Pierre-Yves Gabrion : "Mon directeur de collection ce sont les internautes !"

10 avril 2009 5 commentaires
  • L'auteur de {L'Homme de Java} se rappelle à ses fans d’une manière tout à fait originale. Pierre-Yves Gabrion propose en effet sur le net la lecture de son prochain album, un polar très sombre intitulé {Primal Zone}. Les planches, publiées en ligne au fur et à mesure de leur création, sont conçues dans une improvisation quasi totale. Étonnant et très réussi.

D’où vient cette idée de publier une histoire sur Internet ?

Le début d’année 2008 a été assez délicat pour moi. D’un point de vue personnel, plein de choses se sont passées, et notamment le décès de ma mère. Ça a fait remonter beaucoup de choses. J’avais depuis longtemps l’envie de travailler sur la schizophrénie. Je tournais autour depuis des années. Mais j’avais un peu la trouille. Le décès de ma mère a déclenché tout le processus. J’ai eu cette nécessité de commencer à raconter une histoire et de mettre toute mon énergie à la réaliser plutôt que d’aller convaincre les éditeurs. J’avais aussi cette problématique de savoir si ce qui me préoccupait pouvait intéresser les gens. C’est tout bête, mais c’est quand même un peu notre fonction de partager les choses. J’ai pris exemple sur les musiciens qui mettent en ligne leurs morceaux. J’ai commencé par créer une page fan sur Facebook, pour essayer de toucher un public qui ne lit pas forcément de la BD mais qui serait intéressé soit par le côté thriller, soit par le côté schizophrénie. J’ai eu des retours très encourageants. Donc j’ai continué, jusqu’à la fin du premier chapitre.

C’est à ce moment là que les éditeurs vous ont contacté ?

J’attendais d’avoir au moins deux chapitres pour les montrer aux éditeurs. Et puis ça s’est produit beaucoup plus tôt. Il y en a d’abord eu un d’intéressé. Alors, j’ai envoyé un lien aux autres éditeurs mais sans pour autant vouloir proposer la chose. Juste pour qu’ils puissent juger sur pièce. Et puis voila, ça s’est fait comme ça. J’ai eu la chance que ça intéresse plusieurs éditeurs et ça s’est fait très vite. Je n’ai jamais signé un contrat aussi vite. En moins d’une semaine c’était signé.

Cette BD sera donc publiée en septembre chez Delcourt. Quels étaient les autres éditeurs intéressés ?

Oh, Eh bien c’étaient les majors, Dargaud, Dupuis, Vent d’Ouest… Apparemment, ça intéressait pas mal de monde. En plus, j’ai joué franc jeu. C’est une histoire où j’avance sans scénario. Il y a des choses qui montent en moi et j’essaye de les transcrire. C’est pour ça que je ne voulais pas aller voir un éditeur en lui disant que c’est du noir et blanc, qu’il n’y a pas de scénario, que ça va faire à peu près 100 pages, mais que je ne sais pas quand je vais le finir… Et du coup, le fait d’avoir cette démarche et de continuer à avoir cette sincérité vis-à-vis des éditeurs, c’est presque devenu une qualité, une authenticité. C’est de l’anti-marketing absolu. (rires)

Pierre-Yves Gabrion : "Mon directeur de collection ce sont les internautes !"
Alors pour en revenir au scénario, c’est de l’improvisation totale ?

C’est mon cerveau droit qui avance. J’ai une très très vague idée générale. En même temps, il y a tellement de portes qui s’ouvrent quand ça avance… J’ai toujours apprécié Philip K. Dick et ce qui me plaît dans son œuvre, c’est qu’à certains moments, on ne sait plus où on est mais on a envie de continuer quand même. Donc modestement, j’essaye d’être dans cette lignée. Bon, comme j’ai un peu de bouteille, j’arrive à retomber sur mes pattes. Mais c’est la première fois que je travaille comme ça. D’habitude, j’ai plutôt tendance à structurer énormément l’histoire, à faire quinze versions, trois storyboards. Là, j’ai tout pris à l’envers.

Vous avez quand même les grandes lignes de l’histoire, la fin ?

Non, non. C’est-à-dire, au début, je voulais faire un one-shot et puis Guy Delcourt m’a dit que ça pourrait faire une série. Et puis un jour, en dessinant, je me suis dit qu’effectivement ça pourrait faire une sorte de quête, un peu comme L’Homme de Java qui n’a plus d’âme. Donc l’idée c’est ça, quelqu’un qui essaye de retrouver son âme pour trouver la paix. Mais alors, comment ça va se passer… ? C’est suivant l’excitation du moment. Le fait d’avoir des retours par Internet, ça me sert de garde-fou. À partir du moment où ça ne passe plus, c’est qu’il y a quelque chose qui coince. Donc mon directeur de collection ce sont les internautes. (rires) Suivant leurs retours, il y a des choses qui changent un peu. Bon, en général ils sont plutôt très gentils. Mais je tiens compte de leurs sentiments et de leurs sensations.

Donc vous ne vous interdisez pas de revenir sur des planches déjà faites pour repartir dans une autre direction ?

Oui. Même graphiquement. Pour l’instant, j’avance, j’avance. Les premières pages sont graphiquement très différentes de ce que je fais maintenant, c’est normal. Je sais que j’ai pas mal de détails à reprendre. Et je vais peut-être reprendre des cases. Il y aura une différence entre le bouquin papier et le site. C’est en perpétuelle évolution.

Vous continuez à publier gratuitement les planches sur Internet. Comment ça se passe avec Delcourt ?

Là aussi j’étais très clair. Comme j’avais l’antériorité de la création sur Internet, j’ai gardé les droits, donc je fais ce que je veux avec mon travail sur le web. Je tiens à ça. Mais la réaction globale des internautes c’est « je regarde juste en vitesse et j’attends que le bouquin sorte ». L’expérience intéresse aussi beaucoup l’éditeur parce que ça ne se fait pas trop. Un petit peu en bande annonce, c’est tout. Moi je vais jusqu’au bout en prépublication. Et puis on est en contact direct avec les lecteurs. C’est un peu comme si j’étais en dédicace permanente. Il y a des gens qui posent des questions, qui veulent en savoir plus. Et je reste chez moi, tranquille. (rires) Cette démarche permet aussi de montrer au lecteur de BD le rythme de travail d’un dessinateur. Je trouvais intéressant, pour les amateurs, de rentrer dans cette perception là.

En quelque sorte, ils participent eux aussi à l’aventure.

Ils se l’approprient. Ils ont été là au tout début, les premières pages, ils voient comment ça évolue. Je sais qu’en tant qu’ancien amateur, quand j’étais gamin, j’aurais rêvé suivre ça au quotidien. C’est vraiment de l’ordre de l’expérimental.

Page 23.

Et pour le découpage de chaque planche, comment faites-vous ?

C’est exactement comme pour le scénario. Je modèle au fur et à mesure. D’un seul coup, j’ai une image qui arrive et je construis parfois case après case. En plus, c’est un « zéro papier » total. Je travaille sur une Cintiq, vous savez, ces grandes tablettes avec écran intégré. C’est vraiment très confortable. Avant, en dessinant sur papier, quand on voulait déplacer des cases, modifier, c’était très lourd. Tandis que là, c’est un calque et puis point final. J’utilise à fond les avantages de ce genre d’outil.

Et ça a fait évoluer votre dessin ?

Oui, aussi. Le crayonné devient rapidement un encrage. Au niveau du dessin, il n’y a pratiquement pas de bâti. Ça se fait comme ça. Et puis grâce à Internet, les docs photos, ce n’est plus un problème. C’est très confortable de pouvoir intégrer de la doc rapidement. Voir ce que ça donne et puis si ça ne va pas, on en prend une autre. C’est vraiment une approche totalement dans l’instant. J’ai maintenant vraiment l’impression d’être lecteur. Je me surprends au fur et à mesure. C’est assez excitant.

C’est la première fois que vous utilisez un dessin aussi réaliste. C’est une envie que vous aviez depuis longtemps ?

Comme tout dessinateur venant du « gros nez », parce que j’ai commencé ma carrière dans Spirou, on est beaucoup à avoir ce complexe du dessinateur réaliste. C’est complètement idiot mais c’est comme ça. Le dessin réaliste, c’est aussi une question de crédibilité par rapport à l’histoire. J’ai souvent travaillé comme ça. C’est toujours l’histoire qui a primé sur le graphisme, qui a provoqué le graphisme.

Est-ce que l’outil informatique a facilité le passage vers le réalisme ?

Surtout par rapport à la doc. Une voiture de flic, sur du papier, c’est lourd. Soit on la redessine complètement en s’appuyant sur la doc et ça demande un temps fou. Soit on fait comme Francq, le dessinateur de Largo Winch, qui fait des repérages photos, qui les projette et qui les décalque. Tous les dessinateurs réalistes sont obligés de trouver ce genre de solution par rapport à la doc. Après, il y a une interprétation, le cadrage, la mise en scène, etc. L’informatique fait gagner un temps fou. Il n’y a pas à reprendre le crayon, passer à la table lumineuse, tout ça. Il y a une forme de spontanéité.

Page 64.
La lecture de Primal Zone m’a fait penser, visuellement, à Frank Miller et son Sin City. Est-ce que cette inspiration comics est voulue ?

Je me suis inscrit vraiment dans la tradition du noir et blanc. Ça va de Breccia à Mignola. On peut mettre Miller, Alex Toth, Milton Caniff. Un scénario policier, pour moi, ça ne pouvait être qu’en noir et blanc. D’autant plus que c’est une histoire schizophrène. Je me suis interdit les gris.

Au niveau graphique, j’ai en tête la case de la page 16 où Ortog entre dans la pièce pour tuer l’attaché de presse. Une case très impressionnante. On a l’impression que vous vous lâchez graphiquement.

C’est le but du jeu. Faire des choses que je n’osais pas avant. Ça fait partie des images qui me « hantent » depuis l’âge de dix ans. Il fallait qu’elles sortent d’une manière ou d’une autre. Il y a des audaces que je n’aurais jamais osé faire avant.

Pour revenir au scénario, Primal Zone évolue dans un milieu artistique. Quelle est la part « autobiographique » dans cette histoire très noire ?

Tout est autobiographique dans la mesure où je ne peux raconter que des choses qui sont en moi. À certains moments, il y a des choses qui peuvent remonter, des sentiments bizarres. Comme un acteur va chercher au fond de lui des émotions pour un personnage, je vais les chercher en moi. Après elles sont interprétées. Quelque part, je suis aussi un tueur. On a tous eu envie un jour de tuer quelqu’un, un sale con. Avec le dessin, j’ai la possibilité de matérialiser ça, de le sortir. C’est vraiment une plongée en eaux profondes. C’est pour ça que je ne sais pas où ça peut aller. Mais en tout cas, ça me soulage, ça me fait du bien. Je suis gai et joyeux le reste de la journée. Ce sont des choses qui devaient sortir depuis très longtemps, qui sortent, et ce n’est pas plus mal.

Une thérapie par le dessin.

Voila, c’est ça. Qui avait déjà commencé avec L’Homme de Java. En fait, on me paie pour faire ma psychanalyse. (rires) Ma grande question c’est « est-ce que le narcissisme peut avoir valeur universelle ? ». Je pense que la réponse est oui. Plus on parle de soi de façon profonde et sincère, plus on touche les autres.

(par Thierry Lemaire)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

 
Participez à la discussion
5 Messages :
  • Une démarche formidable.
    Une partie de l’avenir de la bande dessinée ressemble à l’entreprise de Gabrion. Tout ce qui a été évoqué dernièrement concernant les droits d’auteur et le lien avec le public est concentré dans cette idée simple comme bonjour.
    Quelques petits clics et une grande claque à tout un fonctionnement établi depuis plus de 100 ans. Même si de nombreux auteurs exposent depuis longtemps leurs travaux sur leur site, voilà il me semble un aboutissement fondamental. On quitte l’idée du blog pour entrer dans la production réelle. L’outil informatique est à maturité.

    Une émotion m’a submergé quand l’auteur évoque le décès de sa mère. Il a fallu pour lui qu’une page soit tournée pour que naisse ce projet . Il y a là toute une symbolique sur nos racines, nos filiations artistiques ; d’où vient la bande dessinée et de quels paramètres elle doit s’affranchir pour aller de l’avant.

    Répondre à ce message

    • Répondu par Fred Boot le 11 avril 2009 à  16:24 :

      J’ajouterai à cette réaction que le souffle de la nouveauté et de l’audace n’est pas forcément à chercher du côté des moins de vingt ans. Primal Zone marque la rencontre réussie d’un auteur classique et complet avec les nouveaux moyens de publication mais aussi de production.

      Voir en ligne : Un article sur Primal Zone

      Répondre à ce message

      • Répondu par olivier berlion le 12 avril 2009 à  14:07 :

        Bravo Pierre-Yves, tu as toujours eu une roue d’avance ce qui fait le plaisir de te suivre dans tes expériences. Celle-là m’a l’air bien partie, ton travail en noir et blanc est superbe. A la prochaine. Amitiés.
        Un petit coucou à Sergio !

        Répondre à ce message

    • Répondu par Gill le 12 avril 2009 à  17:38 :

      J’admire tout autant que vous cette superbe BD et cet auteur de génie, mais est-ce véritablement un progrés que de devoir concevoir plus de la moitié d’un album (voire l’intégralité) à fonds perdus, dans l’espoir très aléatoire d’être remarqué par un éditeur ?

      Ne vont-ils pas attendre, désormais, que chacun leur apporte l’album complet (avec des fans déjà acquis en prime), ce qui leur évitera d’avoir à investir dans des avances sur droits (et dans des promos d’envergure) ?

      Je trouve très bien de redonner au public le pouvoir de mettre lui-même en avant les BD qu’il aime, au lieu de passer par le tamis d’éditeurs aux visées parfois incompréhensibles, mais il y a peut-être un danger collatéral.

      Répondre à ce message

      • Répondu par Jérome le 12 avril 2009 à  19:15 :

        Je souhaite bonne chance à cette BD gratuite sur le net. Bien évidemment, j’irai l’acheter à sa sortie en librairie. Il faudrait quand même que les grands éditeurs comprennent que si l’on veut vraiment juste lire un de leurs bouquins, il suffit de la lire debout ou assis dans une librairie sympa (il y a des tables de lecture et des cafés dans les Virgin)

        Répondre à ce message