Pierre Christin 2/2 (Valérian) : « Je partage mes convictions avec les lecteurs sans tomber dans le ‘prêchi-prêcha’ »

11 août 2011 0 commentaire
  • Suite de l’interview de {{Pierre Christin}}, le scénariste de {Valérian}. Il nous parle de ses convictions, de son goût pour animer les personnages féminins et de sa passion pour les histoires socio ou géopolitiques.

Nous vous proposons une interview réalisée en 1998 par Nicolas Anspach pour le fanzine Auracan. Lire la première partie de cet entretien.


Pierre Christin 2/2 (<i>Valérian</i>) : « Je partage mes convictions avec les lecteurs sans tomber dans le ‘prêchi-prêcha' »
Les intégrales de "Valérian" sont disponibles chez Dargaud.

Vous pourriez remplacer vos one-shot par des séries, ce qui est financièrement plus avantageux pour l’auteur.

C’est vrai que je n’ai pas voulu multiplier les séries en vue de bâtir un empire commercial ! J’ai toujours été content d’avoir une série, Valérian. Je pense que j’aurais été malheureux si je n’en avais pas ! Avec Enki Bilal ou Annie Goetzinger, j’ai écrit beaucoup d’albums au coup par coup. Ma position est ambiguë car je me rattache à la littérature populaire qui fonctionne sur le principe des séries. Mais je ne suis pas tout à fait un écrivain populaire car j’ai tendance à écrire des bandes dessinées comme on écrirait des romans : un par un ! Je ne me sentais pas attiré par l’idée de mener trois ou quatre séries…

Vos albums sont, en général, très humains, fraternels…

J’ai toujours essayé de partager mes convictions avec mes lecteurs sans tomber dans le « prêchi-prêcha » ou faire une BD d’instituteur. Lorsque nous avons commencé Valérian, il y avait beaucoup de BD qui avaient des connotations conservatrices, machistes. Et aussi un rejet de ce qui est différent. Jean-Claude Mézières et moi-même sommes très antiracistes, antimilitaristes et pro-féministes. Nous avions le désir que notre série soit en adéquation avec nos pensées. Beaucoup de personnes se sont formées par la lecture de Valérian et on prit conscience de certains problèmes en lisant notre série. D’autres ont eu ce sentiment en lisant E.P. Jacobs ou Hergé ! Chacun a sa bande favorite. J’espère que mon œuvre est fidèle aux valeurs auxquelles je crois.

Dans les années 60 et 70, nous pouvons remarquer qu’il régnait un climat assez puritain dans les rédactions des journaux…

Curieusement, un des rares domaines que je n’ai pas abordé en bande dessinée est le sexe. Très peu ! Ce thème est beaucoup plus intime que les autres. C’est une des raisons qui m’ont poussé à écrire des romans. Mes romans sont plus le reflet de ma propre vie que mes BD. Cela ne me plait pas tellement de fournir des scènes sexuelles à Bilal, Mézières ou Goetzinger. Dans les années 70, il y a eu un désir de casser ce puritanisme. Même si j’étais tout à fait d’accord avec ce mouvement, je ne ressentais pas le besoin de l’appuyer. Cette vague a été utile à un moment donné, mais je ne sais pas si cela a donné de très grands résultats. Il faut dire qu’il y a une certaine limite à la bande dessinée. La BD est capable de parler de sexe, mais elle a du mal à parler d’affectivité, de rapports amoureux. Alors que c’est très facile au cinéma ! La grande règle au cinéma est « Boy meet girl ». Le schéma de base de presque tout le film est la rencontre entre un garçon et une fille. Ce n’est pas le cas de la BD. En bande dessinée, l’affectivité et le plaisir viennent par exemple d’un dessin d’automobile de Franquin. La turbotraction est un objet érotique. Au cinéma, ce n’est pas du tout cela. Je me réserve ce thème pour mes romans et pas pour mes BD. Il faut dire aussi que mes dessinateurs ne sont pas tellement portés sur le « chose » et ne me poussent pas à écrire sur ce sujet.
Paradoxalement, je n’ai abordé ce thème qu’avec une femme, Annie Goetzinger.

Pierre Christin a signé quelques romans ...

Justement, j’ai l’impression que votre style d’écriture devient féminin lorsque vous écrivez pour Annie Goetzinger. Comment arrivez-vous à vous glisser dans la peau d’une femme pour écrire ?

Il y a des parties masculines et féminines en chacun de nous. Je revendique ma partie féminine car je n’aime pas la violence, la guerre… J’apprécie les étoffes, la cuisine, les enfants, les meubles. Mes goûts me rendent assez proche de la sensibilité d’une femme. Par exemple, je suis même plus à l’aise pour faire dialoguer les femmes que les hommes. J’ai plus de facilité à faire parler Laureline que Valérian. Les mots de Laureline sortent directement de mon imagination. Je suis obligé de réfléchir aux propos que je vais prêter à Valérian. Quand j’écris pour Annie Goetzinger, les femmes incluses dans notre histoire sont des doubles féminins dont je me sens proche…

Laureline est un garçon manqué qui essaye de cacher sa féminité. Sauf lorsque Mézières la dessine aguichante. N’a-t-elle pas un caractère d’homme ?

Cela doit être le fait que je suis un homme qui ressort inconsciemment dans Laureline. Je suis content d’avoir Laureline car elle me permet d’entretenir ma partie féminine. Mais je pense que cet air de garçon manqué est le résultat d’un autre problème : je voulais faire de Laureline un personnage qui soit l’égal du héros. Dès ce moment-là, il faut qu’elle ait une capacité d’action qui soit aussi grande qu’un homme. Cette égalité est également le reflet de mon idéal féminin. J’aime une femme qui est vive et occupée.

Quels sont vos personnages secondaires préférés dans Valérian ?

Parmi ce bestiaire formidable que nous avons créé, j’ai évidement un grand faible pour les cupides Shingouz. J’apprécie toutes les histoires où nous les incluons. Leur présence permet de multiplier les gags. Mais il y a d’autres personnages qui me tiennent à cœur comme par exemple Monsieur Albert. Il a un côté sage, de grand-père. D’une façon générale, j’aime presque tous les personnages de Valérian. Si vous observez notre série, il n’y a pas à proprement parler de méchants. Tout le monde a ses idées. Le colonel Tlocq est un immonde salopard, mais il a ses raisons. Je souhaite que tous les personnages, même les plus négatifs, aient la chance d’exister sans tomber dans la caricature odieuse.

Il a d’ailleur publié ce roman en 2011.

Vous êtes un des premiers auteurs de bandes dessinées (sinon le premier) à avoir inclus à vos histoires une trame socio-politique. Pourquoi ?

Je suis passionné par la vie politique et je pense que la politique au vingtième siècle est un grand sport international. Ce domaine est donc une matière romanesque formidable qui n’est finalement pas facile à traiter à cause de son abstraction. Il est difficile de donner une représentation visuelle d’éléments abstraits, et il m’a semblé que c’était un sacré défi d’y travailler. Par exemple, Partie de Chasse traite de l’effondrement du communisme. Ce sujet intéressait Enki Bilal mais il avait peur de sa représentation en BD. On ne pouvait pas mettre des vieux apparatchiks qui discutaient autour d’une table pendant 70 pages. Cela fait partie des restrictions de la BD que j’évoquais précédemment. En poussant à l’absurde, l’histoire pourrait avoir lieu dans un même cadre au cinéma …
Je me suis rendu en Russie et en Europe de l’Est pour effectuer des reportages. Puis, avant la chute du régime soviétique, j’ai rencontré une Russe qui m’a raconté l’histoire d’une datcha où se réunissaient des hauts dignitaires communistes. L’idée est venue de là. Notre histoire s’est nourrie de ses propos pour devenir beaucoup plus mature et moins politique.

Il y a beaucoup de thèmes de Partie de Chasse qui se sont reflétés dans Bunker Palace Hôtel, le premier film d’Enki Bilal dont vous étiez le coscénariste.

Oui. Nous avions envie de prolonger cette histoire. Bizarrement, nous avions écrit Bunker Palace Hôtel avant la chute de Ceausescu, la guerre du golfe… Si on observe bien, ces dictateurs ont suivi la démarche que nous avions évoquée dans le film. Ils se sont enfuis dans des bunkers pour préserver leurs pouvoirs. Partie de chasse et Bunker Palace Hôtel ont été des récits prémonitoires car ces histoires de dictateurs ont eu lieu après coup !

Vous pensez que politique et bande dessinée font bon ménage ?

Oui. A condition de ne pas tomber, à nouveau, dans le « prêchi prêcha » pour se substituer aux journalistes ou aux écrivains d’essais politiques. Je traite dans mes articles et mes reportages des éléments politiques que je ne pourrais pas aborder en BD.

A travers vos histoires, on peut percevoir un acharnement envers les pouvoirs. Par exemple, dans Canal Choc et le Voleur de Villes, vous vous en prenez au monde médiatique …

J’ai fondamentalement un côté libertaire et anarchique. Dans les années 70, j’avais tendance à écrire des histoires politiques sur des éléments que je trouvais menaçants : les complexes militaro-industriel, le capitalisme, le communisme, etc. La situation a évolué et les dangers ne sont plus les mêmes. Maintenant, le péril semble venir du monde médiatique, et plus précisément de la télévision. Je ne m’attaque plus aux mêmes éléments. Mais je traite de l’emprise médiatique, de la manipulation des consciences, etc. Ma formation de journaliste et mon expérience universitaire me permettent d’avoir un autre œil sur la télévision. Avec Philippe Aymond, j’ai essayé de regarder comment le système audiovisuel malaxe la réalité pour partager avec les téléspectateurs une information modifiée. C’est un sujet actuel.

Les auteurs de Valérian : Pierre Christin, Evelyne Tran-lé (coloriste) et Jean Claude Mézières
(c) DR.

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.


Lire la première partie de cet entretien

Pierre Christin sur Actuabd.com, c’est aussi des chroniques :
- Valérian T18, T19
- Fins de Siècle
- Sous le Ciel d’Atacama
- Mourir au Paradis
- Le long voyage de Léna
- Léna et les trois femmes
- L’Agence Hardy T4

Et une interview (avec Mézières) : "Même si Valérian et Laureline ne sont pas immortels, ils peuvent vivre une vie sans fin" (Mars 2007)


Interview publiée à l’origine dans le fanzine Auracan n°21 (Avril/Juin 1998) – © Nicolas Anspach
Certains passages qui n’étaient plus opportuns, compte tenu de l’ancienneté de cette interview, ont été enlevés.

En médaillon : Pierre Christin (c) Nicolas Anspach

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