Ventes aux enchères post-Covid : bientôt uniquement via Internet ?

19 juin 2020 4 commentaires
  • Après la réouverture des expositions, c'est au tour des ventes aux enchères de reprendre. Même si cette fois encore cette vacation du samedi 20 juin sacrant la nouvelle collaboration entre Tessier-Sarou et Huberty-Breyne sera encore publique, on se dirige vers une pratique de plus en plus digitale.

"Déconfinement : les galeries réouvrent timidement", titrions-nous le 13 mai. Et un mois plus tard, nous pouvons constater que ce n’est pas encore la grande affluence dans ce domaine. Et bien malin qui pourra prédire un vrai retour à la normale ! Les amateurs ne se bousculent plus comme avant : encore freinés dans leurs déplacements par les dernières restrictions sanitaires.

Le ciel n’est pourtant pas sombre pour autant. Pendant le confinement, de nombreux amateurs se sont tournés vers les plateformes de vente en ligne, dont Catawiki par exemple. Mais pas uniquement comme nous le confirme Alain Huberty, co-directeur d’Huberty-Beyne : « Comme beaucoup d’autres, l’arrêt des activités pendant la Covid m’a paradoxalement libéré du temps pour aller remettre notre stock à jour. J’ai ainsi alimenté notre site Internet avec quatre nouvelles pièces chaque jour. Et cela a cartonné pendant deux mois et demi ! Il y a une petite baisse au début du déconfinement, puis cela a repris. J’ai aussi eu un écho des ventes Millon en ligne qui ont également très très bien marché. Du coup, je pense qu’il y a eu un déclic dans la mentalité des acheteurs concernant le numérique : pendant le confinement, beaucoup d’acheteurs ont pris l’habitude d’aller sur Internet. »

Ventes aux enchères post-Covid : bientôt uniquement via Internet ?
Un exemple de planche mise en avant sur les sites internet
Andreas - Rork T3 : Le cimetière des Cathédrales - Le Lombard.
Initialement programmée en mai, cette vente a été postposée à ce samedi 20 juin.

En plus de Christie’s, Huberty-Breyne s’associe également à Tessier-Sarrou

Ces changements de comportement pourraient-ils à terme nuire aux galeries qui ont pignon sur rue ? Sans doute pas. Reste alors à savoir quand les ventes en enchères publiques pourraient reprendre ? Décidée à ne pas laisser la place vide, Huberty-Breyne propose une première vacation ce samedi 20 juin, une vente programmée à l’origine pour le courant du mois de mai et qui a été déplacée à cause du virus.

La bibliothèque des Mini-récits

La nouveauté provient d’une nouvelle collaboration concrétisée par les galeristes. Après avoir annoncé leur association avec Christie’s pour une première vente en novembre dernier, Huberty-Breyne noue un second partenariat avec Tessier-Sarrou, une maison de vente certes un peu moins prestigieuse, mais justement complémentaire, comme nous l’explique Alain Huberty : « Christie’s n’étant intéressé que par des pièces au-dessus d’un certain niveau, nous voulions nous mettre à la recherche d’un autre commissaire-priseur pour des ventes plus classiques, avec l’accord de Christie’s bien entendu. C’est justement à ce moment-là que l’étude Tessier-Sarrou nous a contacté : leur précédent expert Roland Buret avait décidé d’arrêter et ils étaient à la recherche de nouveaux partenaires. Cela tombait à point nommé ! Puis, si nous sommes contents d’avoir intégré le réseau des clients amateurs de Christie’s en 2019, nous pensons qu’il y a également un réseau Drouot où nous pourrions nous faire connaître auprès de nouveaux clients. »

Une vente d’albums dédicacés et d’originaux

La première vente aux enchères publique post-Covid prendra place à l’Hôtel Drouot demain. Des mesures spécifiques respecteront naturellement les consignes toujours en vigueur : il faut donc s’inscrire au préalable pour assister à la vente, et un nombre maximal de personnes sera autorisé.

En feuilletant le catalogue en ligne de cette vente->https://catalogue.gazette-drouot.com//pdf/49/103131/Tessier_28032020_bd.pdf?id=103131&cp=49], on y retrouve l’esprit des précédentes vacations organisées par Huberty-Breyne. À commencer par la page de couverture présentant un dessin original sur fond blanc (ici d’Uderzo).

La double dédicace Batem-Franquin

La première partie rassemble des albums en édition originale assez rares, et/ou agrémentés de belles dédicaces réalisées par leurs auteurs. On remarquera notamment celle d’Hergé avec un dessin de la Castafiore (1970), une édition originale à tirage limité du T2 de Corto Maltese avec un dessin d’Hugo Pratt, trois Chaland, une double dédicace Franquin-Batem et un tirage de tête rehaussé d’une dédicace de Giraud. À voir également un carnet comprenant quinze dédicaces réalisés en 1974 par Druillet, Chéret, Craenhals, Gotlib, Greg, etc.

On y retrouve également des objets para-BD (cartes de vœux, jeux, portfolio, publicité) autour d’univers marquants du neuvième art : Astérix, Gaston, Lucky Luke, Spirou et Fantasio, Tintin, etc. Sont également vendues des sérigraphies, dont certaines de Moebius et de Franquin, ainsi qu’une bibliothèque artisanale reprenant la quasi-intégralité des Mini-récits du Journal de Spirou. Enfin, notons des objets aussi rares et parfois peu connus du grand public comme ce gigantesque panorama géant réalisé par Giraud et édité dans un numéro de Journal Pilote.

Rare dédicace sur papier libre de Bianca Castafiore par Hergé

Quant à la seconde partie de la vente, elle concerne uniquement des originaux. Une fois de plus, nous renvoyons les amateurs au catalogue de la vente. Épinglons néanmoins certains lots parmi les plus remarquables : un ensemble de planches parodiques de Tintin réalisées par Alidor, ancien collaborateur d’Hergé ; une planche d’études réalisé par Franquin pour un double-gag de Gaston ; l’ensemble des deux pages des Dingodossiers par Gotlib & Goscinny ; trois planches de Manara pour un récit d’Elvipress Terror ; une planche emblématique de John Difool - L’Incal par Jodorowsky & Moebius ; le dessin en couverture réalisé pour l’intégrale d’Oumpah-pah ainsi qu’un carnet de croquis de Joann Sfar.

Deux vacations caritatives : Milo Manara & Philippe Francq

L’entame de la collaboration entre Tessier-Sarrou et Huberty-Breyne ne se limite pas à cette première vente aux enchères d’albums et d’originaux. Deux autres ventes auront également lieux, comme le détaille Alain Huberty : « Nous faisons deux ventes caritatives au profit des hôpitaux : l’une avec Milo Manara, et la seconde avec Philippe Francq. Dans ce dernier cas, il s’agit d’une initiative lancée par le quotidien "Le Soir" : mettre en vente la prochaine couverture de la future réédition de "Des Villes et des femmes" réalisée donc par le dessinateur de Largo Winch au bénéfice des œuvres du Soir. Il s’agit ici de ventes uniquement sur Internet, toujours avec Tessier-Sarrou, qui se terminent respectivement le mercredi 24 juin pour Manara et ce dimanche 21 pour Philippe Francq. »

La couverture de Philippe Francq sera adugée en ligne ce dimanche 21 juin.

Concernant la vente (toujours uniquement en ligne) consacrée à Milo Manara, elle reprend 21 dessins originaux sur les 25 illustrations composant le portfolio Lockdown Heroes commercialisé par Feltrinelli Comics, en collaboration avec Comicon au profit des hôpitaux de Padoue, Naples et Milan. L’intégralité des fonds récoltée par cette vente sera ici reversée à la protection civile franco-italo-belge.

En médaillon et ci-dessus, deux femmes au travail, réalisées par Milo Manara et dont la vente en ligne se termine le mercredi 24 juin.

La prochaine vente Christie’s sera uniquement digitale

Constatant qu’une seule de ces trois ventes sera rythmée au son du marteau, nous nous sommes demandés comme Christie’s et Huberty-Breyne envisageait leur prochaine vente prestige. Leur gestion et leur stratégie seront-elles différentes entre Tessier-Sarrou d’un côté, et Christie’s de l’autre ?

« Nous avions programmé avec Christie’s une vente au mois d’octobre, nous explique Alain Huberty. Mais je les ai eus au téléphone au début du déconfinement pour leur expliquer qu’avec l’arrêt des activités pendant la crise, il nous était impossible d’organiser cela en trois mois. Avec l’engouement constaté pour les ventes en ligne comme je vous le rapportais, nous avons alors pris la décision de ne pas réaliser de vente publique, mais bien uniquement une vacation numérique pour éviter de ne rien avoir en 2020. En effet, le CEO de Christie’s m’a expliqué qu’ils avaient également misé sur les ventes online pendant la crise, qui avaient elles aussi connu un boum, au point de dépasser les montants habituels pour des ventes du même type au marteau ! »

« Notre prochaine vente avec Christie’s sera donc uniquement digitale et se déroulera un mois plus tard en novembre, le temps de rassembler les lots. Je n’ai pas d’inquiétude de ce côté-là, car dès la fin du confinement, des collectionneurs m’ont eux-mêmes contacté pour me demander quand les ventes allaient reprendre et proposer des pièces (un dessin d’Hergé, une planche de Giraud, etc.). Je pense donc que le marché est prêt pour la reprise, voire même demandeur. Quant au futur, on verra dans quelle direction nous irons. Il est possible qu’on maintienne des criées pour les ventes d’hyper-prestiges, mais rien n’empêche de rester au tout numérique pour les autres ventes Christie’s. »

Le catalogue de la vacation de ce week-end n’est plus distribué en papier

Vers un tout numérique ?

L’engouement provoqué par les ventes en ligne pendant la crise, et qui semble se maintenir pendant ce déconfinement, ainsi que cette décision de réaliser la prochaine vente Christie’s uniquement en ligne, marque une vraie rupture dans la vente des originaux et des objets liés à la bande dessinée. Les amateurs qui voulaient tant voir de leurs propres yeux les œuvres font maintenant confiance aux experts et préfèrent rester chez eux pour succomber à leur passion.

Même constat auprès des galeries : nombre d’entre elles réalisent déjà une bonne part de leurs ventes avec des expositions exclusivement virtuelles. Alors qu’elles fleurissaient dans les quartiers à la mode, verra-t-on quelques galeries fermer leurs portes pour se focaliser uniquement sur le Net ?

« Il n’est pour l’instant pas possible de savoir comment va évoluer le marché, nous répond Alain Huberty. Nous dirigeons-nous dans le futur uniquement vers des ventes digitales ? Difficile à dire, mais les acheteurs ne sont pas réticents à ce type de vacation. Nous allons d’ailleurs sans doute dans le futur n’opter que pour des catalogues numériques, auxquels se sont bien habitués les acheteurs. Avant la crise, personne n’osait spolier les acheteurs de leur sacro-saint catalogue, mais les mentalités ont évolué pendant ces trois mois. Ces catalogues papier représentent toute une organisation (impression, distribution,…), un allongement des délais, ainsi qu’un impact écologique plus faible, sans compter que cette nouvelle pratique aura comme effet une diminution des frais de vente. »

Alain Huberty
Photo : Charles-Louis Detournay.

Cette option distingue ce nouvel opérateur d’un galeriste comme Daniel Maghen, qui transforme ses catalogues en vraies monographies, au point de les proposer à la vente dans les librairies. Jouera-t-il la carte de la différence, ou va-t-il s’engouffrer dans la brèche ? L’avenir nous le dira.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Vente Tessier-Sarou "Albums & Originaux de Bande Dessinée" samedi 20 Juin 2020 À 11h00 et 13h30, Salle 11 - Drouot-Richelieu, 9, rue Drouot 75009 Paris et en ligne sur DroutOnline.com. Retrouvez ici le catalogue de cette vente

Vente Tessier-Sarou online caritative "Milo Manara" du mardi 9 au mercredi 24 juin à 17h sur DroutOnline.com. Retrouvez ici le catalogue de cette vente

Vente Tessier-Sarou online caritative "Philippe Francq" du vendredi 19 au dimanche 21 juin à 18h sur DroutOnline.com. Retrouvez ici le catalogue de cette vente

Sur le même sujet, lire Déconfinement : les galeries réouvrent timidement et Vente caritative chez Catawiki : la bande dessinée italienne à l’honneur pour sauver les hôpitaux de Bergame

Lire également une précédente interview d’Alain Huberty : Alain Huberty : « Pour cette première vacation avec Christie’s, je voulais un catalogue classique, car c’est l’âme d’Huberty-Breyne. »

 
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4 Messages :
  • "Une diminution des frais de vente" !! Waw ...

    Sauf que Drouot digital vient de décider d’infliger 2% de plus en cas d’achat on line à ses acheteurs digitaux !!!
    Alors quoi au final ? Plus ou moins ??

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    • Répondu par Michel Dartay le 20 juin à  16:58 :

      J’ai assisté à une partie de la vente Drouot cet après-midi. Que dire ? L’établissement était quasi-vide, loin de l’affluence habituelle des samedis qui attirent de nombreux curieux et badauds. Port du masque obligatoire, les visiteurs qui n’en ont pas s’en voient proposer un gratuit à l’accueil (plus lavage des mains au gel obligatoire). Ensuite itinéraire fléché, pour éviter que les gens ne se croisent (il y a de nombreux vigiles pour faire respecter ces directives, mais ils sont courtois) . Trois salles ouvertes au sous-sol, dont celle sur la BD.
      A l’intérieur, quinze sièges pour le public restreint (certains sont vides), mais bizarrement, cela ne gêne en rien les ventes, car beaucoup d’ordres sont passé par internet ou par téléphone. Au final, plus de 90% des lots ont trouvé preneur, parfois à des prix égaux ou supérieurs à l’estimation maximale.
      Une bonne vente, donc ! Même si je n’ai rien acheté.

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      • Répondu le 21 juin à  06:07 :

        Actuellement les ventes en salle couplées à leur vente en ligne taxent les acheteurs & vendeurs de 10% pour les premiers et 32% pour les seconds !

        Cela fait 42% entre ce que le vendeur reçoit et ce que paie l’acheteur pour un lot ….

        Catawiki propose par exemple 25% pour le même total avec l’avantage de ne pas devoir attendre le bon vouloir de l’organisation d’une vente qui ne peut avoir la même fréquence de ce genre de site !

        17% ce n’est pas rien, et cela pourrait faire réfléchir les collectionneurs de se retrouver ailleurs que sur Drouot Live :)

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        • Répondu par Henri Khanan le 21 juin à  18:01 :

          C’est plutôt de 10 à 12% pour les vendeurs et de 24 à 30%TTC pour les acheteurs, ce qui reste au final bien excessif !
          Maintenant, il y a bien moins cher que catawiki pour éviter les frais d’intermédiaire. ebay ne facture pas de frais aux acheteurs, et les bons vendeurs bénéficient actuellement de promotions du type un euro de frais quel que q=soit le montant de la vente. Donc les prix en tiennent compte. Il y a aussi leboncoin, mais il faut y chercher la perle rare (zéro pour cent de frais pour l’acheteur et le vendeur) et privilégier la remise en mains propres pour éviter toute déconvenue.
          Mais la nouveauté de l’année, ce sont les ventes qui se développent par le biais de Pinterest, Instagram et Facebook, là-aussi sans aucun frais. Evidemment, il convient d’être prudent !

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