Pour le 90e anniversaire de Tintin, Moulinsart affirme son leadership sur Casterman.

9 janvier 2019 7 commentaires
  • Pour fêter les 90 ans de Tintin, Moulinsart annonce une nouvelle version colorisée numérique de "Tintin au Congo", une sorte de réplique de la fructueuse opération réalisée pour la version "modernisée" de "Tintin au pays des Soviets" l'année dernière. Mais pourquoi seul Moulinsart communique sur l'affaire, et non Casterman ? Quand aura-t-on la version papier de l'album ? Qui en sera l'éditeur ? Sur ce point, il y a un flou... et donc un loup ?

Pour le 90e anniversaire de Tintin, Moulinsart affirme son leadership sur Casterman.Ce jeudi 10 janvier, cela fera 90 ans que, dans la première case de ses aventures, le jeune reporter à la houppe saluait ses confrères sur le marchepied d’un train l’emmenant au pays des Soviets. Un voyage au long cours… et un succès populaire sans précédent pour la bande dessinée belge.

Le miracle est que Tintin reste l’une des bandes dessinées les plus publiées dans nos contrées alors que le dernier album inédit de ses aventures, Tintin et les Picaros, remonte à 1976.

Avec une remarquable constance, Moulinsart -la structure familiale des ayants droits d’Hergé- perpétue ce succès, respectant la volonté d’Hergé que les aventures de Tintin ne se prolongent pas après sa disparition, tout en continuant à faire vivre son œuvre.

La fameuse séquence des boules de neige dans "Jo, Zette et Jocko" dans la revue Coeurs-Vaillants.

Deux récentes publications nous démontrent que Casterman et Moulinsart ont su faire preuve d’ingéniosité et de talent pour maintenir cet équilibre quasiment hypostatique : la suite du Feuilleton intégral, ainsi qu’une version commentée de Tintin au Congo, un sujet très sensible depuis plusieurs années.

À cela s’ajoute une édition remastérisée et colorisée de la version de 1930 de Tintin au Congo...

Tintin dans son jus

Le concept du Feuilleton intégral s’inscrit dans la ligne éditoriale des précédentes anthologies publiées par Moulinsart : sortir en permanence, par le commentaire, le personnage du reporter de la seule ornière de ses aventures en album.

Il est constitué de douze tomes reproduisant les versions originales des œuvres d’Hergé publiées dans ses différents supports de presse : Le Petit Vingtième, Cœurs vaillants, Le Soir, Le Journal Tintin, etc. On retrouve les aventures de Tintin dans leurs premières versions, que l’on peut comparer avec celles des albums publiés par la suite. Pour Tintin mais aussi pour Quick et Flupke, Jo, Zette et Jocko, etc.

Ces ouvrages ne sont pas publiés dans l’ordre chronologique. Ainsi, après le neuvième recueil qui couvre les années de 1940 à 1943, Casteman et Moulinsart proposent de se focaliser sur la période courant de 1938 à 1940, à savoir les années qui précédent la Seconde Guerre mondiale et la période de la "Drôle de guerre". Une époque de grande tension internationale qui transparaît dans Le Sceptre d’Ottokar. Les amateurs seront également intéressés par les pages du Petit Vingtième illustrées par Hergé. Elles témoignent de l’atmosphère du moment : une véritable machine à remonter le temps !

Ce dernier volume ne se contente pas de reproduire les documents d’époque. Jean-Marie Ebs, Philippe Mellot et Benoît Peeters permettent une nouvelle fois de resituer Hergé dans son époque grâce à de superbes documents de première main : sources documentaires issues des archives d’Hergé, repentirs, courriers professionnels sont autant de découvertes que de nouvelles pistes de réflexion. Passionnant !


Tintin au Congo : la réponse de Moulinsart aux accusations de racisme

Ce foureau recèle un album à l’italienne qui reproduit les doubles pages de l’album avec son appareil de commentaires.

Ce 90e anniversaire est l’occasion de publier un deuxième joyau : Les Tribulations de Tintin au Congo qui reproduit la version de 1940-41 qu’Hergé avait retravaillée pour le quotidien belge néerlandophone Het Laatste Nieuws. Véritable chaînon manquant entre la version initiale de 1930 et l’édition en couleurs que l’on connaît aujourd’hui, ces versions sont analysées dans cet ouvrage par l’un des meilleurs "hergéologues" qui soit : Philippe Goddin.

Est-ce là une réponse de Moulinsart aux accusations pour racisme essuyées naguère contre Tintin au Congo ? Sans doute, bien que Philippe Goddin s’en défende dans l’interview qu’il nous a accordée. Il reste que cette monographie nous montre un Hergé soucieux de faire évoluer sa série au gré de l’opinion du moment, ce qui ne disculpe ni sa conception du monde, ni celle des nations colonialistes de son temps.

Carpet Bombing

Une telle actualité éditoriale s’accompagne comme il se doit d’événements calibrés pour la circonstance. Histoire de vider une fois pour toute la polémique du "Tintin raciste", la société Moulinsart organise ce jeudi 10 janvier à Bruxelles une conférence-débat sur le thème du "Congo de Tintin" avec la participation de l’avocat Alain Berenboom (qui plaida souvent pour Moulinsart dans les prétoires), le dessinateur congolais Barly Baruti (dessinateur), le critique et journaliste du Soir Daniel Couvreur (auteur), Philippe Goddin (auteur), et Kalvin Soiresse Njall du collectif Mémoire Coloniale. ActuaBD ne manquera pas d’être présent pour vous le raconter ensuite.

Un exemple d’une double-page des "Tribulations de Tintin au Congo" : en haut, la page de commentaires, les illustrations et les exemples d’autres versions de "Tintin au Congo" ; en bas, à droite, la version de 1940-41 publiée pour le quotidien flamand "Het Laatste Nieuws".
© Hergé/Moulinsart
Le Musée Hergé
Photo : D. Pasamonik (l’Agence BD)

Par ailleurs, la galerie Tintin©Hergé (quel nom !) située au Sablon à Bruxelles se parera aux couleurs du Congo ce samedi 12 janvier, pour une journée consacrée à l’album du moment : animations, conférences, des quizz récompensés par des cadeaux et des présentations se succèderont tandis que Philippe Goddin dédicacera son livre. Collations et boissons seront servies aux visiteurs de cette galerie qui propose de facs-similés à tirage limité des planches de Tintin au Congo.

Le Musée Hergé ne sera pas en reste : dès le dimanche 13 janvier, la 8e salle du musée exposera, pour la première fois et à titre exceptionnel, une série de planches
originales en noir et blanc de Tintin au Congo. Elles seront mise en vis-à-vis avec celles qui ont été récemment re-mastérisées et colorisées.

Nous en arrivons enfin à ce "nouvel album".

Que se passe-t-il entre Casterman et Moulinsart ?

La question est de savoir qui l’édite. On se souvient que la mise en couleurs de Tintin au pays des Soviets avait été lancée avec succès par Casterman en 2016.

Cette fois, c’est Moulinsart et Moulinsart seul qui annonce la sortie ce 10 janvier d’une édition numérique recolorisée de cette première version des aventures de Tintin en Afrique. « Au plus près du trait de Hergé, en partant des planches originales intégralement restaurées et colorisées selon les techniques du 21e siècle » dit le communiqué. Ça interpelle, d’autant que cette nouvelle opération de colorisation entraînera sans doute son même lot de critiques que pour l’album précédent. Voir notre article : "Toi qui blêmis aux couleurs de Tintin…"

La version colorisée de Tintin au Congo ne sera-t-elle vendue que par Moulinsart ?
© Hergé, Moulinsart - 2019.

Certes, depuis la création des éditions Moulinsart, la relation entre les deux sociétés n’a jamais été un fleuve tranquille, mais celle-ci semblait s’être apaisée avec l’arrivée de Benoît Mouchart en tant que directeur éditorial de Casterman en 2013. Ce dernier nous avait d’ailleurs déclaré aussitôt : "À notre arrivée en mars 2013, Charlotte Gallimard en tant que directrice générale et moi comme directeur éditorial BD, nous souhaitions bâtir l’avenir de Casterman en nous appuyant d’abord sur ses fondations. L’une des composantes déterminantes de l’identité de la maison demeure Tintin : Casterman est devenu éditeur de bande dessinée en 1934, voici 80 ans, en publiant Les Cigares du pharaon. C’était un jalon important."

Le fait que l’on ne voit apparaître sur la communication autour de cet album que le seul logo Éditions Moulinsart semble confirmer cette nouvelle situation. La publication en librairie d’un album d’Hergé destiné au grand public sans le logo de Casterman associé à Tintin depuis 84 ans, serait-elle possible ? Ce serait une première !

Interrogé par nos soins, les représentants de la société Moulinsart nous ont fait la réponse suivante : "La nouvelle version de Tintin au Congo sera uniquement disponible en numérique dans l’application Les Aventures de Tintin (Apple Store et Google Play) dès le 10 janvier 2019. Concernant l’album en version papier, les informations suivront le 10 janvier."

Le mystère reste donc entier...

Comme le précise le gestionnaire des droits d’Hergé sur son site Internet : "À la différence des Éditions Casterman qui gèrent les droits des albums en bande dessinée créés par Hergé (français et langues étrangères), les Éditions Moulinsart éditent des ouvrages dérivés de l’œuvre. Ces ouvrages peuvent être obtenus chez tous les "bons" libraires, dans les boutiques Tintin ou via notre site Internet." [1]

Faut-il considérer cette version colorisée de Tintin au Congo comme un "ouvrage dérivé" de l’œuvre ? Pour les droits numériques semble-t-il, la chose est claire : seul Moulinsart les commercialise. Mais pour l’album ? Rien ne semble prévu chez Casterman en tout cas. La question se pose donc.


Une exposition exceptionnelle

En attendant d’y voir clair sur cette affaire, tous les amateurs de Tintin qui feront le voyage de Bruxelles ou de Louvain-La-Neuve (où réside le Musée Tintin) à l’occasion de ces réjouissances tintinesques, ne devront surtout pas manquer l’exposition qui se tiendra du 11 janvier au 16 février à la succursale bruxelloise de la Galerie Huberty-Breyne.

Comme elle le déclare dans un communiqué, la galerie dévoile "une cinquantaine des plus belles œuvres provenant de « La collection de Monsieur M », un amateur très éclairé. Parmi ces trésors de l’âge d’or franco-belge, de véritables pièces muséales sont proposées à la vente, dont les plus emblématiques sont incontestablement trois des couvertures des séries-phares créées par Hergé : Tintin en Amérique, Jo Zette et Jocko : La Vallée des Cobras, et Les Exploits de Quick et Flupke."

Trois superbes couvertures des séries-phares créées par Hergé sont en vente à la Galerie Huberty-Breyne.

D’autres joyaux seront également exposés : Lucky Luke (Morris), Les Schtroumpfs (Peyo), Gaston Lagaffe (Franquin), Spirou et Fantasio (Franquin), Achille Talon (Greg), Alix (Martin), Blueberry (Giraud), Gil Jourdan (Tillieux), Bob et Bobette (Vandersteen), Jerry Spring (Jijé) ou encore Largo Winch (Francq).

Mais soyons clair : ils font cortège aux seules pièces qui comptent aujourd’hui, celles d’Hergé.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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LIRE AUSSI :

- L’interview de Philippe Goddin concernant Les Tribulations de Tintin au Congo : « Je ne cherche pas à disculper Hergé, mais dans son contexte, Tintin au Congo n’est pas un album raciste »

- L’édition en couleurs de « Tintin au Pays des Soviets » passionne les lecteurs des anciens pays communistes... et les fachos.

ACHETER EN LIGNE :

- Le Feuilleton intégral 8 1938-1940 sur BD Fugue, FNAC, Amazon

- Les Tribulations de Tintin au Congo sur BD Fugue, FNAC, Amazon

LIRE ÉGALEMENT :

- De retour des Soviets, Tintin débarque à Bruxelles
- Tintin, une affaire qui roule !
- Tintin au Pays des Soviets, le « laboratoire » d’Hergé analysé par Philippe Goddin
- Toi qui blêmis aux couleurs de Tintin…
- Un "Tintin au pays des Soviets" colorisé annoncé pour début 2017 !

La Collection de Monsieur M. à la Galerie Huberty-Breyne, du 11 janvier 2019 au 16 février 2019.
33, place du Châtelain – 1050 Bruxelles
TEL : +32/2.893.90.30
Mail : contact@hubertybreyne.com
Galerie ouverte du mardi au samedi de 11h à 18h

Le site de la Galerie Huberty & Breyne

Toutes les illustrations sont © Hergé / Moulinsart / Casterman

[1Tintin Press Club.

 
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7 Messages :
  • J’ai déjà acheté les tribulations de Tintin au Congo, pour ce qui est du feuilleton intégral il est un peu cher 80 euros et lourd à porter, Casterman ou Moulinsart ne pourrait-il pas publier en album la première version de l’Or Noir et de Jo et Zette au pays du Maradajah (première version de la Vallée des Cobras)

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    • Répondu par Vangeneberg Robert le 9 janvier à  10:35 :

      CE N’EST PAS A PARTIR DU LUNDI 13 JANVIER, CAR IL N’Y A PAS DE LUNDI 13 JANVIER 2019 ET LE MUSEE EST D’AILLEURS FERME CHAQUE LUNDI.
      Le Musée Hergé ne sera pas en reste : dès le lundi 13 janvier, la 8e salle du musée exposera, pour la première fois et à titre exceptionnel, une série de planches
      originales en noir et blanc de Tintin au Congo. Elles seront mise en vis-à-vis avec celles qui ont été récemment re-mastérisées et colorisées.

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      • Répondu par Charles-Louis Detournay le 9 janvier à  13:39 :

        Bien entendu, il s’agit du dimache 13 janvier !
        Merci, c’est corrigé.

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    • Répondu par fab le 9 janvier à  10:46 :

      Oui bien d’accord avec vous.
      Si il y a un album à sortir c est bien la 1ère version inachevée de L’Or Noir en N&B !

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  • Il semble y avoir une erreur à la fin de l’article... La galerie Huberty-Breyne présentera une exposition contenant 3 couvertures d’Hergé, mais elles ne sont pas mises en vente !

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