aucun risque si une histoire de huit planches ne plaisait pas aux lecteurs. J’ai donc écrit quelques récits qui n’étaient finalement pas terrible. Mais je me suis rapidement aperçu que mon envie était d’écrire des grandes histoires, plus romanesques. L’année 1966 a été une phase où je débutais et, à la fois par nécessité, par commande, par pression de mes amis dessinateurs, j’ai écrit divers petits scénarios.

Vous aimez vous disperser vers différents moyens d’expression : BD, roman, théâtre, livret d’opéra, journalisme, scénario de films… Pourquoi voulez-vous goûter à ces moyens d’expression ?

C’est un de mes rêves de ma vie ! Les scénaristes comme moi ont des univers personnel fragmenté, éclaté ! Cela permet d’explorer les genres où la pure écriture romanesque, par exemple, ne permet pas d’aller. Les romans que j’écris sont plus intimistes et solitaires que mes BD. L’écrivain est seul, face à sa machine à écrire. Le scénario m’oblige à faire un effort pour sortir de moi, de collaborer avec un autre auteur qui a une sensibilité différente. J’écris des histoires de science-fiction pour Jean-Claude Mézières, du fantastique pour Enki Bilal, j’aborde des sujets féminins pour Annie Goetzinger… Chacune de mes collaborations revêt une ambiance différente. Mes romans contiennent des histoires qui ne peuvent être destinées à la bande dessinée. Le journalisme et les reportages me permettent d’assouvir ma passion des voyages. J’ai fait malheureusement moins de scénario de films que je ne voulais. Ils se perdent généralement dans les méandres de la production française. J’aime avoir plusieurs histoires en marche. J’ai toujours un roman, deux ou trois BD, un projet de théâtre en cours. Cela permet d’exprimer mes états d’âme qui ne sont pas toujours très stables. Par contre, je ne sais pas ou placer mes « romans graphiques » tels que Lady Polaris (avec Mézières), L’homme qui fait le tour du monde (avec Cabanes et Aymond)… Ce ne sont ni des romans, ni des BD. Mais ce sont des livres que j’adore écrire car ils n’obéissent à aucune règle préétablie.

Mézières et Christin à la campagne, en 1977
(c) Mézières & Christin.

« L’homme qui fait le tour du monde » contient une histoire complète dessinée par Aymond …

J’ai essayé de mélanger différents moyens d’expressions : la BD, les reportages, des illustrations fantasmatiques. Ce livre est le seul où j’ai tenté de réunir tous mes moyens d’expression.

Vos dessinateurs interviennent-ils dans la mise en forme de l’histoire ?

Je travaille en liaison avec mes collaborateurs et j’écris du « sur mesure ». Mes histoires ne sont pas interchangeables. Ceppi ne pourrait pas dessiner une histoire que je destine à Jean-Claude. Je conçois un récit en fonction du dessin et de l’univers du dessinateur. Avant d’entamer l’écriture, j’ai besoin de dialoguer avec eux pour connaître leurs envies. Les gens qui assisteraient à nos rencontres pourraient penser que nous ne faisons rien. Cette discussion a lieu après un match de tennis, pendant un bon gueuleton au restaurant, ou encore lorsqu’on boit un verre dans un café. Cette phase est très importante car le projet se concrétise. Après, j’effectue mon travail en solitaire. J’estime que l’écriture du synopsis est mon domaine réservé. J’écris un texte plus ou moins long, qui dépend du degré de complicité que j’ai avec le dessinateur. Évidemment, je n’ai pas besoin de m’étendre sur une histoire que j’écris pour Mézières, Bilal, Aymond ou Goetzinger. Nous nous connaissons très bien. Quand je travaille avec un jeune auteur, j’aime rédiger des textes longs pour qu’il comprenne mieux mes idées. Après cette phase, nous rediscutons des différents problèmes. Et j’écris, de nouveau en solitaire, les pages de dialogues. Il m’arrive de modifier mon histoire en fonction de l’importance que le dessinateur a donnée à un personnage.

Vos auteurs modifient-ils le scénario ?

Jean-Claude est la personne avec laquelle je travaille depuis le plus longtemps. Il se permet donc de modifier mon scénario, plus souvent, que mes autres collaborateurs. Bizarrement, Bilal ou Annie Goetzinger changent peu mon histoire. Les dessinateurs l’adaptent, à leur façon, pour s’approprier le récit. Tout ce que dessine Enki Bilal reste du Bilal. Il peut dessiner un roman policier ou un roman à l’eau de rose, cela donne du Bilal, à l’arrivée ! Je ne dirais pas qu’Enki n’intervient pas dans les histoires que j’écris pour lui, mais je pense que ce n’est pas son problème. Je suis très proche intellectuellement de Annie Goetzinger. Elle aurait presque pu rédiger les récits que je lui écris. Jean-Claude Mézières a besoin de dépecer le scénario pour digérer l’histoire afin qu’elle devienne du Mézières. C’est notre règle du jeu, mais elle n’est pas forcément la même avec un autre dessinateur.

Vous avez été longtemps professeur d’université.

Oui. J’ai enseigné dans un domaine proche de mon métier d’écrivain à l’Université de Bordeaux : le journalisme. Lorsque j’écris, je m’intéresse beaucoup au monde contemporain. Je lis la presse, de la sociologie, de l’histoire, des récits de voyage… Ce travail d’enseignant contribue à faire mûrir mes histoires pour la bande dessinée et mes romans. Et puis, la vie d’écrivain est fondamentalement solitaire. Avoir des étudiants, des rendez-vous, téléphoner, mettre une cravate … Bref, paraître ! Cela me permettait d’être équilibré ! A la limite, le scénariste peut ne jamais sortir de chez lui. Cela me fait du bien de corriger les problèmes d’écriture des autres. J’aime avoir une double vie.

Pourquoi avez-vous créé une série de science-fiction pour Mézières ?

Je pense avoir lu beaucoup plus de science-fiction que Jean-Claude Mézières. Ce genre m’attirait beaucoup. Nous pensions que la S-F écrite était incroyablement supérieure à la représentation graphique. Cette dernière restait très conformiste. A la fin des années 60, il me semblait que tout restait à faire au point de vue graphique. La seconde raison est qu’il y avait déjà des choses magnifiques dans les autres genres. Gillain (Jijé) et Giraud occupaient déjà le terrain d’une manière magique. Grâce à la science-fiction, nous pouvions rentrer dans un domaine très peu exploité… Bizarrement, après Valérian, dans les années 70, il y a eu une vague de science-fiction dans la BD. Enfin, la moitié des années 60 a été très agitée dans des domaines différents : politique, scientifique, géopolitique, sexuel… C’était l’époque du début de la mondialisation, des révoltes, des découvertes (les premiers pas sur la lune, l’atome devenait réalité), les années Kennedy… Il y avait une projection importante vers le futur. La science-fiction était un moyen d’expression riche, peu exploré qui offrait sans cesse des moyens de renouvellement.

Etiez-vous les précurseurs ou les initiateurs de ce genre en BD ?

Oh, c’est un grand mot. Il n’y avait pas que nous qui abordions la science-fiction. Les romanciers, comme Asimov, ont ouvert un chemin fantastique. Un peu plus tard, Kubrick a réalisé un film fabuleux : 2001, l’Odyssée de l’Espace. Nous nous sommes inscrits dans un mouvement de découverte qui est différent.

(A Suivre)

(par Nicolas Anspach)

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Et une interview (avec Mézières) : "Même si Valérian et Laureline ne sont pas immortels, ils peuvent vivre une vie sans fin" (Mars 2007)


Interview publiée à l’origine dans le fanzine Auracan n°21 (Avril/Juin 1998) – © Nicolas Anspach
Certains passages qui n’étaient plus opportuns, compte tenu de l’ancienneté de cette interview, ont été enlevés.

En médaillon : Pierre Christin (c) Nicolas Anspach

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