Postures et impostures du roman graphique (2/2)

1er juillet 2019 3 commentaires
  • Le premier volet de notre enquête avait principalement tourné autour de la définition du roman graphique, rappelant tout ce qu’il avait d’opportuniste dans la démarché commerciale. Mais en même temps, si le mot a été important pour sa reconnaissance, l’objet, en ce qu’il portait d’ambition, de rayonnement, dans le fait qu’il ait été pendant presque quatre décennies le vecteur privilégié des discours mémoriels lui a permis de se créer un statut à part aujourd’hui reconnu par un large public.

Mais Benoît Peeters prévient : « La création, c’est ce qui met en cause à chaque instant les cases, non pas les cases de la bande dessinée, mais les cases éditoriales. À partir du moment où quelqu’un se dit : « Je vais faire un roman graphique bien calibré, de format 17 x 24 cm, de 130 pages, et c’est en noir et blanc, et c’est autobiographique, la petite histoire de l’auteur malheureux… », vous pouvez vous dire que le roman graphique est en train de mourir… »

Postures et impostures du roman graphique (2/2)
Andi Watson (à g.) avec son traducteur-interprète Miceal Beausang-O’Griafa.
La Tournée d’Andi Watson (Ed. Cà & là)

Mais est-ce que cette perception est la même vu d’ailleurs, de Londres, par exemple ? Andi Watson est né en 1969, pas très avant l’invention du concept mais suffisamment à temps pour avoir eu conscience de la déflagration « Maus » d’Art Spiegelman. Il a fait ses premières armes graphiques dans le jeu vidéo, le dessin animé, le comic book traditionnel et la bande dessinée pour la jeunesse. Un garçon bien de son époque. Mais Il est aussi l’auteur de romans graphiques intimistes bourrés d’humour noir dont « Breakfast After Noon  » (nominé aux Eisner Awards en 2001), « Slow News Day », « Ruptures », « Little Star » et « points de chute », tous publiés chez Cà & Là où est paru cette année « La Tournée », également aux accents autobiographiques. Et là, curieusement, sa mise en page est modeste en termes d’effets, quasiment réduite à sa plus simple expression.

La Tournée d’Andi Watson (Ed. Cà & là)

«  Que ce soit du noir et blanc ou de la couleur, argumente-t-il, j’utilise les moyens qui sont à ma disposition pour communiquer mes idées au lecteur. Le noir et blanc peut suffire mais cela peut être avec des aplats de couleur, des niveaux de gris… tout fonctionne, en fait. Pour une histoire de super-héros, je vais chercher un découpage plus éclaté, plus spectaculaire, plus virtuose ; Pour le roman graphique, je n’ai pas le talent d’un Chris Ware. [1] Cela m’intéresse mais pour ce que j’ai à raconter, vraiment, ce type de gaufrier tout simple en trois strips me convient parfaitement parce que, dans mes histoires, ce sont des réactions de personnages que l’on comprend assez rapidement, en quelques cases. Je n’ai pas besoin d’artifices supplémentaires. »

Chris Ware
Photo ; D. Pasamonik (L’agence BD)

Le cas limite Chris Ware

L’auteur américain Chis Ware, justement, est un cas intéressant : fait-il oui ou non partie du Roman graphique ? « Rien qu’avec cette question, on va voir les limites du sujet, insiste Benoît Peeters. Chris Ware récuse à peu près toutes les définitions que l’on peut faire du Graphic Novel : il n’est pas dans le format d’un roman, il ne l’a jamais été ; il a toujours adoré varier les formats, même à l’époque de ses petits fascicules sans nom d’auteur ; il n’est pas en noir et blanc, il est en couleurs ; il a une écriture qui souvent n’est pas une écriture séquentielle mais quasi simultanée, ses pages doivent se lire quelquefois en même temps ; et parfois, il n’est même pas dans le livre puisque Building Stories, est un coffret avec 14 objets dont certains ne sont pas réellement des livres. Et pourtant, si on voulait raconter l’histoire du Graphic Novel en éliminant Chris Ware, on la rendrait presqu’absurde, presqu’insignifiante.

Cela nous montre bien que ce qui fait à ce moment-là le roman graphique, c’est l’ambition. Une ambition qui peut se rapprocher autant des arts plastiques dans le cas de Chris Ware, que de la littérature. Il est des deux côtés à la fois. Et je pense, vraiment, qu’il appartient à l’histoire du roman graphique et que ses contemporains, les Spiegelman, les Dan Clowes, les Charles Burns, sont eux un peu plus proches, formellement, du roman. »

"Building Stories" de Chris Ware (Ed. Delcourt). Est-ce un roman graphique ?
"Le Photographe" de Guibert, Lefèvre et Lemercier (Aire Libre, Dupuis). Un roman graphique ?

Est-ce que définir le roman graphique n’amène pas finalement à appauvrir sa portée ? Benoît Peeters le pense : « Du côté des librairies, des bibliothèques, des critiques de bande dessinée, du public…, on doit vraiment prendre garde aux définitions étouffantes. L’une des définitions que l’on peut accepter est que l’orientation de cette production est plutôt ambitieuse et plutôt adulte. Je ne dis pas qu’on ne peut pas faire un roman graphique pour la jeunesse -et d’ailleurs, tout ce qu’on a l’air de ne pas pouvoir faire, il faut le faire ! ; je ne dis pas que l’on ne peut pas faire un roman graphique qui soit tout-à-fait humoristique et cela mérite d’être tenté, mais, grosso modo, il me semble que le roman graphique tire plutôt la bande dessinée vers l’âge adulte et vers un public qui aime autre chose que la bande dessinée : un public qui va au cinéma, va voir des expositions, qui lit d’autres livres… C’est pour cela que la bande dessinée, avec le roman graphique, est partie vers les territoires de la non-fiction, du reportage, du récit intime, de l’essai politique… Ce sont des positions qui ont été conquises, qui ont produit des merveilles, dans un paysage de la bande dessinée qui était coincé entre l’humour et l’aventure. »

Ouverture d’esprit

Andi Watson pour sa part constate que ses lecteurs ont une certaine culture, qu’ils lisent de la littérature ou de la presse progressiste en ce qui le concerne par exemple. « Ce que je constate surtout depuis vingt ans, dit-il, c’est une certaine ouverture d’esprit. En Angleterre, dans le monde anglo-saxon en général, il y a une certaine réticence vis-à-vis de la bande dessinée. Dans mes romans graphiques, j’aborde à des thèmes qui touchent tout un chacun : la séparation, la vie de couple, les enfants, … Cela participe certainement à cette ouverture d’esprit. »

Et surtout à un phénomène mémoriel. Maus est passé par là : dès qu’il s’agit d’évoquer l’histoire d’une communauté, d’une figure remarquable, d’un traumatisme personnel… le roman graphique est convoqué. Les exemples sont pléthore et ce sont des œuvres souvent très fortes qui ont marqué leur époque : Persépolis de Marjane Satrapi, L’Ascension du Haut-Mal de David B, Fun Home d’Allison Bechdel, Un Monde de différence d’Howard Cruse, La Guerre d’Alan d’Emmanuel Guibert, Le Journal de Fabrice Neaud

Benoît Peeters et Dominique Petitfaux
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

« Je crois que cette question de vocabulaire a été essentielle, dit Dominique Petitfaux. Des journaux comme The Gardian, The Times ou The Independant n’ont jamais parlé de bande dessinée, mais depuis qu’il y a des romans graphiques, on parle de Graphic Novels. Vous voyez donc à quel point cela a été très important. Et ceci dès le départ : en France, en 1964, il s’est fondé deux associations de recherche sur la bande dessinée : le CELEG -Centre d’étude des littératures d’expression graphique- et la SOCERLID – Société civile d’étude et de recherche en littérature dessinée. Vous voyez donc comment, dès 1964, on évite l’expression « bande dessinée », on cherche autre chose. De mon point de vue, « littérature dessinée » serait la meilleure appellation. » Quitte à y mettre Jean-Christophe Menu à côté des Blondes

Historiquement, le marché belge d’abord, le marché français ensuite, ont donné à la bande dessinée, avec Tintin et Astérix, puis avec des auteurs comme Hugo Pratt, Tardi ou Bilal une respectabilité qui était liée à la forme livresque de leur production, d’ailleurs nommée dans un premier temps Graphic Novels aux USA.

L’Ascension du Haut Mal de David B (L’Association)

Cela a été plus lent avec les comic books car leur diffusion en fascicules, héritée rappelons-le au passage, des « Dime Novels » et donc des Pulps, une littérature feuilletonnesque héritée du XIXe siècle, leur empêchait d’entrer en librairie jusqu’à ce que les Trade Paperbacks -la réunion en volumes de certains cycles (ou « runs ») de comics produise des Batman : Dark Knight, V for Vendetta ou Watchmen d’abord distribués en fascicules puis réunis en compilations.

Postures et impostures du roman graphique

« Art Spiegelman qui est non seulement un génie de la bande dessinée mais aussi un promoteur du genre et de son histoire, a popularisé, puis théorisé et défendu le Graphic Novel, résume Benoît Peeters. Cela a été une manière d’entrer dans les bibliothèques, dans les librairies et dans la grande presse. »

Et de souligner qu’aux USA, dans ces librairies, le choix des livres offerts au public reste plutôt restreint alors qu’en France l’offre est surabondante. Ce dernier état de fait est d’ailleurs pour Benoît Peeters une source de confusion, la même œuvre étant un « roman graphique » dans une librairie littérature générale et une bande dessinée alternative ou « la nouvelle bande dessinée » dans une officine spécialisée. « Il y a imposture quand on prend une bande dessinée un petit peu standard pour l’habiller du mot chic de « roman graphique »

Et Dominique Petitfaux de conclure : « Il y a eu cette idée naïve dans les premières années que le roman graphique était par essence une bande dessinée de qualité supérieure. Non, bien sûr ! Il y a des romans graphiques qui n’ont pas un intérêt énorme. Je pense notamment à certaines autobiographies qui sont très près du nombrilisme. Il faut dire aussi que l’on permet dans les romans graphiques des facilités qu’on l’on n’accepterait sans doute pas dans une bande dessinée traditionnelle. Le roman graphique n’est pas le grade supérieur de la bande dessinée.  »

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Lire la première partie de l’enquête ! Qu’est que le roman graphique ?

[1L’auteur de Jimmy Korrigan, Prix du meilleur album à Angoulême, ou de Building Stories (Ed. Delcourt). Multiprimé, il est considéré comme l’un des plus grands auteurs de la BD contemporaine.

 
Participez à la discussion
3 Messages :
  • Postures et impostures du roman graphique (2/2)
    1er juillet 17:38, par mmarvinbear

    Le Roman Graphique, cela n’existe pas.

    C’est de la Bande Dessinée.

    L’expression RG ( :) ) est juste une création sémantique pour permettre aux critiques littéraires de parler Bande Dessinée sans avoir l’impression d’avoir à se rincer la bouche au savon après.

    Répondre à ce message

    • Répondu par JC Lebourdais le 2 juillet à  12:43 :

      Il y a dans cette "enquete" une erreur fondamentale, c’est que le terme vient des USA, Graphic novel, etabli par opposition aux comics, qui sont des periodiques peu epais, contenant essentiellement des histoires a rebondissement, type feuilleton. Il n’y a donc aucune "imposture" puisque le terme reflete uniquement la difference de format, le nombre de pages plus grand, a l’origine. Que les francais qui utilisent aujourd’hui le terme y mettent un certain snobisme ne fait que refleter leur ignorance de la vraie acception.

      Répondre à ce message

      • Répondu par mmarvinbear le 3 juillet à  00:39 :

        Pas d’accord.

        Dans aucune définition de la BD, que ce soit celle de Will Eisner ou Scott McCloud le format ni la pagination n’interviennent pour établir une subdivision au sein du 9è art.
        Il n’y a aucune raison de qualifier "Maus" de Grafic Novel pour le différencier par exemple d’une saga X-men.

        Les techniques employées variées ( noir et blanc, cadrages, thèmes, pagination ) sont aussi présents dans la BD classique européenne de masse et ne peuvent donc ainsi servir pour ériger une telle sous-classe en opposition avec le reste.

        Le "Roman Graphique" est une création ex-nihilo qui ne s’appuie que sur le besoin de ne pas prononcer les mots "Bande Dessinée" par certains critiques.

        Je rappelle les mots de Dominique Petifaux qui sont comme un aveu : "Vous voyez donc comment, dès 1964, on évite l’expression « bande dessinée », on cherche autre chose."

        Cette différenciation artificielle n’est donc pas pertinente. La seule césure documentée selon moi concerne les différences entres les BD occidentales et orientales qui illustrent les différences dans l’approche des arts entre les cultures de l’Ouest et asiatiques.
        Le reste n’est que roupie de sansonnet.

        Répondre à ce message