Quel avenir pour Alix ?

29 avril 2013 4 commentaires
  • Alors qu'un nouvel Alix vient de sortir en librairie, renvoyant le jeune Gaulois dans ses premières années, il est temps de faire un bilan de ses aventures éditoriales de la création de Jacques Martin à l'approche de ses 65 ans d'existence.

Crée en 1948 pour le Journal Tintin, Alix est devenu au fil des albums et des années un personnage emblématique du paysage de la BD franco-belge. Jusqu’à la fin des années 1980, chaque nouveau titre était l’occasion de découvrir une face cachée de l’Antiquité, voire de moderniser les canons en usage dans la bande dessinée, rappelant la place de la femme ou les relations ambigües et pas toujours explicitées des relations masculines dans la société romaine.

Quel avenir pour Alix ?
Quatre titres de l’âge d’or bénéficient d’une réédition anniversaire, sur base de projet de couverture d’époque de Jacques Martin, comme cela avait le cas l’année dernière pour Lefranc.

Mais à la fin de sa carrière, les yeux de Jacques Martin ne lui permettaient plus de continuer à assurer le dessin de son personnage emblématique. Il se résolut à passer la main à d’autres dessinateurs, comme c’était déjà le cas pour d’autres de ses héros, tels Lefranc avec Gilles Chaillet ou Jhen avec Pleyers.

La comparaison s’arrête malheureusement là, car la qualité graphique n’était pas toujours au rendez-vous du côté des repreneurs d’Alix : graphisme malhabile, constance graphique des visages souvent déficiente, anatomies bancales... même si les dessinateurs différents qui se sont succédés, parfois dans le même album ne déméritaient pas pour autant. Jacques Martin lui-même déstabilisa le lecteur en intégrant du fantastique mythologique dans une série considérée comme une relecture réaliste et classique de l’Antiquité.

Un "comité Martin" fut mis en place ces dernières années, dont la mission était de superviser et de valider l’ensemble des projets afin d’en assurer la cohérence. Mais il faut avouer que ses choix ne furent pas toujours judicieux, donnant souvent l’impression d’une ingérence intempestive dans le processus créatif, de privilégier la quantité plutôt que la qualité. Et il a fallu attendre Christophe Simon et les scénarios de Patrick Weber pour redonner un semblant de conformité au canon original. Le travail de l’éditeur Jimmy Van Den Hautte ne fut non plus pas pour rien dans la stabilisation d’un univers qui perdait en consistance et qui commençait à lasser le lecteur en raison de ces erreurs à répétition.

L’Ombre de Sarapis - Par Corteggiani & Venanzi - Casterman


Enfin, c’est en parvenant à s’éloigner des "notes" de Jacques Martin (des pitchs de scénarios écrits précédemment) qu’on sentit que la série pourrait regagner ses titres de noblesse perdus en chemin.

Si La Conjuration de Baal marquait le début de l’essoufflement de Christophe Simon, gavé par les aller-et-retour incessants dans la campagne romaine que lui offraient les scénarios successifs, elle permit néanmoins d’opérer un retour vers les premières intrigues d’Alix, comme L’ïle Maudite, et La Griffe noire. Le scénariste en titre, Patrick Weber, lâcha l’affaire pour se consacrer (avec succès) à ses projets télévisuels. C’est François Corteggiani qui lui succéda, efficacement comme dans l’excellent album L’Ombre de Sarapis sorti récemment !

Scénariste prolifique qui avait succédé à J-M. Charlier sur La Jeunesse de Blueberry, Corteggiani a donné beaucoup de souffle à cet épisode qui se déroule en Égypte, aux côtés de Cléopâtre déjà rencontrée dans le tome 20, et qui mettait en scène l’enlèvement du fils qu’elle eut avec César.

Dans cet épisode paru en novembre 2012, tous les éléments qui firent la renommée de la série : les bons sentiments, une superbe représentation de l’Antique, ainsi que de l’action et des rebondissements étaient au rendez-vous. Le soin apporté au dessin et aux décors faisaient même oublier les premières approximations de Marco Venanzi dans Le Testament de César. Et si l’abondance des détails dans certaines cases en venait parfois à déstabiliser la lecture, les personnages étaient crédibles dans leurs sentiments, mis-à-part un Alix qui échappait parfois graphiquement au dessinateur.

L’Ombre de Sarapis - Par Corteggiani & Venanzi - Casterman

Quoiqu’il en soit, on n’avait plus connu un tel niveau chez Alix depuis des années, et l’on suivra avec attention le prochain scénario de François Corteggiani pour Lefranc, tandis que Venanzi dessinera un autre Alix, l’Or de Saturne scénarisée par Pierre Valmour (rencontré sur Loïs).

Bouleverser et surprendre, pour mieux convaincre

Les dernières livraisons d’Alix multiplient souvent les clins d’œil et références aux albums précédents comme pour mieux justifier leur existence.

Mais pourquoi ne pas prendre le contre-pied et bousculer volontairement les codes ? C’est sur cette base que Reynold Leclercq, directeur éditorial de Casterman, contacte Valérie Mangin en lui demandant ce qu’elle pourrait imaginer pour Alix. Alix Senator est né de cette suggestion qui en fait une spin-off d’un Alix quinqua dans les débuts de la Rome impériale.

D’autres idées devaient également naître dans le cerveau fertile des éditeurs. Et c’est ainsi qu’on a eu l’excellente surprise en 2010 d’accueillir une suite aux aventures d’Orion, portée par un jeune inconnu, Marc Jailloux. Pour rappel, Jacques Martin conçut deux tomes des aventures de ce jeune grec au temps de Périclès, avant de demander à Christophe Simon d’en dessiner un troisième.

Alors qu’on imaginait la série définitivement enterrée, les éditeurs préférant se concentrer sur les séries principales Alix, Lefranc et Loïs, voilà qu’un quatrième tome est donc publié en 2011, dont le dessin séduit : "Martin fait partie de mes premières amours en bande dessinée, explique l’auteur des Oracles. Je voulais traiter de la Grèce antique, surtout sur la période classique de Périclès, qui aborde d’ailleurs les fondations de nos démocraties. Puis, il y avait la grande Grèce qui s’étendait bien au-delà de la Grèce elle-même, et les échanges avec les autres grandes civilisations. Pour moi, Orion possédait donc encore un réel potentiel, un peu délaissé, à contrario d’Alix qui allait sur ses trente albums. J’ai donc opté pour une mythologie omniprésente car elle régit les rapports entre les hommes et vers les dieux, tout en restant en toile de fond sans aborder des personnes fantasmagoriques comme Jacques Martin avait pu le réaliser jusque là."

La Dernière Conquête - Par Marc Jailloux & Geraldine Ranouil - Casterman
Marc Jailloux
Photo : © CL Detournay

Après deux albums parus chez Pointe Noire et Panini, Marc Jailloux avait presque arrêté la bande dessinée, ne se retrouvant pas dans le paysage éditorial. « J’ai alors rencontré Gilles Chaillet qui cherchait un repreneur pour Vasco, explique l’auteur. J’ai postulé, mais n’ai pas été choisi, car j’avoue que je n’étais tout simplement pas au niveau. Mais j’ai alors été formidablement épaulé par Gilles, car il m’a permis de devenir son assistant, un auteur complet qui avait lui-même profité des conseils de Martin. J’ai donc commencé sur le tome 4 de La Dernière Prophétie. Comme cela semblait concluant, il m’a demandé de passer à la vitesse supérieure en encrant presque totalement le premier Vinci, puis une partie du second car je me partageais alors avec d’autres activités dont l’animation. J’ai donc énormément appris en travaillant sur près de 150 planches et je lui serai éternellement reconnaissant. Cela m’a donc donné l’envie de vérifier si je pouvais attaquer seul un album avec cette nouvelle maîtrise. Ma contribution sur Orion est venue de là."

Quand on considère la qualité des Oracles, impossible de ne pas rêver à ce que ce jeune auteur puisse travailler sur Alix. C’est ainsi que Jimmy Van Den Hautte, l’éditeur des albums de la collection Martin, lui propose de travailler directement sur le scénario d’un Alix réalisé par Géraldine Ranouil, une historienne parisienne.

"L’Alix de Jacques Martin ayant beaucoup évolué, nous explique Marc Jailloux, j’ai souhaité reprendre la période la plus emblématique à mes yeux et surtout celle que je ressentais le mieux. Avec l’approbation du comité Martin, nous avons donc situé l’histoire chronologiquement à la même période que "Les Légions perdues", alors que César est en Gaule et s’apprête à traverser le Rubicon."

La Dernière Conquête - Par Marc Jailloux & Geraldine Ranouil - Casterman


On renoue donc avec un Alix plus jeune, sans doute également un peu plus naïf et emporté. Les tenues d’Alix et Enak rappellent également cette période de l’âge d’or. Les cases sont plus petites, et le découpage serré afin de pouvoir traiter toute la densité du scénario de cette recherche du trésor d’Alexandre-le-Grand.

"J’ai lu et relu ces albums [de l’âge d’or] étant jeunes et ils m’ont donc marqué, nous confie le dessinateur. Il peut m’arriver de les analyser à nouveau d’un point de vue professionnel. Mais je travaille beaucoup le story-board avant de dessiner la planche au format. J’essaie de trouver le découpage le plus lisible, celui qui servira le mieux le scénario."

Bien entendu, il n’y a pas de miracle, l’album comporte quelques petites approximations, mais son niveau général le place déjà bien au-dessus de ce qu’on a pu voir précédemment. Et on attend naturellement le prochain récit pour que cette heureuse tendance se confirme.

Croquis de Brittania, par Marc Jailloux & Mathieu Breda

’En tout cas, je ressens l’envie de continuer l’aventure, tout comme de m’améliorer, conclut Marc Jailloux. J’ai proposé au comité Martin un nouveau scénario qui a été accepté, il s’intitule ’Britannia’. Ce sera différent de la Dernière Conquête avec un récit plus épique. Je suis très heureux de développer cette nouvelle histoire avec Mathieu Breda, féru d’histoire et d’antiquité, qui connaît bien la série Alix."

Brittania verra donc notre héros blond franchir la Manche avec les légions romaines. Là-bas, il devra protéger un jeune prince celte, tout en se préservant de l’ambition cruelle d’un puissant roi briton, des mensonges de César et des intrigues des druides de Mona. Un thème futé puisque, par hasard, Astérix va lui aussi franchir la Manche dans son nouvel album qui ne sera pas signé par Uderzo : Astérix chez les Pictes (sortie prévue le 24 octobre 2013).

Comme dans La Dernière Conquête, Marc Jailloux semble décidé à explorer des lieux encore inconnus en évitant les écueils de l’autre épopée celte, La Cité engloutie.

Alix prêt à renouer avec le succès ?

Casterman propose également aux amateurs des plaques émaillées des couvertures des premiers albums, à l’achat de deux Alix

Avec trois bons albums parus en moins d’un an (Alix Senator T1, L’Ombre de Sarapis et La Dernière Conquête), Casterman et le Comité Martin se sont ressaisis. Alors que les ventes n’avaient globalement cessé de s’éroder depuis les années 2000, le public a plutôt bien accompagné ce retour en force. En effet, la série Alix est à nouveau revenu à la troisième place des meilleurs ventes chez Casterman avec 15 millions d’albums vendus, derrière Le Chat de Geluck et l’indétrônable Tintin.

On suivra donc avec attention ces nouveaux développements avec le tome 2 d’Alix Senator pour lequel Valérie Mangin & Thierry Demarez devront confirmer leur excellent démarrage. Puis, en 2014, avec L’Or de Saturne d’un Marco Venanzi qui semble se bonifier d’album en album, suivi du nouvel album de Marc Jailloux.

À moins qu’une autre équipe d’auteurs vienne encore bouleverser la donne ? Avec Alix, l’Histoire est toujours imprévisible.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Lire également notre article sur La Dernière Conquête d’Alix

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Alix, les péripéties d’une reprise, au travers des articles d’ActuaBD :
- "Alix Senator", un "reboot" réussi
- Pourquoi est-ce si difficile de réaliser un nouvel Alix ?, où le T30 La Conjuration de Baal démontre les limites d’une fabrication trop dirigée.
- Alix, T29 : le Testament de César, les débuts hésitants de Marco Venanzi.
- Jacques Martin : la BD au service de l’Histoire
- Alix T28 : La Cité engloutie, "Alix dans le nord" souligné d’une noirceur qui détonne.
- Patrick Weber, la passion de l’Histoire
- Alix T26 : L’Ibère, l’amélioration du dessin en dépit du scénario
- Alix, T.25 : C’était à Khorsabad, le désastre d’un album qui change de dessinateur en plein milieu
- Alix T23 : Le Fleuve de Jade, Morales et le fantastique mythologique
- Alix T20 : Ô Alexandrie, le dernier album dessiné par Jacques Martin

 
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4 Messages :
  • Quel avenir pour Alix ?
    29 avril 2013 18:49, par Matthieu V

    Vous ecrivez" C’est François Corteggiani qui lui succéda, efficacement comme dans l’excellent album L’Ombre de Satrapis sorti récemment !" C’est bon de rire, mais comme l’indique la reproduction de couverture, il s’agit de l’Ombre de Sarapis...

    Ceci dit, un bien bel article pour un personnage en renouvellement.

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    • Répondu par Charles-Louis Detournay le 29 avril 2013 à  19:05 :

      Merci d’avoir relevé cette faute de frappe, c’est corrigé !

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      • Répondu par lk4605 le 29 avril 2013 à  23:28 :

        ..j’ai feuilleté ce nouvel album cet aprés-midi et j’ai été bluffé par la qualité des dessins, J.Martin enfin est ressucité..!!!

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  • Quel avenir pour Alix ?
    30 avril 2013 04:48, par Victor

    Vous écrivez :
    "Le travail de l’éditeur Jimmy Van Den Hautte ne fut non plus pas pour rien dans la stabilisation d’un univers qui perdait en consistance et qui commençait à lasser le lecteur en raison de ces erreurs à répétition."
    C’est pourtant sous sa direction que les "erreurs" ont eu lieu : le Alix de Ferry ("La Cité engloutie", qui n’avait absolument pas sa place dans la série, des Voyages d’Alix étranges (comme celui d’Eric Lenaerts) ou la très inégale série "Alix raconte", les scénarios de François Maingoval, les ultimes Lefranc contemporains, assez piteux, mais illustrés par Carin - dont on se demande ce qu’il venait faire dans cette galère.
    Je pense (mais ce n’est qu’un avis) que le Comité mis en place et l’arrivée de Reynold Leclercq (c’est lui qui insuffla le projet "Alix Senator") est l’élément déclencheur de la nouvelle politique d’apaisement graphique des séries comme Lefranc (Regric seul dessinateur après des hésitations) et Alix (Venanzi est très approximatif dans son dernier album, je trouve)...
    Jailloux me semble le repreneur le plus qualifié, son album est solide, efficace. Une belle réussite pour... une nouvelle conquête (du public) !

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