Pierre Kroll : « Je suis adepte des circuits narratifs courts ! »

15 mars 2009 0 commentaire
  • Peu connu en dehors de la Belgique francophone, {{Pierre Kroll}} est l’une des personnalités incontournables de sa communauté. Dessinateur de presse humoristique et caricaturiste, il est officie tous les jours dans le quotidien belge {Le Soir} et hebdomadairement dans {Télé Moustique} et dans l’émission politique {Mise Au Point} diffusée à la télévision publique belge.
Pierre Kroll : « Je suis adepte des circuits narratifs courts ! »
Les meilleurs dessins de l’année 2008 – Paru aux éditions Luc Pire.

Vous avez étudié l’architecture et l’urbanisme. Pourquoi avoir bifurqué vers le dessin de presse et la caricature ?

Comme toutes les personnes qui vivent aujourd’hui de leurs crayons, j’ai toujours dessiné. On ne se lève pas un matin, à quarante ans, en ayant l’envie pour la première fois de coucher sur le papier un décor ou le portrait de quelqu’un. À l’école, les professeurs me punissaient fréquemment : soit ils me surprenaient, soit mes dessins faisaient trop rire la classe ! Je n’avais pas de trop mauvais résultats à l’école, et j’ai donc étudié l’architecture. Un métier qui était à la croisée de ma passion – le dessin – et une profession sérieuse qui rassurait mes parents. L’architecture m’a amené à m’intéresser à l’urbanisme, et principalement à son rôle dans l’environnement. J’ai donc fait une licence en science de l’environnement. À l’époque, on commençait à parler d’écologie, mais pas encore en termes scientifiques. Les avatars de la vie ont fait que j’ai dû me débrouiller tout seul pour être économiquement autonome. Pendant le service civil, où j’étais très mal payé, mes dessins m’ont permis de survivre…

L’affaire Williamson
Le dessin du Soir du 03 Février 2009 - (c) Kroll, Le Soir et Luc Pire.

Votre trait si caractéristique vous est-il venu naturellement ? On pourrait croire, vu votre formation, que vous auriez pu avoir un trait plus académique, plus méticuleux.

Mais beaucoup d’architectes dessinent de manière libérée, voire libertaire ! Mon oncle, Lucien Kroll, qui est aujourd’hui âgé de 80 ans, est architecte. Son travail est très libre et reflète un faux désordre ! L’équation n’est pas immédiate. Pourquoi dessine-t-on d’une telle manière ? Dans les écoles d’art et de bandes dessinées, les professeurs enseignent la recherche graphique comme on enseigne la recherche scientifique. Ils créent parfois des auteurs qui sont le fruit d’une recherche consciente et méticuleuse. Pour ma part, je crois que l’on dessine comme l’on respire ou parle !
Évidemment, j’ai différentes influences, et cela donne à un moment donné un style ou une manière de faire. Lorsque j’étais enfant, je préférais Charlie Hebdo à Spirou ou Tintin. Bien que j’ai toujours baigné dans la BD franco-belge. Ma manière de dessiner, et peut être de pratiquer l’humour graphique, mélange Les Schtroumpfs et Reiser. J’étais aussi un grand fan de Gotlib. Il y a quelques années, je l’ai rencontré. Je lui ai demandé s’il retrouvait du Gotlib dans mon travail. Il m’a répondu : « Pas du tout, c’est original et unique ! ». Les influences se perdent donc à un certain moment.

Le dessin du Soir du 06 Février 2009 - (c) Kroll, Le Soir et Luc Pire.

Vous rendez de temps en temps hommage à la BD populaire dans vos dessins.

J’ai toujours été exagérément timide et modeste par rapport aux dessinateurs de bands dessinée. Créer un personnage et lui donner vie sur un album, voire plus si le succès est au rendez-vous, est quelque chose de difficile. Ce n’est pas mon métier, mais cela me touche profondément que des auteurs tels que Dany ou Tibet disent apprécier mon travail…
Je dessine régulièrement des pastiches pour célébrer l’anniversaire d’un personnage. Dernièrement, j’ai dessiné Boule et Bill pour leur cinquantième anniversaire. Ce dessin m’a valu les foudres de quelques lecteurs. J’ai reçu un appel téléphonique d’une lectrice qui me disait avoir été triste toute la journée après avoir vu mon dessin. J’avais vieilli les personnages de Roba. Je les ai dessinés à cinquante ans ! Rien de bien terrible. J’ai moi-même cet âge, et je suis donc bien placé pour savoir que ce n’était pas un drame (Rires). Selon elle, je n’avais pas le droit de faire vieillir ces personnages. Ils devaient rester jeunes… Elle a raison, mais rien n’empêche de faire une petite incartade de temps en temps en les pastichant ou en les caricaturant !

Aimeriez-vous franchir le pas et réaliser une BD ?

Non ! Je me sens bien dans le dessin de presse. La BD ne me tente pas vraiment. Je préfère les circuits narratifs plus courts.

Les meilleurs dessins de l’année 2007 – Paru aux éditions Luc Pire.

Vous publiez des extraits de lettres de vos lecteurs ou de politiciens. Est-ce une manière de montrer les pressions dont vous êtes l’objet.

Je me venge ! Les gens n’osent plus m’écrire car ils savent qu’ils vont se retrouver dans mes albums (Rires). Blague à part, je ne publie jamais leurs noms et coordonnées et je ne passe que des petits extraits de leurs écrits. J’ai toujours voulu soigner les deux pages de garde ! C’est, là encore, un petit hommage à la BD. Qui ne connaît pas les célèbres pages de garde de Tintin ? Ce ne sont pas des pages graphiquement utiles, mais pourquoi ne pas leur donner du contenu ?
Dans mes premiers albums, je publiai une partie de mon agenda pour montrer à quel point j’étais débordé ! C’était une petite incursion dans ma vie personnelle avant les blogs dont on use et abuse aujourd’hui pour raconter sa vie. Mes deux derniers livres contiennent ces extraits de lettres. Lorsque vous avez du succès, les gens vous font remarquer, avec une certaine moquerie, que vous faite l’unanimité. C’est faux ! J’ai effectivement un certain succès. Mais il se limite à la Belgique francophone, et je ne fais pas l’unanimité. Je tenais à le montrer.

Et quand le Premier ministre ou le Maire de Paris vous écrivent ?

Je ne laisse jamais le contenu de la lettre. Je montre juste l’en-tête ou la signature !

L’affaire Williamson
Le dessin du Soir du 13 mars 2009 - (c) Kroll, Le Soir et Luc Pire.

Ils se manifestent pour râler ?

Non ! Les politiques m’écrivent toujours pour me dire du bien de mon travail, évidement (Rires). La lettre d’Yves Leterme [1] était extrêmement sympathique. Je lui avais fait parvenir le jour de sa prestation de serment à la Chambre mon livre, Au Pays des Oranges Bleues, dans lequel je ne l’épargnais vraiment pas. Pendant des semaines, je l’ai dessiné avec un Baxter [2]. Il m’a écrit une lettre manuscrite pour me remercier pour mon livre. C’est une démarche assez rare. Généralement, les attachées de presse des politiciens font un copier/coller d’une formule d’usage. En tout cas, ce n’est jamais un mot écrit personnellement par le ministre.

Comment se déroule une journée typique de Pierre Kroll en semaine ?

La RTBF m’a proposé dernièrement de réaliser une séquence filmée de cinq minutes sur le même sujet. Nous avons eu beaucoup de mal à trouver une journée typique. Mes journées se ressemblent moins que l’on pourrait croire ! Elles sont articulées autour d’un pivot, d’une obligation quotidienne que je dois remplir y compris le dimanche : le dessin pour le quotidien belge Le Soir. Je peux le remettre à la rédaction à n’importe quel moment de la journée. Mais je ne peux jamais le manquer. Je n’ai aucun dessin de réserve. Où que je sois, je dois trouver une idée, la possibilité de le dessiner et surtout un moyen de l’envoyer au quotidien !
Quand je suis chez moi, je lis la presse quotidienne jusqu’à dix heures du matin. Je monte alors dans mon bureau pour travailler. J’effectue le dessin du Soir quand je peux. Il faut également que je réalise des dessins pour l’hebdomadaire Télé Moustique. Sans compter les autres journaux pour lesquels je travaille, comme celui de l’Université de Liège par exemple !
Et puis, il y a toute la gestion annexe. Je m’occupe moi-même des couleurs, et je n’ai pas de secrétariat. J’ai aussi mes séquences pour le « Jeu des Dictionnaires » à préparer [3]. Sans compter les déplacements pour enregistrer l’émission aux quatre coins de la Belgique. Le dimanche, je vais dans les bureaux de la RTBF pour l’émission politique, Mise au point.

Lorsque le premier ministre belge Herman Van Rompuy rencontre Nicolas Sarkozy pour parler de la vente de la banque Fortis à BNP Paribas.
Le dessin du Soir du 06 mars 2009 - (c) Kroll, Le Soir et Luc Pire.

Vous travaillez pour différents supports et y traitez des mêmes sujets brulants de l’actualité. N’est-ce pas éprouvant de fournir du gag pour ces différents médias ? De nombreuses fois, car les affaires ont tendance à s’enliser en Belgique !

Oui. C’est juste. C’est stressant ! Mais je ne vais pas trop m’en plaindre car certains ont un travail bien plus difficile que le mien, sans l’avoir choisi !
Ces différèrent médias s’imaginent, à juste titre, que je ne travaille que pour eux ! La rédaction du Soir, lorsqu’ils me téléphonent pour parler de la « Une » du lendemain, pense que je suis le dessinateur du journal. Et donc que je planche toute la journée pour eux. Évidemment, je les laisse un peu penser cela. Il en va de même avec le Télé Moustique et Mise au Point. Je dois donner la même importance à chacun ! Alors que le lecteur ou le téléspectateur ne prendrait pas conscience qu’une même idée me sert deux fois, mes interlocuteurs dans les rédactions le voient directement ! Ce sont des hommes de média, d’expérience ! Je dois donc masquer cela en trouvant sans cesse de nouvelles idées. Et il est parfois difficile de trouver une centième idée sur la problématique de Bruxelles-Hal-Vilvoorde ou le cinquantième sur l’affaire Fortis. Cela dit, cela aide de connaître aussi bien les tenants et aboutissants d’un sujet. Grâce à cela, je peux trouver d’autres voies.

N’avez-vous pas parfois envie de travailler pour un pays moins compliqué du point de vue institutionnel et politique ?

Non. La politique belge m’intéresse beaucoup. Lorsque vous aimez jouer aux dames, c’est plaisant de passer aux échecs. Lorsque l’on aime quelque chose, on va forcément vers quelque chose plus compliqué. J’ai beaucoup de plaisir à chroniquer la politique belge. Par contre, elle ne m’internationalise pas ! Les actualités belges n’intéressent pas les autres pays. Certains journaux, comme par exemple Courrier International, ont des accords avec Le Soir pour reprendre mes dessins. Je suis donc un peu publié à l’étranger. Mais curieusement, ils reprennent des dessins sur Nicolas Sarkozy. Ils ne s’intéressent pas à mon travail sur la Belgique. A la limite, ils vont utiliser un dessin d’un espagnol ou d’un américain pour illustrer un article sur mon pays. Je suis donc dans un système qui m’enferme ! D’un point de vue économique, c’est regrettable. Si je travaillais en France, avec le même taux de pénétration médiatique et les ventes d’albums qu’en Belgique, je gagnerais fort bien ma vie.

Quelles sont les ventes de vos albums publiés par les éditions Luc Pire en Belgique ?

On est aujourd’hui aux alentours de 55.000 exemplaires par titre. Mais je ne sais pas si mon éditeur me dit cela pour me faire plaisir (Rires).

Quels sont vos maîtres en matière d’humour ? Vous parliez tout à l’heure de Gotlib et de Reiser …

Je n’aime pas ce terme. Je préfère l’expression « ni dieu, ni maître ». Je ne passe pas mon temps à lire et relire le travail d’autres auteurs. Bien sûr, il y a l’influence de Brétécher, de Gotlib et des personnes qui pratiquent le même métier que moi : Wolinski, Cabu. Je leurs dois une partie de ma manière de dessiner. Et surtout le culot ! Et il en faut dans ce métier !

Un dessinateur de presse est-il un artiste ?

C’est une vaste question ! Je passe des soirées plus agréables avec des musiciens, des écrivains, des dessinateurs qu’avec des comptables ou des dentistes ! Mais je suis contraint de rester dans un art qui sera toujours considéré comme étant très mineur ! Et ce, même si on nous flatte …
Tous les caricaturistes ne sont pas des intellectuels de haut vol. Chacun son style, et je n’oserais pas me situer. Le dessin de presse est un art qui force à la modestie. Je suis allé en Algérie dernièrement. J’y ai rencontré un caricaturiste, Ali Dilem, qui me disait : « C’est fatiguant. Tu prends un comédien, il a des chances de devenir metteur en scène, réalisateur de film ou directeur de théâtre à la fin de sa vie. Un journaliste peut devenir rédacteur en chef. Nous, nous restons bloqués dans notre métier ». Généralement, les gens ont la possibilité de monter les échelons dans leur métier pour peu qu’ils aient du talent et qu’ils soient travailleurs. Un caricaturiste n’a aucune possibilité de gravir les échelons ! Il ne peut pas devenir directeur d’un « service de caricature » de son journal alors qu’il est le seul à s’en occuper !

Mais devenir le dessinateur du Soir, c’est déjà très prestigieux.

Oui. C’est le grand journal francophone de Belgique. Mais j’y suis arrivé d’une manière beaucoup plus lente que l’on pourrait l’imaginer. J’ai longtemps collaboré à ce journal, mais pas au quotidien. Je ne suis plus dans les mêmes journaux qu’à mes vingt ans. Mon travail n’en est pas plus facile pour autant. Je n’ai pas de sous-traitant. Je n’ai pas pris d’autorité. C’est parfois un peu usant ! Mais cela permet d’éviter de se poser la question de savoir si la caricature ou le dessin de presse sont un art ou pas ! Par élimination néanmois, je dirais oui…

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.


Retrouvez les dessins quotidien de Kroll sur le site du Soir

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Photo (c) Nicolas Anspach
Illustrations (c) Pierre Kroll, Le Soir et Luc Pire.

[1NDLR : Ancien Premier ministre belge

[2Des ennuis de santé avait nécessité l’hospitalisation d’Yves Leterme alors qu’il tentait de former un gouvernement en 2007-2008 lors de la crise politique en Belgique.

[3Une émission radiophonique humoristique quotidienne belge qui passe sur la « Première », une chaîne publique. Frédéric Jannin et Sergio Honorez y participent également.

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