Pour ses 20 ans, la collection "Signé" s’offre le duo Jérôme Charyn et François Boucq

8 novembre 2014 3 commentaires
  • La Collection "Signé" au Lombard a vingt ans. Dans son bouquet s'est ajouté ces jours-ci une "Little Tulip" féroce et sanglante signée Charyn et Boucq, à nouveaux réunis après vingt ans !
Pour ses 20 ans, la collection "Signé" s'offre le duo Jérôme Charyn et François Boucq
"Little Tulip" de Jérôme Charyn et François Boucq - "Collection Signé" - Éditions du Lombard.

L’idée vient de François Boucq lui-même. Poussé par son éditeur Gauthier Van Meerbeck et la chargée de communication du Lombard Diane Rayer qui voulaient voir Jérôme Charyn et Boucq réunis à nouveau sur une même œuvre depuis La Femme du magicien (1986), Bouche du diable (1990) et New York : Du ventre de la bête (1994), Boucq s’était fait proposer par le grand écrivain américain un projet sur le personnage de... Charlemagne !

Il ne se voyait pas s’attaquer à une documentation aussi énorme et aussi aléatoire, en particulier dans cette période. Il voulait travailler sur thème qui avait à voir avec le dessin : "On ne touche pas assez à ce thème-là. Ceux qui parlent du dessin, la plupart du temps, sont des gens qui ne sont pas dessinateurs. Je trouve que la bande dessinée est le meilleur endroit pour pouvoir parler du dessin avec le dessin, comme dans une mise en abîme..."

Il tombe ensuite sur des dessins de Danzig Baldaev, un dessinateur qui a vécu dans le goulag et qui racontait en images ce qu’il avait vu, puisqu’il était gardien de goulag. C’est un contexte qui lui semblait bien plus fertile pour raconter une bonne histoire : "Je ne voulais pas raconter l’histoire d’un détenu dans le goulag, nous dit François Boucq, car il faut avoir vécu cela pour pouvoir en parler avec autorité. Mais raconter l’histoire de quelqu’un qui est dans cet univers-là et qui a trouvé un moyen de s’en sortir me semblait être une bonne voie."

En 1953, en effet, à la mort de Staline, Nikita Khrouchtchev décida de libérer les prisonniers des goulags. Un bon nombre de ceux-ci restèrent cependant dans la région : séparés de leurs familles depuis de longues années, si celles-ci existaient encore, ils n’avaient plus d’autre horizon. D’autres émigrèrent, notamment aux États-Unis, où Charyn et Boucq démarrent leur histoire. Mais cela ne suffit pas pour faire une bande dessinée.

"Little Tulip" de Jérôme Charyn et François Boucq - "Collection Signé" - Éditions du Lombard.
(c) Lombard
Le dessin de Danzig Baldaev qui inspira François Boucq
(c) Baldaev, DR.

Dans la suite des dessins de Baldaev, il y a une image sur laquelle le dessinateur français s’arrête net : celle où certains détenus jouent aux cartes torse nu. Leurs corps sont parsemés de tatouages très esthétiques. La scène est saisissante : "Il y a un aspect fascinant dans le tatouage, à plus forte raison dans le goulag, c’est le dessin sur un support humain qui partie du langage extrêmement sophistiqué des droits communs : ils sont un moyen de reconnaissance, d’évoquer ce que l’on a vécu, une façon de se protéger aussi, comme le ferait un totem. Cela rejoint un autre aspect que je voulais traiter : la dimension magique, "chamanique", du dessin."

Une fois le scénario écrit, le quotidien Libération décide de pré-publier l’ouvrage, ce qui en précipite la réalisation. "À cause de ces délais, je n’ai pas pu rencontrer de tatoueur, nous dit François Boucq, mais la documentation ne manquait pas et, quand on est dessinateur, on comprend très vite comment ça se passe. On se pose tout de suite la question de savoir, quand on dessine sur la peau, à quelle profondeur on doit dessiner pour que le tatouage devienne permanent. Après coup, j’ai rencontré le tatoueur Tintin qui a retrouvé dans mes pages les gestes qu’il faisait lui-même en tatouant."

"Little Tulip" de Jérôme Charyn et François Boucq - "Collection Signé" - Éditions du Lombard.
(c) Lombard

Le héros de l’album, Pavel, arrive à l’âge de sept ans dans l’univers du goulag. Il doit apprendre rapidement à survivre dans cet univers de violence où règnent les gardiens amoraux et des gangs criminels sans pitié. Il devient vite un combattant redoutable, mais c’est grâce au dessin et à la bienveillance du tatoueur le plus apprécié du camp qui lui sert de mentor, qu’il s’impose finalement. "Dans la bande dessinée, dit Boucq en filant la métaphore, on constitue une confrérie de gens qui ne savent même pas qu’ils en constituent une ! Nous participons d’un enseignement qui est à peu près le même pour tous sans nous rendre compte que l’on a tous une manière de voir le monde qui est très spécifique. Il contient à la fois un aspect décoratif mais aussi thérapeutique, scientifique et ésotérique. C’est quelque chose que l’on découvre avec le temps, avec de la pratique. On fait partie d’une lignée de dessinateurs, de la nuit des temps à aujourd’hui ; nous sommes la résultante de tout ce savoir, de toute cette connaissance que l’on ignore la plupart du temps. C’est pourquoi je voulais que cette histoire aborde ces différents aspects."

François Boucq en novembre 2014.

Il évoque les grands dessinateurs qu’il a côtoyés : "Chez les maîtres que j’ai pu rencontrer, comme Jijé, très souvent, il suffisait de regarder comment il faisait, la manière qu’il avait de tourner son pinceau pour en affiner la pointe et la façon dont il l’essayait sur un carton à côté... À la mort de Paul Gillon, j’avais demandé à son fils si je pouvais aller une dernière fois dans son atelier. Il avait tout laissé dans l’état où ça se trouvait au moment de partir à l’hôpital. Dans un coin, il y avait une boîte à chaussures avec un bock de flotte où il nettoyait son pinceau. Le récipient était noir ! Avec Moebius, on avait une complicité faite de longues discussions sur le dessin. Il y a une spiritualité du dessin."

"Quand tu dessines, poursuit-il, tu n’es pas seulement dans une représentation de la réalité, tu donnes consistance soit à une personnalité, soit à une idée qui commence à s’incarner dans les traits et qui devient existante. Il y a un acte qui est du domaine de la magie. À partir de là, tu peux développer l’expérience... Le tatouage, c’est un totem, comme le nom que tu portes. C’est une référence à la culture dans laquelle tu te trouves. Si tu t’appelles François comme moi, tu te mets dans la filiation de tous les François, tu réactualises tous les François... À tel point que je suis devenu très scrupuleux avec la mort de certains de mes personnages parce qu’il se pourrait, cela arrive parfois, que je sois dans l’évocation de la mort de quelqu’un de mon entourage. Parce que le dessin est incantatoire ! Dans cet album, je pensais faire mourir le héros à la fin, c’aurait été tellement beau !... Mais il y avait une telle relation en le personnage principal et la conception que j’avais du dessin, que je ne voulais plus me faire mourir,... moi ! "

"Little Tulip" de Jérôme Charyn et François Boucq - "Collection Signé" - Éditions du Lombard.
(c) Le Lombard

Il y a cette scène terrible de l’album où le héros s’administre un tatouage avec la main coupée de son père, lui-même dessinateur... : "Tout le monde s’est fait tenir la main par son père ou sa mère sur son premier dessin ! Je voulais que mon héros aille jusqu’au bout de la poésie de son univers. Aller jusque là dans le geste, où son père lui transmet encore au-delà de la mort, confère à cette scène une puissance incroyable. Quand je suis allé voir mon père sur son lit de mort, lui qui était un travailleur manuel, ses mains étaient encore animées par la vie. C’est un sentiment étrange. Quand j’ai dessiné cette séquence, j’ai pensé à la sensation que j’avais eue à ce moment-là..."

François Boucq avec le tatoueur Jérôme Pierrat à la Halle Saint-Pierre jeudi soir.
Exposés à la Halle Saint-Pierre à Paris, les dessins de Boucq supportent parfaitement l’agrandissement.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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"Little Tulip" de Jérôme Charyn et François Boucq - "Collection Signé" - Éditions du Lombard.

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