"Pittsburgh" de Frank Santoro (Éditions çà et là) : une reconstruction colorée d’une histoire de famille

12 janvier 2019 0 commentaire
  • Frank Santoro a grandi et réside encore à Pittsburgh, Pennsylvanie. Une ville qui a vu également ses parents s'aimer, puis se séparer. Ce qu'il raconte dans une bande dessinée pleine de couleurs, précise et floue comme un rêve, comme un souvenir : une histoire de famille au passé et au présent.

Le dessinateur nord-américain Frank Santoro est né à Pittsburgh, il y a passé son enfance et son adolescence, avant de la quitter. Ce départ ne fut que temporaire : sa période californienne n’était qu’une parenthèse dans la relation intime qu’il entretient avec la ville. Si cette relation est si forte, c’est parce Pittsburgh en est venue à représenter l’histoire de sa famille et presque à se confondre avec elle.

"Pittsburgh" de Frank Santoro (Éditions çà et là) : une reconstruction colorée d'une histoire de famille
Pittsburgh © Frank Santoro / Éditions çà et là 2018

Mais l’histoire de la famille Santoro, si elle n’est pas extraordinaire, n’est pas des plus simples. Ses parents se sont rencontrés très jeunes et leur relation a été contrariée : par la Guerre du Vietnam, par la famille de sa mère, puis par le temps... Aujourd’hui séparés, le père et la mère ne s’adressent plus un mot, même lorsqu’ils se croisent sur leur lieu de travail, l’hôpital de Pittsburgh. Rien de tragique donc, mais beaucoup de tristesse et d’incompréhension, et comme un voile noir que Frank Santoro aimerait pouvoir lever.

Il entame alors un long travail de mémoire, interrogeant ses proches, se remémorant quelques moments-clés de son enfance, remontant même à l’histoire de ses grands-parents - d’origine italo-écossaise du côté paternel, irlandaise du côté maternel - et reconstituant finalement le puzzle d’une relation à la fois banale et complexe. À force de questions et de réflexions, il parvient à comprendre pourquoi son père a décidé de quitter sa mère et pourquoi celle-ci refuse de lui pardonner cette rupture.

Pittsburgh © Frank Santoro / Éditions çà et là 2018

La force de Pittsburgh, ouvrage inédit aux États-Unis mais présent dans la sélection officielle du FIBD 2019, réside autant dans les choix narratifs de Frank Santoro que dans son parti-pris graphique, qui d’ailleurs sont indissociables. Son récit n’est pas strictement linéaire. Il fonctionne par assemblage : s’appliquant parfois à retranscrire des conversations, il sollicite aussi sa mémoire pour faire revivre des souvenirs d’enfance. Il multiplie ainsi les points de vue, ajoutant à son regard d’adulte des images de sa jeunesse, mais également les paroles de ses parents et grands-parents.

Frank Santoro réussit par ce moyen à reconstruire, petit à petit, ce qui auparavant lui faisait défaut, à savoir une histoire familiale sinon totalement claire et continue, du moins révélée et compréhensible. Cela lui permet en outre de mieux saisir sa relation à Pittsburgh. Alors qu’il a pendant un temps voulu s’en éloigner [1], il a fini par admettre qu’il ne pouvait vivre hors de cette cité industrielle, autrefois fleuron du productivisme américain mais qui a perdu la moitié de sa population en quatre-vingts ans.

Pittsburgh © Frank Santoro / Éditions çà et là 2018
Pittsburgh © Frank Santoro / Éditions çà et là 2018

Or ses choix graphiques répondent parfaitement à son mode de narration, qui lui-même fait écho à son enquête. C’est souvent ceci qui caractérise une bande dessinée réussie : le récit et l’esthétique forment un ensemble cohérent et se nourrissent mutuellement pour créer une œuvre originale, identifiable parmi des centaines d’autres. Les couleurs, les formes, les techniques employées font de Pittsburgh une bande dessinée où l’image est en complète adéquation avec l’écriture.

Frank Santoro procède par juxtaposition, reconstitution et collage. Plusieurs couches de couleurs se superposent parfois, de petits morceaux de papier sont ajoutés - souvent pour les personnages - et les repentirs restent visibles. Les rustines visuelles n’empêchent pourtant en rien la lecture. Au contraire, la lisibilité de Pittsburgh est étonnante. Elle est due à la maîtrise de la composition du dessinateur, ainsi qu’à sa capacité à mêler des traits en apparence approximatifs et hésitants à des détails d’une grande précision et des lignes rigoureuses.

Les pages de Pittsburgh sont donc comme autant de pièces du puzzle assemblé par son auteur. Les flous du dessin correspondent aux incertitudes de la mémoire, les collages aux efforts de Frank Santoro pour retrouver le sens de son histoire familiale, et les couleurs - éloignées au possible du réalisme - à la chaleur de l’amour qu’il conserve pour sa ville et pour ses parents.

Pittsburgh © Frank Santoro / Éditions çà et là 2018
Pittsburgh © Frank Santoro / Éditions çà et là 2018
Pittsburgh © Frank Santoro / Éditions çà et là 2018

(par Frédéric HOJLO)

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Pittsburgh - Par Frank Santoro - Éditions çà et là - traduit de l’anglais (États-Unis) par Martin Richet - 22 x 28 cm - 224 pages couleurs - relié, couverture cartonnée - parution le 23 mai 2018.

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[1Il a étudié au San Francisco Art Institute mais a aussi travaillé en Californie au milieu des années 1990 et a habité un moment à New York.

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