Pygmalion - Sandrine Revel - Les Arènes BD

25 juillet 2018 0 commentaire
  • "Pygmalion" est une bande dessinée qui se réclame librement inspiré de l'œuvre de Jean-Jacques Rousseau. Elle revisite le mythe du sculpteur tombé amoureux de Galatée, sa statue. En vérité, son ascendance est bien plus compliquée et bien antérieure au philosophe français. Retour sur un mythe qui sera passé entre de nombreuses mains, d'Ovide à Sandrine Revel...

Le Pygmalion de Jean-Jacques Rousseau est méconnu du grand public, bien qu’il soit considéré par les spécialistes comme son œuvre dramatique la plus éminente. Il s’agit d’un mélodrame, genre théâtral populaire qui accentue beaucoup les effets de pathétique et alterne entre monologues, pantomimes et musique. Il est écrit en 1762 ; la même année, le philosophe écrivait Le Contrat social.

Pygmalion - Sandrine Revel - Les Arènes BD
Un artiste en pleine crise existentielle.
Pygmalion © Sandrine Revel

Mais le mythe de Pygmalion est bien antérieur au siècle des lumières : il nous provient tout droit de la Grèce antique, des Métamorphoses d’Ovide. C’est l’histoire du sculpteur Pygmalion, tombé amoureux de sa statue la plus belle, la plus aboutie, Galatée. À force de la contempler, il croit la voir s’animer et tend de plus en plus vers la folie. Vénus intervient alors par pitié, donnant vie à l’être de marbre. Au cours du Moyen-Âge, le mythe est proscrit, taxé d’idolâtrie. Mais une fois cette période passée il sera souvent revisité pour les interrogations qu’il soulève sur la création et la vanité. Citons seulement Le Chef d’œuvre inconnu de Balzac dans lequel le peintre Frenhofer tombe amoureux de son tableau et sombre dans la folie, persuadé de pouvoir donner vie à sa Belle Noiseuse.

La Galatée de Camille Claudel donne une impression de mouvement et de déséquilibre, à l’image de ses véritables sculptures.
Pygmalion © Sandrine Revel

La version de Rousseau est la seule dans laquelle Pygmalion donne vie à sa création sans aucune aide divine. Elle n’est jouée pour la première fois qu’en 1770, à l’Hôtel de Ville de Lyon et reste très peu jouée de nos jours. La musique est alors l’œuvre d’Horace Coignet, musicien lyonnais. En 1779, Georg Benda se penche dessus et en propose sa propre interprétation en compagnie de l’écrivain Friedrich Wilhelm Gotter, qui réécrit le texte original. La première représentation a lieu le 30 septembre de la même année au Théâtre Ekhof à Gotha, en Allemagne. Cette version de Benda et Gotter a la particularité de mettre en scène trois personnages dont un seul avec des répliques.

La conjugaison du texte de Rousseau et de la musique de Georg Benda donnera naissance à un nouveau genre : le mélologue. Le mythe est alors mis en scène sous la forme d’un monologue entrecoupé d’intermèdes musicaux. Sous la direction de Claire Gibault, c’est cette version finale qui est interprétée par le Paris Mozart Orchestra le 15 juin 2018. L’enregistrement de cette interprétation est disponible à cette adresse. C’est à partir de cette interprétation du mythe que Sandrine Revel va composer sa bande dessinée.

Et finalement, quel résultat ?

Claire Gibault et le Paris Mozart Orchestra ont interprété le Pygmalion de Georg Benda à la Philharmonie.
Pygmalion © Sandrine Revel

Sandrine Revel qui en 2016 recevait le Prix Artémisia pour son biopic Glenn Gould, la vie à contre-temps introduit une nouvelle dimension au mythe. Elle ajoute vraiment sa pierre à l’édifice : la figure de Pygmalion est ainsi endossée par quatre sculpteurs, Auguste Rodin, Niki de Saint-Phalle, Camille Claudel et Ron Mueck. À chaque fois, Galatée est revisitée selon leurs styles artistiques respectifs. Cela permet de faire le lien entre mythe et réalité, d’ancrer l’imaginaire dans la vérité. Une façon de dire que ces interrogations sur la création et la vanité nous concernent aussi, que ce n’est pas que de la fiction.

Comme souvent chez Ovide, ce mythe questionne sur l’identité et la perception de soi.
Pygmalion © Sandrine Revel

De même, cet album rend bien compte du caractère transmédiationnel du mélologue. La bande dessinée s’ouvre sur une représentation du Paris Mozart Orchestra. De les mains de Claire Gibault, la chef d’orchestre, jaillit une multitude d’oiseaux qui nous mènent à Pygmalion. La transition entre les passages sur l’orchestre et ceux sur le sculpteur se fait ainsi toujours par ces volatiles orangés. Il n’est pas étonnant de constater la facilité que Sandrine Revel a à s’accommoder de la dimension musicale quand on sait qu’elle est elle-même pianiste. Les questionnements sur l’identité et la folie passent par le biais de masques, le cœur de l’artiste bat au rythme de la musique... Il y a une foule de petites trouvailles de ce genre dans l’album.

Au niveau du dessin, on sent tout de suite que Sandrine Revel est aussi peintre : il y a un vrai travail sur les textures et les couleurs. Le côté flashy des couleurs de l’orchestre peut déranger, mais il permet de distinguer visuellement les deux univers. La composition des pages accompagne elle aussi la transition entre les deux, c’est habile. Revel n’hésite pas à alterner la taille et la forme de ses cases voire à étaler son talent sur de pleines pages.

Pygmalion prend ici les traits d’Auguste Rodin, l’illustre sculpteur du Penseur et de la Porte des Enfers.
Pygmalion © Sandrine Revel

Un bon album à lire et écouter !

(par Céline Bertiaux)

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Pygmalion - Sandrine Revel - Les Arènes BD - Format 22x30 cm - 82 pages en couleur - couverture rigide - parution 23 mai 2018 - 20 Euros

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