Quand dessin et littérature marchent au Canon

  • Cinquante auteurs de bande dessinée réinterprètent 189 chefs-d'œuvre de la littérature mondiale. Ce premier tome d'une série de trois pose d'emblée le niveau de cette aventure graphique : ambitieuse, d'une jubilatoire démesure tout en imposant le respect. Une découverte culturelle à de multiples niveaux !
Quand dessin et littérature marchent au Canon
Les différents styles graphiques se côtoient sans difficulté.
Ici, l’adaptation d’un conte amérindien par Edmonds & Farritor

Auteur de plusieurs anthologies à succès, Russ Nick explique dans l’introduction de ce premier pavé de 500 pages comment il lui est venu l’idée de ce Canon graphique : « Nous vivons l’âge d’or du roman graphique, du neuvième art, et de l’illustration en général. Les artistes talentueux sont légion. Recourant à toutes les techniques, tous les styles et toutes les approches imaginables, ils créent un tel flux de matériau incroyable, formidable, divertissant et révolutionnaire qu’il est pratiquement impossible de suivre le rythme. Et si parmi eux, un groupe d’artistes utilisait comme source les plus grandes œuvres littéraires jamais écrites ? »

« Telle était la question qui m’a traversé l’esprit, il y a quelques années, alors que j’étais à la section Romans Graphique d’une librairie, continue Russ Nick. Ayant feuilleté la version graphique du “Procès” de Franz Kafka (adapté par Mairowitz et Montellier), j’ai eu une sorte de révélation. Je pris conscience que des nombreuses adaptations graphiques extraordinaires d’œuvres littéraires avaient été publiées, ces dernières années. Mes instincts d’anthologiste entrèrent alors en action, il me fallait répertorier le meilleur de ce qui avait été fait, commander de nombreuses nouvelles adaptations et assembler le tout. »

Rapidement, par son inventaire et ses commandes, Russ Nick se rendit compte qu’il accumulait beaucoup trop de matériau pour que cela puisse entrer dans un seul volume. C’est pourquoi cette aventure du Canon graphique sera finalement une trilogie : le premier tome qui vient de sortir est consacré à la littérature de l’antiquité à la fin du XVIIIe siècle. Les deux autres volumes paraîtront dans le courant de 2013 et revisiteront respectivement les œuvres du XIXe siècle et du XXe siècle.

"De Rerum Natura", de Lucrèce, adaptée par Bilby & Fetter-Vorm

Mais déjà, ce premier tome donne le tournis ! 500 pages, une kyrielle d’auteurs et d’illustrateurs passant des figures incontournables du roman graphique aux auteurs très talentueux de la nouvelle génération, un choix de textes littéraires fondateurs et universels, ainsi qu’une grande diversité dans les schémas d’adaptation. Impossible de citer tous les auteurs et les 56 œuvres adaptées, mais les lecteurs intéressés pourront en retrouver la liste complète sur le site du Canon graphique.

Évoquons néanmoins certains titres, afin de montrer l’éclectisme des textes littéraires repris dans ce premier volume : Gilgamesh, L’Odyssée, L’Énéide, les légendes de Beowulf, Les Mille et une nuits, La Divine comédie de Dante, les Contes de Canterbury de Chaucer, Le Paradis perdu de Milton, ainsi que l’adaptation de pièces de la Grèce antique comme Médée d’Euripide et Lysistrata d’Aristophane.

Après les grandes épopées anciennes, le voyage continue avec des interprétations des textes sacrés : le livre de Daniel et le livre d’Esther de l’Ancien Testament, l’Apocalypse de Jean et aussi les pensées de Lao Tseu, des poèmes soufis de Rumi, l’épopée sanskrite la Mahâbhârata, le texte mythologique maya Popol Vuh, Le Dit du Genji, des poèmes de l’âge d’or de la littérature chinoise, Le Livre des morts tibétain et des pièces du théâtre Nô japonais…

L’Odyssée prend de nouvelles couleurs, grâce aux pastels de Gareth Hinds

Bien entendu, La culture du vieux continent n’a pas été oubliée. On retrouve deux pièces de Shakespeare, Le Roi Lear et Le Songe d’une nuit d’été ; le Journal de James Boswell par Robert Crumb côtoie le Banquet de Platon, la dernière Ballade de François Villon, Les Voyages de Gulliver de Swift, Candide de Voltaire et Don Quichotte de Cervantès, par Will Eisner. Et puis des extraits de poèmes de Sapho, un essai de Benjamin Franklin, des Lettres d’Héloïse & Abélard et Les Liaisons dangereuses de Laclos, pour ne citer qu’eux.

La grande intelligence de ce Canon graphique consiste à ne pas se limiter aux pages d’adaptation. Chaque œuvre littéraire est introduite par une brève présentation contextuelle. De plus, outre une bibliographie complète en fin de volume, on retrouvera également toute les informations voulues concernant les auteurs et collaborateurs rencontrés dans cette anthologie.

La Pérégrination vers l’Ouest, de Wu Cheng’en, vue par Conor Hughes

Ainsi, Le Canon graphique ne se suffit pas d’une représentation tronquée de ces textes fondateurs, il permet de démontrer toute la consistance de l’adaptation en bande dessinée, permettant aux novices d’appréhender toute la puissance de ces textes incontournables. C’est également une façon originale de présenter bien des styles graphiques différents. Il s’avére sans doute impossible que vous soyez charmé par l’ensemble d’entre eux, mais la multitude des courants présentés permet de dépasser rapidement une adaptation qui vous paraîtrait moins engageante, afin de vous concentrer sur des pages devant lesquelles vous ne pourrez que vous extasier.

Le mot d’ordre du Canon graphique est donc la découverte ! Découverte de textes souvent évoqués sans pour autant être lus, découverte d’auteurs incontournable ou représentant la nouvelle génération selon que vous soyez experts ou non en romans graphiques nord-américains, découverte de styles graphiques, réelle porte d’entrée vers de nouvelles lectures.

Lao Tseu, par Fred Van Lente & Ryan Dunlavey

Avec toutes ces qualités, il faut néanmoins noter que Le Canon graphique fait principalement appel à des auteurs américains et canadiens. Bien entendu, bien des œuvres présentées dans ce premier volume ont également été adaptées par des auteurs franco-belges. Le choix de Nick Russ a été de se porter principalement sur des auteurs qu’il connaissait, mais rien n’empêche un éditeur francophone d’appliquer le même canevas anthologique à la production européenne, histoire de remettre en avant des albums déjà parus, et de donner leur chance à de nouveaux talents.

Doublée d’une portée pédagogique certaine, Le Canon graphique est une réussite qui emportera ses lecteurs dans un voyage universel, à la rencontre de la pensée des hommes, et des techniques pour les adapter. On piaffe d’impatience de découvrir la suite !

L’épopée de Gilgamesh, tirée de la série de bandes dessinées autopubliées par Kevin Dixon

(par Charles-Louis Detournay)

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Le Canon graphique - collectif - Éditions Télémaque

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