Posy Simmonds, première Grand Prix de l’Académie Victor Rossel

10 décembre 2020 0
  • Malgré le confinement, l'Académie Victor Rossel (ex-Prix Diagonale) a décerné ses prix lors d'une cérémonie retransmise sur Internet. Une fois de plus, seuls quatre prix furent remis afin de bien marquer l'importance des choix du jury, composé en très grande majorité de pointures de la bande dessinée.

Si les Prix Atomium sont les mieux dotés de la bande dessinée, la cérémonie de remise des ex-Prix Diagonale reste sans doute la plus courue du petit monde de la BD belge (voire plus si affinités). Ex-Prix Diagonale, car comme nous l’expliquait le président de l’Académie de ses auteurs Benard Yslaire, ceux-ci sont devenus Prix Victor Rossel en 2018.

Posy Simmonds, première Grand Prix de l'Académie Victor Rossel
Bernard Yslaire
Photo : Charles-Louis Detournay.

Pour rappel, voici ce qu’il nous disait : « Le terme de « Diagonale » ne représentait pas grand-chose d’intelligible, pour la profession comme au sein du public. J’ai eu précédemment la chance d’être le parrain du Prix Victor-Rossel, un prix prestigieux récompensant une œuvre de littérature belge, ce que les Français présentent comme le « Prix Goncourt belge ». J’ai donc proposé de donner un pendant BD à ce prix de littérature en instituant le Prix Victor-Rossel de la bande dessinée. Outre le rattachement à un prix prestigieux, cela démontre également notre lien vivace avec le quotidien Le Soir, car le Prix Victor-Rossel a été créé par ce quotidien, et son fondateur, en 1938. »

Et Yslaire de continuer : « Tout en garantissant l’indépendance de notre jury, nous [avons signé] une convention tripartite entre l’Académie [des auteurs], le Prix Victor-Rossel et la ville de Louvain-la-Neuve. C’est la première fois qu’un prix de littérature s’ouvre à la bande dessinée, ce qui est déjà une belle reconnaissance. Mais nous allons reproduire le modèle du Victor-Rossel : ainsi, chaque année, après la proclamation du prix à Louvain-la-Neuve et la remise des prix sous forme de spectacle, il y aura une deuxième présentation des lauréats, doublée d’un débat à Paris, à la maison de la Fédération Wallonie-Bruxelles, dans les semaines qui suivent. Nous avons tous des valeurs à défendre, et nous voulons nous rassembler pour les faire vivre en commun. »

Si tout cela s’est bien déroulé en 2019 avec la première remise des prix, une invitée inattendue a tout perturbé au printemps dernier : impossible d’organiser la cérémonie en mai comme de coutume, à cause du premier confinement. La cérémonie 2020 est reportée à l’automne… ce qui n’a finalement pas changé grand-chose, car le confinement reste de mise en Belgique depuis le 1er novembre. Faut-il encore reporter d’une année ? Non ! Les organisateurs ont décidé de non seulement réaliser la proclamation des prix pendant une cérémonie retransmise en direct ce 10 décembre, mais aussi de remettre les prix de bande dessinée en même temps que ceux décernés à la littérature. Une cérémonie virtuelle qui finalement rejoint les attentes de Bernard Yslaire, à savoir renforcer le lien avec ce prix belge prestigieux.

L’équipe du Prix Diagonale 2017

À côté de ces adaptations nécessaires à cause de la pandémie actuelle, le cadre des Prix n’a pas varié. Ils sont toujours choisi par l’Académie des Prix Victor Rossel qui se compose des précédents Grand Prix (ex-) Diagonale, à savoir Jean Dufaux, Jean Van Hamme, Raoul Cauvin, Hermann, Dany, Cosey, Étienne Davodeau, Maryse & Jean-François Charles, Jean-Claude Servais, François Walthéry, Philippe Berthet, Philippe Geluck, Catel, Bernard Yslaire, Frank Le Gall et le journaliste Daniel Couvreur.

Par souci de clarté, ces prix octroyaient toujours trois récompenses : le meilleur album, la meilleure série et le Grand Prix pour l’ensemble de son œuvre. Toutefois, un quatrième prix a été instauré l’année dernière, en collaboration avec la SCAM, la Société civile des auteurs multimédia qui gère les droits d’auteur : tous les prix sont dotés d’une bourse de 2000 €, à l’exception de la Mention spéciale donnée en collaboration par l’Académie et la SCAM qui octroie un prix de 2500 €.

Sans plus attendre, voici les lauréats de cette seconde promotion :

Prix Victor Rossel du meilleur album BD : Incroyable ! - Par Zabus & Hippolyte – Dargaud

L’Académie a donc choisi de récompenser cet étonnant roman graphique sur un touchant petit garçon qui tente de gérer sa vie mouvementée par des tocs de comportement. Rappelez-vous, Incroyable ! suit le parcours d’un jeune belge en 1983, qui souffre de TOC liés à un cruel manque de confiance en lui et à une certaine solitude due à l’absence de sa mère. Il compense ces petits troubles du comportement par sa grande imagination, et un talent de conteur. Pour se rassurer et se donner confiance en lui, il se construit ainsi son propre univers avec beaucoup de fantaisie. Jusqu’au jour où il est sélectionné pour le concours régional des exposés ! Mais Jean-Loup ignore comment être à l’aise en publie... Tant pis, il ira demander de l’aide au roi des Belges. Il le connaît : le roi répond chaque année à sa lettre de vœux. Plus de doute ! Direction : le palais royal de Bruxelles...

Ce roman graphique de 140 pages vaut surtout pour le ton à la fois moderne, volontairement enfantin et drôle du récit. Tout au long de cette histoire, on se passionne pour ce petit blondinet, grand héros dans sa chambre, et tentant de dominer ses appréhensions du monde extérieurs par sa volonté de les codifier. On ressent d’ailleurs une part d’inspiration autobiographique de la part de son scénariste Vincent Zabus, comme cela a pu être dans le cas avec Macaroni !, un autre de ses récits qui traite avec beaucoup de justesse le monde de l’enfance qui se heurte à celui des adultes. Rajoutons à cela un saut dans le temps en 1983, l’époque du walkman et des téléphones à cadran, et l’on tient une passionnante chronique sociétale.

Le second atout d’Incroyable ! réside dans l’alchimie entre le ton du récit et la magnifique mise en forme d’Hippolyte. Après Les Ombres, cette seconde association au long cours entre les deux auteurs leur permet de déployer toute l’étendue de leurs talents respectifs au profit de la collaboration. Superbement mis en page, et doté d’un séquençage théâtral comme Zabus l’apprécie qui permet de donner un véritable rythme au livre, Incroyable ! se lit avec un sourire permanent sur le visage, du début jusqu’à la fin du livre, avec en prime quelques beaux moments d’émotions. Certes, on aurait parfois aimé un ou deux rebondissements complémentaires, mais finalement l’émotion et la morale positive de la conclusion permettent de refermer cet épais volume sur une bonne note ! Drôle, faussement naïf et vraiment intelligent, Incroyable ! a su se démarquer aux yeux du jury.

Prix Victor Rossel de la meilleure série : Le Royaume de Blanche-Fleur, de Benoît Feroumont (Dupuis)

Que vous soyez un lecteur assidu ou occasionnel du Journal Spirou, vous n’avez certainement pas pu passer à côté du Royaume, cette excellente série tout public que réalise Benoît Feroumont depuis une dizaine d’années. Issu du monde du dessin animé, Feroumont a gardé le goût d’un dessin vivant et dynamique. Ajouter à cela une dérision permanente contre les poncifs du moyen-âge, et des dialogues percutants, et vous obtiendrez une sitcom en BD, portée par une petite brochette de personnages attachants : du roi de pacotille, aux oiseaux narrateurs qui répondent en chœur, en passant par la jeune servante éjectée du château par une reine jalouse, tout était déjà en place dès le premier album.

Benoît Feroumont
Photo : CL Detournay.

Feroumont a ainsi aligné six albums du Royaume en cinq ans, avant de marquer une pause pour réaliser un album de Spirou et Fantasio, puis un court métrage d’animation intitulé Le Lion et le singe. Puis il est revenu à sa série en proposant fin d’année dernière un nouvel opus, fort d’une centaine de pages en grand format, et qui s’apparente à un one-shot dans sa construction. On peut donc sans peine le lire à part du reste de la série si besoin.

Ce dernier-né intitulé Le Royaume de Blanche-Fleur rassemble d’après notre journaliste Adrien Laurent « tous les ingrédients qui font le charme de la série : le caractère très marqué et expressif des personnages est toujours présent ; l’humour est toujours bien dosé... En revanche, des moments plus sombres, peu habituels dans Le Royaume, sont introduits : ils permettent de faire avancer l’intrigue sans changer le ton de la série. Benoit Feroumont profite aussi d’un récit plus long pour introduire plusieurs intrigues parallèles qui s’imbriquent très bien, car conspirations et trahisons, sont légion dans ce royaume calme en façade. La série prend alors une toute autre dimension narrative. Sans oublier le style graphique de Benoit Feroumont qui est plus beau et amusant que jamais ! »

Bref, un prix amplement mérité, qui vient récompenser une série tous publics, même si elle charmera petits et grands pour des raisons différentes.

"Le Royaume De Blanche-Fleur", par Benoit Feroumont

Mention spéciale du jury de l’Académie et du comité belge de la SCAM pour l’innovation en BD : Romane Armand & Eléonore Scardoni pour Forgeries

Cette autoédition est un projet graphique aussi ambitieux que l’aventure qu’il raconte : 60 bâtisseurs et bâtisseurs qui se lancent à la conquête du Continent Blanc, leur mission construire une astro-base. Cet album de 128 pages, dont 20 d’annexes techniques, raconte cette aventure graphique en abordant tous les aspects de l’épopée. Les annexes présentent l’appel aux candidatures, les statuts, les plans techniques de la base antarctique, les objets de recherches sur la faune, la flore…

« En abordant les sciences, les techniques, la biologie, et l’écologie, explique 64 pages qui distribue ce projet, Le collectif d’auteurs touche à toutes les interrogations de notre société et singulièrement à celles de la génération de ces jeunes auteurs qui héritent d’une planète menacée de destruction par l’inconscience avide des humains. Cet album magnifique est un message d’espoir. Un cri où la légitime colère est déjà devenue un projet. »

Forgeries

Grand Prix de l’Académie Victor Rossel de Bande Dessinée : Posy Simmonds (pour l’ensemble de son œuvre)

Rappelons que l’Académie des Prix Diagonale devenus Victor Rossel par la suite, a instauré une parité des Grands Prix en 2018. L’Académie choisit donc en alternance un auteur, puis une autrice pour recevoir cette belle distinction pour l’ensemble de sa carrière.

Ainsi, Bernard Yslaire nous expliquait à l’époque : « Je voulais éviter qu’un prix donné à une autrice, laisse un doute, s’il n’a pas été donné à son genre. Or, quand on décerne un prix pour l’ensemble de l’œuvre, dans la majorité des cas, on ne peut pas comparer l’importance des hommes dans la bande dessinée à celle des femmes, c’est une question d’histoire, et de critères, forcément influencés par le jury. Je ne crois pas nécessairement qu’il y a spécifiquement un goût et une sensibilité féminine, mais une histoire différente. Et que changer les règles, imposer l’élection d’autrices, va nécessairement modifier notre vision de la bande dessinée, nos critères de jugement futurs, nos inévitables préjugés, et peut-être même un peu les leurs. Ce qui est souhaitable. »

Pour 2020, après Catel en 2018, et Frank Le Gall en 2019, c’était donc le tour d’une autrice à recevoir le Grand Prix Victor Rossel. L’Académie a choisi d’honorer (et d’accueillir en son sein) Posy Simmonds, déjà consacrée Grand Boum de Blois 2020 le mois dernier. Il ne faut pourtant y avoir qu’un heureux hasard, car on nous avait déjà murmuré en mai dernier qu’elle serait le Grand Prix Victor Rossel de cette année.

Chez ActuaBD, nous connaissons bien l’autrice anglaise que nous suivons maintenant depuis de nombreuses années. Elle avait déjà présidé le jury d’Angoulême, et avec cette double consécration à quelques jours d’intervalle, nous ne pouvons que nous réjouir de cette belle reconnaissance à laquelle elle a droit. Et nous avons hâte de la voir incorporer les rangs de l’Académie des Prix Victor Rossel pour une cérémonie 2021 qui retrouvera sa burlesque impertinence coutumière.

Posy Simmonds et Paul Gravett
Photo : Didier Pasamonik (L’Agence BD)

(par Charles-Louis Detournay)

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Concernant Posy Simmonds, nos articles précédents :
- Sa dernière nouveauté "Cassandra Darke" : le polar "So British" de Posy Simmonds
- Son interview pour ActuaBD en 2010

Concernant les Prix Diagonale devenu Victor Rossel, lire nos autres articles :
- 2019 : Frank Le Gall, premier Grand Prix de l’Académie Victor Rossel
- 2018 : Catel portée aux nues pour la toute dernière remise des Prix Diagonale - Le Soir
- Louvain-les-bulles : la Wallonie fête la BD
- l’interview du nouveau président de l’Académie des auteurs Bernard Yslaire : « Nous voulons instaurer la parité entre auteur et autrice au sein de l’Académie du Prix Diagonale »
- Prix Diagonale - Le Soir : photos et dessins de la cérémonie 2017
- Philippe Geluck et Philippe Berthet honorés par le Grand Prix Diagonale - Le Soir 2017
- Le Prix Diagonale fête ses dix ans !
- Les Prix Atomium de la Fête de la BD de Bruxelles, les prix BD les mieux dotés d’Europe !
- Le Prix Diagonale organise sa seconde Fête de la BD sous la bannière du Western
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- notre introduction à ce rapprochement : Entre le Prix Diagonale de Louvain-La-Neuve et la Fête de la BD de Bruxelles, la BD belge cherche son événement fédérateur
- notre interview de David da Câmara Gomes (Echevin d’Ottignies-Louvain-la-Neuve) : « La Fête de la BD de Bruxelles est complémentaire avec le Prix Diagonale-Raymond Leblanc »

A propos du Prix Diagonale – Le Soir, lire :
- Yslaire reçoit le Prix Diagonale-Le Soir
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