Pratt, tel qu’ils l’ont connu

19 septembre 2002 0 commentaire
  • Magistrale idée qu'a eue Bodoï pour faire (re)découvrir Hugo Pratt à tous ceux qui seront séduits par le dessin animé long métrage "Corto Maltese en Sibérie": partir à sa rencontre au travers d'interviews de diverses personnes qui l'ont côtoyé ou qui ont vécu une partie de leur vie à ses côtés. Une occasion, une de plus, de relire l'oeuvre de ce grand maître de la bande dessinée.

"Au final, un portrait parfois cru mais toujours indulgent et affectueux de ce grand bouffeur d’imaginaire et de vie", écrit Jean-Marc Vidal, rédacteur en chef et plume principale de ce numéro. "Hugo Pratt a parfois menti par action, souvent par omission. Pratt, tel qu'ils l'ont connu Mais comme Blaise Cendrars, l’auteur de La Prose du Transsibérien à qui l’on demandait invariablement s’il avait réellement pris ce train pour Vladivostok, Hugo Pratt aurait pu répondre : "Que je l’aie pris ou non, quelle importance, puisque je vous l’ai fait prendre"."

Des trains pour tous les coins d’aventure de la planète, Hugo Pratt nous en a fait prendre des dizaines, nous entraînant dans les pas romanesques de personnages hors du commun. Dont Corto n’est qu’un des plus passionnants représentants. Il était lui-même un personnage hors normes, et les diverses personnes qui interviennent dans ce numéro rappellent sa complexité et la richesse de ses multiples facettes.

Y témoignent ainsi des personnalités de la bande dessinée comme Dominique Petitfaux, historien de la bande dessinée, auteur de deux livres d’entretiens avec l’auteur de Corto Maltese [1], Didier Platteau, son éditeur, Jean-Paul Mougin, rédacteur en chef de (A suivre), Walter Fahrer, qui fut un de ses élèves, José Muñoz, Didier Comès, Guido Fuga et Lele Vianello, ses principaux collaborateurs, qui réalisèrent nombre de décors et de dessins de véhicules sur ses planches, etc.

Mais on est surtout heureux d’y lire les souvenirs de ceux qui ont partagé sa vie et qui ont même eu l’honneur de figurer dans ses histoires. Comme Ugo Scotto, l’un de ses amis (qui incarne Bersagliere, dans "Brise de Mer"), Jean-Claude Guilbert, qui va reprendre "Les Scorpions du Désert" (que l’on retrouve dans "Conversation mondaine à Moulhoulé"), Patricia Zanotti, sa coloriste, qui gère désormais son oeuvre et ses droits (devenue, en BD, la soeur de Jesuit Joe), ou Anne Frognier, qui fut sa compagne et qui lui servit de modèle pour "Ann de la Jungle".

Ce très beau numéro comprend également quelques documents, comme un roman-photo paru en Argentine en 1958 et mettant en scène Hugo Pratt, des planches de Ernie Pike et de Jesuit Joe inédites en France, et l’Histoire des hommes à six jambes, une BD inachevée commandée par la société pétrolière AGIP !

Un dossier qui donne envie de relire tout Pratt. Et, ça tombe bien, Casterman en a patiemment entrepris la réédition dans de très beaux albums cartonnés. image 128 x 174 On peut ainsi retrouver la belle Anne Frognier dans "Ann de la Jungle" [2], sa première oeuvre d’envergure, qu’il a dessinée en 1959 en s’inspirant très fort de la bande dessinée américaine "Tim Tyler’s Luck". Une aventure africaine également inspirée par l’enfance d’Hugo Pratt sur ce continent, où il fut, à cause de la guerre, le plus jeune soldat d’Italie. On y trouve déjà un marin rebelle, Vénitien de naissance, Luca Zane, qui annonce déjà Corto Maltese. Cette édition en couleurs est précédée d’une passionnante préface de Catherine Sobecki.

Tous les livres initialement parus en noir et blanc sont progressivement retravaillés pour proposer une édition digne d’Hugo Pratt.  image 128 x 174 "Corto toujours plus loin", oeuvre d’un auteur arrivé en pleine maturité, et constitué d’une série de récits, est ainsi réédité en deux volumes.

 "Lointaines îles du vent" [3], préfacé par Vincenzo Cerami ("Hugo Pratt ou l’art de l’utopie"), comprend les trois premiers, qui se déroulent au Vénézuela : "Têtes de champignons", "La conga des bananes" et "Vaudou pour Monsieur le président".

image 128 x 174 "La lagune des Mystères" [4] boucle les deux derniers récits de l’album, "La lagune des Beaux Songes" et "Fables et grands-pères", avant de ramener Corto Maltese à Venise avec deux histoires tirées des "Celtiques", dont le magnifique "L’Ange à la fenêtre d’Orient". Thierry Thomas en signe la préface.

(par Patrick Albray)

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[1A propos de "De l’autre côté de Corto", dont il est l’auteur, Dominique Petitfaux se plaint d’un site Internet qui le définit comme "Le roman raté de Hugo Pratt" et qui conclut à sa lecture que le livre est "mauvais parce qu’il ne fait pas rêver". Nous avons retrouvé ce vilain méchant. Il est ici.

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