Prix Asie de la Critique ACBD 2020 : Une sélection sous le signe du sérieux

9 juin 2020 0 commentaire
  • Malgré le report de Japan Expo, l’Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée remet son prix Asie, spécifiquement dédié à la production asiatique au sens large. Voici les cinq finalistes 2020 choisis par le comité Asie et soumis au vote de la centaine de membres de l’ACBD.

C’est peut-être la conséquence du contexte pesant du confinement générée par la pandémie du Covid-19 : la sélection du Prix Asie 2020 se trouve marquée par une forme de gravité dans les sujets abordés par les titres choisis, même si le ton de certains se veut parfois décalé. Ainsi, violence des pulsions, mélancolie, fugue adolescente, univers carcéral, contexte de guerre forment la toile de fond de cette sélection dans laquelle se trouve donc le successeur des Montagnes Hallucinées de Gou Tanabe, lauréat 2019 du Prix Asie.

Rappelons quelques principes présidant à cette sélection dont nous vous présentions récemment les tendances depuis sa création il y a une douzaine d’années. Tout d’abord que le Prix Asie de la Critique ACBD récompense chaque année un titre paru entre deux éditions de Japan Expo – soit de juillet d’une année à juin de la suivante.

Cette sélection se concentre globalement sur les nouveautés tout en tenant compte de la spécificité « sérielle » du manga : des séries ayant jusqu’à 9 tomes publiés, et ayant eu un volume paru dans l’année, peuvent concourir. Cette sélection est opérée par un comité dédié – dont l’auteur de ces lignes fait partie – réunissant une quinzaine de membres de l’ACBD particulièrement intéressés par le manga [1].

Voici donc la liste des finalistes de cette édition 2018, publiée sur le site de l’ACBD :

TitreAuteur Éditeur
Blue Giant Shinichi Ishizuka Glénat
Mauvaise Herbe Keigo Shinzo Le Lézard Noir
Ma vie en prison Kim Hong-mo Kana
Sengo Sansuke Yamada Casterman
La Vis Yoshiharu Tsuge Cornélius

Une forme de « sécurité » se dégage de cette liste notamment du fait du mastodonte Tsuge dont La Vis est certainement l’un des récits clés. La dimension auctoriale est confirmée par les autres titres, issus d’éditeurs ou de collections à forte « exigence ». Ce sont donc des éditeurs plutôt habitués à être présents dans la sélection finale que l’on retrouve cette année, de plus petits éditeurs ou des collections un peu atypiques n’ayant pas franchi les dernières étapes de la sélection.

Prix Asie de la Critique ACBD 2020 : Une sélection sous le signe du sérieux

Blue Giant- Par Shinichi Ishizuka - Glénat

On notera toutefois, comme phénomène de l’année, la présence de Blue Giant, série débutée en 2018, déjà dans le hors compétition les deux années précédentes. La série arrive à son terme (avant une suite), avec son dixième tome à paraître cet été. Il s’agit donc d’un choix singulier pour cette sélection, celui d’une véritable série, que l’on peut juger dans son ensemble, quand le prix met d’habitude l’accent sur les récits courts ou les anthologies.

Blue Giant narre les aventures d’un jeune homme qui devient saxophoniste autodidacte. Son auteur Shinichi Ishizuka, déjà remarqué pour Vertical, réalise là un véritable tour de force : son récit joue d’un montage quasi documentaire pour donner du rythme aux événements racontés et magnifier le parcours du héros tandis que la mise en scène de la musique, gageure s’il en est en dessin, puise dans le répertoire expressif des codes du manga de sport. Au final, le manga dégage une intensité folle qui tire sa source du jazz quasi dissonant produit par son personnage principal.

Mauvaise Herbe - Par Keigo Shinzo – Le Lézard Noir

Drame à la fois sociétal et intime, Mauvaise herbe investit les marges à l’abandon, mais discrètes, de la société japonaise. Un policier en fin de carrière, à la vie personnelle et familiale brisée, retrouve lors d’une descente dans un lieu de prostitution de mineures, une jeune fille sosie de sa propre fille accidentellement disparue bien des années plus tôt.

Se noue alors une relation compliquée entre ce policier qui cherche à aider la jeune fugueuse et celle-ci, déjà très abîmée par la vie, légitimement méfiante vis-à-vis des hommes, en quête de stabilité mais refusant de devenir, une fois encore, une projection fantasmatique, même filiale. Un récit aussi poignant que puissant, d’une grande finesse d’écriture des personnages, amorçant des questionnements existentiels liés à l’adolescence ou au mitan de la vie.

Ma vie en prison - Par Kim Hong-mo - Kana

Manhwa publié il y a deux ans en Corée, Ma vie en prison revient sur l’expérience carcérale vécue par son auteur vingt ans plus tôt. Un emprisonnement consécutif à un engagement politique. C’est donc d’abord de liberté d’expression dont il est question dans ce volume. Mais au-delà de point de départ évident, c’est la société japonaise et l’histoire tumultueuse de sa démocratie, depuis le massacre de Gwangju jusqu’aux crises récentes qui se trouve examinée.

Passionnant d’un bout à l’autre, Ma vie en prison conjugue la chronique quotidienne d’un détenu, à travers la découverte du monde de ses codétenus, avec le mouvement historique du développement politique du son pays. Positif et mélancolique à la fois, mêlant espoirs et désenchantement, cet album a su convaincre aussi par son dessin au graphisme expressif.

Sengo - Par Sansuke Yamada - Casterman

Sengo nous plonge dans le Japon de l’immédiat après-guerre. On y suit le parcours de deux anciens soldats, Toku et Kodamatsu. À travers eux, c’est le mode de vie, ou plutôt de survie, des habitants de Tokyo en 1945, après la défaite, sous l’occupation américaine, qui se donne à lire. La guerre s’y découvre également, à travers notamment un flash-back au second volume de la série.

Mais c’est surtout la tonalité, à la fois drôle, brute et tragique qui confère toute la puissance à ce récit. L’horreur semble partout mais les personnages se ne laissent pas abattre. Une humanité s’y livre sans fard dans la peinture d’une époque trouble, tout en laissant mélo et pathos de côté, mais sans lésiner sur réalité, parfois grossière et violente, de ce paysage et de ces personnalités.

La Vis - Par Yoshiharu Tsuge - Cornélius

Est-il encore besoin de présenter Yoshiharu Tsuge ? Pilier de Garo au tournant des années 1970, objet d’une remarquable exposition à Angoulême cette année, c’est une légende du manga qui intègre la sélection du Prix Asie avec le deuxième tome de l’anthologie que lui dédie Cornélius. Il s’agit d’ailleurs peut-être du volume le plus intéressant de cet ensemble par sa dimension de charnière au sein de la carrière du mangaka puisque cela correspond à la fin de sa participation à la revue Garo.

Composé de sept nouvelles, dont celle éponyme, La Vis propose une lecture exigeante, difficile d’accès sans accompagnement permettant de mesurer son importance dans l’histoire du manga. Celle-ci s’avère pourtant cruciale, de par les expérimentations graphiques qui s’y expriment ou encore du fait de construction narrative semblant emprunter à l’association libre. Absurde, onirisme, pulsionnel et lutte contre les tabous caractérisent ainsi une exploration, sans concession, par l’auteur de son intimité psychique.

Société, patrimoine et récits de genre pour le hors compétition

Cette liste est complétée par un « hors compétition » de quinze titres « coups de cœur » dont « le Comité de Sélection Asie-ACBD recommande également la lecture ». Il s’agit de titres que le jury tient particulièrement à distinguer et/ou passés très près d’être finalistes. On y trouve la confirmation des thématiques sociales et sociétales de cette édition (En proie au silence, Intraitable, Un Pont entre les étoiles, Zenkamono), du poids de l’édition patrimoniale (ou d’auteurs « historiques ») dans ce secteur (Getter Robot, Ma Maman, Peuple invisible et même, dans une certaine mesure, Himizu) et enfin de l’intérêt suscité par des récit de genre, de la SF à la comédie (Gigant, Hi Score Girl, Kamuya Ride, Origin ou La Voie du tablier).

TitreAuteur Éditeur
En proie au silence Akane Torikai Akata
Getter Robot Gô Nagai et Ken Ishikawa Isan Manga
Gigant Hiroya Oku Ki-oon
Himizu Minoru Furuya Akata
Hi Score Girl Rensuke Oshikiri Mana Books
Intraitable Choi Kyu-Sok Rue de l’Échiquier
Kamuya Ride Masato Hisa Vega
Les Liens du sang Shûzô Ôshimi Ki-oon
Maladroit de naissance Yaro Abe Le Lézard Noir
Ma Maman Li Kunwu Kana
Origin Boichi Pika
Peuple invisible Shohei Kusunoki Cornélius
Un Pont entre les étoiles Kyukkyupon Akata
La Voie du tablier Kousuke Oono Kana
Zenkamono Masahito Kagawa et Tohji Tsukishima Le Lézard Noir

Ainsi, sur 20 titres sélectionnés, ce sont 12 éditeurs différents qui se trouvent distingués. On observe le retour en force de deux « petits » éditeurs déjà primés : Cornélius (1 en compétition et 1 hors compétition) et Le Lézard Noir (1 en compétition et 2 hors compétition). Kana confirme sa présence année après année (1 en compétition, 2 hors compétition). Akata n’est pas présent dans les finalistes en compétition mais place trois titres hors compétition.. Ki-oon ne réalisera pas la passe de trois, puisque l’éditeur n’a aucun finaliste, mais peut se consoler avec deux titres hors compétition. Enfin, parmi les éditeurs présents une fois dans l’ensemble de la sélection, deux sont des « gros », Casterman en compétition et Pika hors compétition, tandis que quatre « petits » ne sont pas passés loin d’avoir un titre finaliste : Isan Manga, Mana books, Rue de l’Échiquier et Vega.

Autres observations sur cette liste : d’une part le Prix Asie porte bien son nom et prospecte au-delà du Japon et du manga avec des titres coréens et chinois ; d’autre part le caractère sériel de ce format de bande dessinée permet à des titres d’être présents en sélection plusieurs années de suite. C’est le cas pour Origin et Les Liens du sang par exemple, déjà dans la liste hors compétition l’an dernier, ou encore de Blue Giant qui passe du hors compétition à la liste des candidats au prix 2020 à la faveur de l’aboutissement de la série.

(par Aurélien Pigeat)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

[1Ce comité, piloté par Aurélien Pigeat, se compose des personnes suivantes : Frederico ANZALONE (ATOM, Bodoi.info), Hélène BENEY (Canal BD Magazine, Zoo), Jérôme BRIOT (Zoo), Yaneck CHAREYRE (Zoo, Les Chroniques de l’invisible, Bayday tube) Jérôme DIEUSET (Télé Z, Télé Z Jeux), Stéphane DUBREIL (Guerres et histoire, casesdhistoire.com), Patrick GAUMER (Dictionnaire mondial de la BD [Larousse]), Laurent GIANATI (bdgest.com), Stéphane JARNO (Télérama), Sébastien LANGEVIN (Canal BD Manga Mag), Bernard LAUNOIS (auracan.com), Thierry LEMAIRE (Zoo, actuabd.com, casesdhistoire.com), Laurent MÉLIKIAN (actuabd.com, le Magazine des espaces culturels, Les Nouvelles d’Arménie), Aurélien PIGEAT (actuabd.com) et Florian RUBIS (actuabd.com)

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