Pour Thorgal, Dorison revient aux fondamentaux

7 décembre 2015 3 commentaires
  • Gros bouleversement dans "Les Mondes de Thorgal", avec l'arrivée de Xavier Dorison et une nouvelle équipe aux commandes du destin de Kriss de Valnor : moins de combats, plus de psychohologie, un parallèle à Alinoë... et à Peter Pan !

On le sait, Rosinski et le Lombard étaient décidés à donner une nouvelle impulsion aux Mondes de Thorgal et à sa série-mère, le blockbuster de l’éditeur bruxellois. Yves Sente remercié, c’est Xavier Dorison qui reprenait les rênes de cet univers aux multiples ramifications.

Le précédent tome de Thorgal datant déjà de novembre 2013, ce basculement de scénaristes nécessitait un temps d’adaptation, et le « nouveau Thorgal » était attendu pour novembre 2015. C’était sans compter sur de sérieux ennuis de santé pour Rosinski. Heureusement le dessinateur est maintenant rétabli, mais sa convalescence a repoussé le prochain album à novembre 2016 ! L’éditeur tire pourtant son épingle du jeu en proposant un nouveau tome de Kriss de Valnor, le sixième, un an après le précédent.

Notre bilan du précédent tome de cette mini-série au sein des Mondes de Thorgal n’était pas vraiment glorieux : situations "téléphonées" dans le scénario de Sente, baisse de régime de Giulio De Vita beaucoup moins pertinent dans l’exécution des décors naturalistes qui sont la marque de fabrique du dessin rosinskien, et pire que tout : les couleurs. Le compte n’y était pas !

Pour Thorgal, Dorison revient aux fondamentaux
Les Mondes de Thorgal - Kriss de Valnor T5 - Rouge comme le Raheborg - Par Yves Sente & Giulio De Vita
(c) Le Lombard

Pas de reboot narratif, mais un changement d’équipe

L’arrivée de Xavier Dorison aux commandes de Thorgal devait changer la donne. Et la première surprise provient de l’équipe qui l’entoure pour ce sixième tome de Kriss de Valnor ! De Vita a cédé la place à Surzhenko qui officiait déjà aux destinées de Louve et de La Jeunesse de Thorgal, et dont le trait se rapproche plus du graphisme de Rosinski. Quant à Dorison lui-même, il a décidé de collaborer avec Mathieu Mariolle, avec qui il partage la passion du cinéma.

Les scénaristes repartent exactement où l’équipe précédente s’était arrêtée. Après l’intense bataille et le dénouement catastrophique du choc des armées du tome précédent, Kriss de Valnor est recueillie et soignée par un herboriste et son apprentie. A son réveil, elle ne souhaite qu’une chose : repartir vers son royaume et retrouver sa couronne.

Mais Kriss et ses nouveaux compagnons, pourchassés par des soldats de Magnus, sont forcés de s’aventurer dans les eaux troubles et agitées du lac-océan. La violence des flots les fait s’échouer non loin d’une île habitée par de curieux enfants, aussi doux qu’inquiétants. A leur façon, ils vont tout mettre en œuvre pour que ces nouveaux venus restent sur l’île…définitivement.

Les Mondes de Thorgal - Kriss de Valnor T5 : L’Île des Enfants perdus - Par Dorison, Mariolle & Surzhenko - Le Lombard

Xavier Dorison : « Je n’ai pas le niveau pour faire un album à la "Jean Van Hamme" »

Xavier Dorison
Photo : CL Detournay

Ce n’est pas la première fois que Xavier Dorison se glisse dans l’univers de Jean Van Hamme. Il avait déjà réalisé le premier XIII Mystery avec Ralph Meyer, une réussite qui donna l’impulsion à ces albums tirés de la série XIII. Nous avons interrogé Xavier Dorison pour savoir si la recette de La Mangouste pouvait être appliquée identiquement, et quels objectifs il s’était fixé pour reprendre la direction des Mondes de Thorgal :

« Sur "La Mangouste", on nous demandait de nous inscrire dans un univers, tout en restant personnel : « Restez vous-mêmes en adaptant le sujet qu’on vous donne ». Au contraire, pour Thorgal, la demande était différente. « Précédemment, on s’est un peu éloignés de Thorgal et Kriss : refais-nous du vrai Thorgal ! », m’a-t-on demandé. J’avais bien compris les données du problème, mais il fallait tout de même que la série continue à évoluer ! Ce besoin d’évolution n’est pas un problème d’égo, juste que je ne sais pas faire exactement du Van Hamme. Je n’ai tout simplement pas le niveau pour réaliser un récit de 46 pages avec 6 cases en moyenne par planche pour raconter une super histoire comme Jean ! Van Hamme a le sens de l’ellipse, l’art de faire le tri entre les données pour aller à l’essentiel : c’est bluffant ! »

« J’ai donc décidé de rester le plus possible dans cette dynamique, tout en rendant la série plus adulte, un peu plus violente, et en modifiant les dialogues. Si Thorgal pouvait dire « Aaricia mon aimée » il y a vingt ans, aucun lecteur contemporain qui a vu "Le Seigneur des Anneaux" ou "Game of Thrones" peut encore accepter ce ton désuet. Je vais donc moderniser légèrement la série tout en préservant sa recette initiale. Et ce premier tome de "Kriss de Valnor" s’inscrit dans cette réflexion : ce que j’aime chez Thorgal, c’est qu’un épisode propose une histoire, auto-conclusive. Dans ce cas-ci, le schéma est clair : une île, très peu de personnages, une aventure fantastique. On revient aux fondamentaux ! »

Les Mondes de Thorgal - Kriss de Valnor T5 : L’Île des Enfants perdus - Par Dorison, Mariolle & Surzhenko - Le Lombard

Un récit plus intimiste, qui replace les valeurs au cœur des destinées

Après les fracas des grandes batailles des récits précédents qui se rapprochaient plus de Game of Thrones que des récits plus intimes de Thorgal, Dorison & Mariolle ont donc décidé de revenir aux « fondamentaux » : un personnage central, deux personnages secondaires, dans un lieu confiné. L’intrigue de cette île aux enfants perdus rappelle des précédents récits de Thorgal, tels que par exemple Alinoë ou Presque le Paradis..., le court-récit qu’on retrouve à la fin du premier tome de Thorgal, La Magicienne trahie.

Dans ce huis-clos, les scénaristes profitent de ce calme apparent pour que Kriss de Valnor se demande réellement ce qu’elle désire. Elle n’a effectivement que sept jours pour se présenter à son roi, sinon elle sera déclarée morte, et devra renoncer à son trône. Mais après des années de combats, recherche-t-elle toujours à se maintenir au-dessus des autres ? Sans à-coups, une transition s’opère, et si le récit est prenant en lui-même, on peut également le comparer à des albums pivots tel que La Cage [1].

Les Mondes de Thorgal - Kriss de Valnor T5 : L’Île des Enfants perdus - Par Dorison, Mariolle & Surzhenko - Le Lombard

Les questions que Kriss de Valnor se posent sur le pouvoir, l’or et la puissance sont habilement éludéespar ce tandem d’herboristes qui ne désirent qu’à vivre en paix, et ces mystérieux enfants abandonnés dont le monde des adultes n’inspirent qu’ennui et dégoût. Lorsqu’on connaît le plaisir qu’éprouve Dorison à revisiter des références littéraires [2] impossible d’ailleurs de ne pas voir dans ce récit une habile référence au roman de James Barrie : Peter Pan et son Pays imaginaire. Ces jeunes enfants aux feuilles dans les cheveux prennent presque l’apparence des jeunes garçons déguisés en indiens.

Sous les traits de Roman Surzhenko et les couleurs de Matteo Vattani, legraphisme louvoie entre une apparente candeur des personnages, et un danger pernicieux, qui ne demande qu’à exploser au grand jour. En soi, il rejoint le style adapté par Rosinski dans Alinoë, même si ses visages sont parfois trop ronds et manquent d’uniformité tout au long du récit.

Cette île aurait-elle un air de ressemblance avec celle du Pays imaginaire ?
Les Mondes de Thorgal - Kriss de Valnor T5 : L’Île des Enfants perdus - Par Dorison, Mariolle & Surzhenko - Le Lombard

Même si l’album ne compte pas 46 planches mais bien 56, ce récit auto-conclusif impose la nouvelle marque de Dorison : un retour aux valeurs initiales, des récits simples mais porteurs, ainsi qu’un recentrage sur l’humain. Les lecteurs qui auraient un moment abandonné Thorgal et ses univers pourront d’ailleurs lire cet album pour s’en convaincre : pas besoin de savoir où en étaient les personnages pour apprécier ce nouveau style.

Quant aux arcs narratifs imposés précédemment, l’éditeur nous rassure : s’il a retiré le schéma qui permet de relier les mini-séries Louve et Kriss de Valnor au tome 36 de la série-mère, c’est par manque de place, vu les débordements du récit. Mais Thorgal est reparti sur de nouvelles bases, tout en respectant ce qui avait été réalisé auparavant !

(par Charles-Louis Detournay)

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Concernant Kriss de Valnor, lire notre chroniques :
- du tome 1 avec notre article Thorgal étend son empire
- du tome 2
- du tome 3 avec notre article Thorgal : Tout un Monde
- du tome 5
- et l’interview d’Yves Sente : « Mon dernier rôle éditorial au sein du Lombard est de veiller à la cohérence des Mondes de Thorgal », ainsi que notre article Le Noël des Rosinski

[1La Cage est le tome 23 de Thorgal dans lequel Aaricia enferme son époux après qu’il eut retrouvé la mémoire, et se soit échappé des bras de Kriss.

[2Xavier Dorison fait évidemment référence à l’Ulysse d’çHomère dans Ulysse 1781, ainsi qu’à L’Île au Trésor de Stevenson dans Long John Silver. Sans oublier (entre autres) les références à First Blood dans Le Maître d’armes.

 
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3 Messages :
  • Pour Thorgal, Dorison revient aux fondamentaux
    7 décembre 2015 10:45, par Nicolas

    Donc, si je comprends bien, on peut lire cet album, sans passer par ceux de Sente ? Je fais partie de ceux qui ont lâché cette série au deuxième tome.

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    • Répondu par Charles-Louis Detournay le 7 décembre 2015 à  11:18 :

      Bien entendu, l’histoire a un peu plus de saveur si vous saisissez le contexte général.

      Mais rien qu’en sachant que Kriss veut rejoindre son royaume, vous pouvez tout-à-fait lire ce tome 6 sans devoir lire les précédents.

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      • Répondu par Pirlouit le 7 décembre 2015 à  20:05 :

        Ah !! enfin une bonne nouvelle !

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