Que sa volonté soit faite : le mythe du dieu tombeur

8 juin 2014 0 commentaire
  • Keima, le "dieu tombeur", a une nouvelle mission depuis peu : retrouver les déesses qui ont enfermé il y a bien longtemps les anciens démons. Pour cela, il doit séduire six filles en une semaine ! Un pari fou, mais Keima n'a pas le choix s'il désire sauver la vie de Kanon, victime d'une malédiction. Retour en profondeur sur un manga atypique au succès inattendu, surtout pour son auteur !

Débuté en 2008, Que sa volonté soit faite s’est achevé en prépublication au Japon en début d’année, et comptera un total de 26 tomes (le dernier tome sortira à la fin du mois). L’occasion, avec la sortie du tome 15 en France, de revenir en détails sur ce manga particulier appartenant au genre dit harem – c’est à dire les récits où un jeune garçon se retrouve entouré d’une ribambelle de filles amoureuses de lui.

Un auteur revenu des Enfers

Pour saisir en quoi son héros et sa structure s’avèrent atypique du genre, il est nécessaire d’évoquer d’abord le parcours de son auteur, qui ne ressemble pas à celui de beaucoup d’autres.

Tamiki Wakaki a 21 ans en 1993 lorsqu’il remporte le prix Shôgakukan dans la catégorie « jeune auteur ». Cette récompense lui permet de prendre contact avec la fameuse maison d’édition. Néanmoins ses one-shots ne reçoivent pas un bon accueil chez l’éditeur. Il travaille un temps comme assistant mangaka, mais ses projets continuant d’être rejeté, il décide de retourner dans sa ville natale d’Osaka.

Que sa volonté soit faite : le mythe du dieu tombeur

Il devient alors un NEET et ne fait pas grand-chose de ses journées en dehors de jouer à des jeux vidéo. En 2000 il recommence à soumettre des one-shots et finalement en 2006, après une décennie d’insistance, il réussit à obtenir une sérialisation... qui sera annulée au bout d’un an, pour des raisons peu claires.

Peu de temps après, Tamiki Wakaki explique sur son blog qui lui reste sur son compte en banque moins de 10 000 yens (environ 100 euros à l’époque) et qu’il a 3 solutions : 1. Réduire ses dépenses 2. S’endetter 3. Annuler la pré-commande de Ninja Gaiden II. Il choisit l’option 2. Une anecdote qui n’a rien d’anodine comme nous allons le voir par la suite.

Cependant il ne se désespère (toujours) pas et publie (encore) un nouveau one-shot : Koishite !? Kami-sama !!. Cette histoire obtient de façon inattendue les faveurs de son éditeur et devient sa seconde sérialisation : Kami nomi zo Shiru Sekai (littéralement Le monde que seul Dieu connaît), publié en France sous le titre de Que sa volonté soit faite.

Manga à succès, l’oeuvre de Tamiki Wakaki a été déclinée en un animé de trois saisons, un manga spin-off, deux light novels et a fait partie pendant six ans des titres phares du magazine Weekly Shônen Sunday. L’aspirant mangaka-NEET a ainsi réussi à publier, après plus de dix années de persévérance, une série à succès, et sur un thème très spécifique et cher à son cœur !

Rien n’est plus sérieux pour Keima que lorsque la partie commence.
© 2008 Tamiki Wakaki / SHOGAKUKAN

Un monde que lui seul connaît

Keima Katsuragi est un otaku spécialisé dans les jeux de drague. Il a pour habitude de faire tous les jeux qui sortent et d’en venir à bout à une vitesse incroyable. Surnommé le "dieu tombeur", il est sans égal lorsqu’il s’agit de séduire une héroïne virtuelle. A l’opposé les filles réelles ne l’intéressent pas. Pour lui la réalité n’est qu’un jeu raté et imparfait, qu’il snobe et méprise.

Il est important de souligner que Keima est un otaku par choix et par goût, et n’aspire à aucun moment à trouver une place dans la société ou à devenir ami avec des gens réels. Il préfère être le dieu d’un monde régi par des règles qui lui semblent logiques et cohérentes -au contraire de la vie réelle.

Keima et sa théorie de l’amour.
© 2008 Tamiki Wakaki / SHOGAKUKAN

Le quotidien de notre héros bascule le jour où il rencontre une jeune démone, Elsy, qui chasse des âmes en fuite. Ces âmes ont pour habitude de se cacher dans les failles du cœur des jeunes filles. Pour les chasser la méthode consiste de les faire tomber amoureuses – c’est-à-dire combler ces failles par l’amour. Suite à un quiproquo Keima signe un contrat avec Elsy et se retrouve à devoir mettre en œuvre toute sa science de "dieu tombeur" pour séduire des filles réelles et en 3D !

Le récit repose sur l’idée toute simple d’appliquer les codes des jeux de drague, relativement populaires au Japon, à la vie réelle et à travers une sorte d’ultime otaku. Cependant Keima n’apparaît pas comme le gentil héros, timide, passif, typique de ce type d’œuvre. Il est au contraire très sûr de lui, à la limite de l’arrogance par rapport à la réalité qu’il trouve tout simplement aseptisé.

Recto : Une déclaration troublante...
© 2008 Tamiki Wakaki / SHOGAKUKAN

La narration utilise deux mécaniques principales.

Tout d’abord l’humour avec un héros aux réactions constamment décalées, appliquant à la réalité des logiques purement de joueur : cumuler des points de rencontre, créer des événements originaux en adéquation avec le caractère de l’héroïne, trouver le bon flag (c’est à dire l’événement faisant passer à l’étape suivante), etc. Néanmoins il ne s’agit jamais de critiquer les otakus -Tamiki Wakaki en étant un lui-même- mais de s’amuser, de façon légère, de leurs tics et de leur vision particulière du monde. Ces derniers constituent d’ailleurs les premiers fans du manga, appréciant ce héros qui assume et revendique son statut.

A cela s’ajoute un aspect psychologique. En effet l’élément le plus important chez une héroïne pour Keima est sa personnalité et il s’avère que la conquête de ses cibles (terminologie de joueur) se transforme souvent en résolution d’un problème personnel. Notre "dieu tombeur", malgré tout ce qu’il prétend, se révèle être un fin psychologue et observateur de la nature humaine, et joue en fin de compte plus souvent le rôle de thérapeute que celui de Casanova. A noter un point important, la jeune fille oublie tout de Keima une fois qu’il a réussi à la libérer de l’âme en fuite qui se nourrissait de son trouble.

Verso : ...une rencontre savamment préparée !
© 2008 Tamiki Wakaki / SHOGAKUKAN

Le récit s’appuie donc sur le paradoxe que son héros, individu asocial par excellence, se retrouve ironiquement, de par sa position à la marge du monde, en mesure de porter un regard lucide et juste sur les gens qu’il rencontre.

Retrouver les déesses des anciens temps

Dans l’arc narratif actuel, Keima doit reconquérir certaines de ses anciennes cibles, et plus particulièrement six d’entre elles qui abritent les âmes des sœurs Jupiter, les déesses ayant scellées jadis les anciens démons, maléfiques – les nouveaux démons comme Elsy étant au contraire des êtres faisant le bien.

Pour notre héros, les humains sont toujours maîtres de leur destin.
© 2008 Tamiki Wakaki / SHOGAKUKAN

La difficulté repose sur le fait qu’il doit conquérir plusieurs filles en même temps -avec à la clé quiproquos et agendas surchargés- et cela en une semaine. En effet il a besoin du pouvoir des sœurs Jupiter réunies pour sauver l’une d’elle, victime d’une malédiction provoquée par les agents des anciens démons. Et seul l’amour a le pouvoir de réveiller ces déesses endormies !

Dans ce quinzième tome, Keima qui a déjà rassemblé et éveillé trois des sœurs Jupiter, décide d’achever la reconquête de Yui mais un problème "technique" se pose. Cette dernière s’habille et se comporte en homme ! Keima décide donc de devenir une héroïne, pour que ce soit Yui qui fasse sa conquête ! Il va même jusqu’à se travestir en fille et monter un événement spécial de type prince et princesse ! Une nouvelle fois, Keima démontre au lecteur qu’il ne recule devant rien pour séduire une fille !

L’amour de Yui s’est épanoui et la déesse en elle se réveille : mission accomplie pour Keima.
© 2008 Tamiki Wakaki / SHOGAKUKAN

Keima connaît les codes du genre et les applique consciemment, avec à la clé des commentaires qui ne manquent généralement pas de piquant. Que sa volonté soit faite joue ainsi la carte de la parodie tout en développant un vrai récit, avec en prime un héros au fort tempérament, qui a l’obsession de trouver la bonne route, menant au vrai dénouement.

Relecture étonnante, et pleine de malices du genre harem, le manga de Tamiki Wakaki apparaît indéniablement comme une perle qu’il serait dommage de rater !

(par Guillaume Boutet)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Que sa volonté soit faite T15. Par Tamiki Wakaki. Traduction Pascale Simon. Kana, collection "Kana Shônen". Sortie le 23 mai 2014. 200 pages. 6,85 euros.

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