"Quartier Lointain" réussit sa transposition au cinéma

24 novembre 2010 0 commentaire
  • {[Quartier lointain->art10942]}, l’adaptation cinématographique du [manga éponyme->719] de {{[Jirô Taniguchi->art10982]}} sort ce 24 novembre dans les salles françaises et belges. {{[Sam Garbarski->art10993]}}, loué par la critique pour son précédent film {Irina Palm} a retranscrit subtilement l’âme de l’œuvre originelle tout en s’appropriant l’histoire.

Pour son troisième film, Sam Garbarski s’est penché sur une œuvre culte qui fut à la fois récompensée par le « Prix du meilleur scénario » au Festival de la BD d’Angoulême en 2003 et par le « Prix de la meilleure BD adaptable au cinéma » au Forum Cinéma et Littérature de Monaco un an plus tard.

Pourtant, rien ne destinait ce manga à de pareils honneurs : Jirô Taniguchi a publié discrètement « Harukana Machi au Japon en 1998. Frédéric Boilet en avait supervisé la traduction et réalisé des retouches graphiques pendant un an et demi, pour en « occidentaliser » la lecture. Le premier volume du diptyque Quartier lointain était paru en septembre 2002 dans la collection Écritures des éditions Casterman.

Le public français découvrait une œuvre émouvante, touchante et poétique, mettant en scène Hiroshi, un cadre moyen quinquagénaire, qui revit une partie de son adolescence dans son village natal au début des années 1960.

Les absences répétées du père d’Hiroshi vont lui rappeler que celui-ci va définitivement quitter sa famille un maudit soir. L’adolescent porte pour la première fois un regard d’adulte sur ses parents, tentant de comprendre les raisons profondes de la fuite prochaine de son géniteur. La tentation est grande : pourrait-il influer sur le cours des événements ?

"Quartier Lointain" réussit sa transposition au cinéma
Thomas (adulte), incarné par Pascal Greggory
(c) Patrick Muller

Quartier lointain et Le Journal de mon père (paru entre 1999 et 2000) sont des œuvres-clé qui ont permis au grand public de découvrir le genre du manga sans qu’il lui soit nécessaire d’entre dans la peau d’un otaku. Même si de nombreuses œuvres adultes avait déjà été publiées auparavant sur le marché européen, ce sont celles de Taniguchi qui ont permis de briser l’image faussée qu’avait le public bédéphile par rapport aux mangas. En publiant Jirô Taniguchi au format du roman graphique, les éditions Casterman ont donné aux mangas une « respectabilité » inédite.

Une adaptation cinématographique périlleuse, mais réussie

Sam Garbaski reprend la trame originelle de l’ouvrage, son contexte et le passé familial lié à la guerre, en la transposant dans un cadre européen. Il a gardé la sève, l’âme, la poésie et les émotions retenues du manga pour bâtir une adaptation cohérente qui s’accorde néanmoins quelques libertés par rapport à l’œuvre d’origine, changement de média oblige ! Le film comprend de nombreux moments de doux « flottements contemplatifs », qui ne sont pas sans évoquer les origines japonaises du récit. Ce conte moderne est basé sur la nostalgie de l’enfance et sur une question toute simple : peut-on changer son passé en le revivant ?

Le film est porté par la voix posée – presque détachée – de Pascal Greggory, le narrateur. L’acteur incarne Thomas Verniaz adulte, (Hiroshi dans le manga) avec sobriété, comme pour marquer qu’il traverse une période de déprime ou de grosse fatigue. Thomas est auteur de bande dessinée. Sa série, « Agatha Hayes », est éditée par les éditions Casterman. Il semble bénéficier d’un succès d’estime, mais sa carrière patine. Il s’endort dans un train qui doit le ramener chez lui, après avoir dédicacé dans un salon du livre. Il se réveille par accident dans le village de son enfance. Il s’était trompé de quai et avait choisi cette voie machinalement. La prochaine correspondance pour Paris ne part dans quelques heures. Il mets ce temps à profit pour visiter les lieux où il a vécu pendant son enfance et pour se recueillir sur la tombe de sa mère. Pris d’un malaise en regardant un papillon s’envoler, il perd connaissance. Il se réveille dans le corps du jeune garçon qu’il était à quatorze ans,gardant néanmoins sa conscience d’adulte.

Thomas (adolescent), incarné par Léo Legrand
(c) Patrick Muller

Des hommages à la bande dessinée.

Dès ces scènes, qui se déroulent dans les années 1960, Sam Garbarski rend hommage à la bande dessinée, en truffant ses décors d’éléments décoratifs rappelant que Thomas aime le neuvième art : On aperçoit des rappels visuels à Lefranc (La Grande Menace), Blueberry (L’Aigle Solitaire), à Tarzan, à Tintin via le pyjama de Thomas qui est décoré par la fusée lunaire. Frank Pé, l’auteur de Zoo, comme nous vous l’avons raconté, a prêté son talent pour al réalisation des planches de « Agatha Hayes ».



Des acteurs convaincants.

Le jeune Léo Legrand qui incarne Thomas adolescent fait un sans-faute. Il est parvenu à garder dans son jeu un juste équilibre pour que son personnage ait des comportements d’adulte, tout en conservant des gestes ou des attitudes plus « enfantine ». Le film doit aussi beaucoup aussi à Jonathan Zaccaï, qui s’emmure dans le mutisme pour mieux faire partager au spectateur ses terribles interrogations. « Un rôle sur le fil », nous a dit confié.

L’Allemande Alexandra Maria Lara joue le rôle de la mère de Thomas. Elle parvient à retranscrire la volonté du personnage de former une famille idéale, malgré ses blessures.

À travers une mise en scène épurée, Sam Garbarski s’attarde sur le temps présent, en filmant ces «  », ces instants où rien ne se dit, et où pourtant tout se fait ! Ces moments sont accentués par une musique electro-pop mélancolique, aérienne et planante du groupe Air. Le film comporte évidement de nombreuses scènes rythmées et amusantes qui permettent de creuser la personnalité des personnages, et éviter que l’acuité du spectateur ne vacille dans les scènes plus contemplatives.

Anna, la mère, jouée par Alexandra Maria Lara
(c) Béatrice Pettovich

La caution de Jirô Taniguchi, l’auteur de Quartier lointain.

Jirô Taniguchi nous a confié avoir apprécié cette fable poétique et envoûtante qui apporte « une profondeur nouvelle, une autre dimension grâce à l’émotion suscité par le jeu des acteurs  ». Le mangaka a cautionné le film en le défendant auprès de la presse belge et française en octobre dernier, en faisant une apparition dans les dernières minutes de l’adaptation à la manière d’Hitchcock.

Tout comme dans le manga, la fin de ce voyage étrange, ce « rêve interpellant », prend fin en laissant le spectateur "en suspension", porté pendant quelques temps par la poésie et les interrogations suscitées par ce film touchant.

La confrontation entre le fils et le père (Jonathan Zaccaï)
(c) Patrick Muller.

(par Nicolas Anspach)

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