Quel gai luron, ce Gotlib !

19 mai 2006 0 commentaire
  • Les aventures hilarantes du chien le plus drolatique et néanmoins le plus placide de la BD francophone viennent de sortir en intégrale chez Fluide Glacial. Publiée sous la forme de volumes imposants, c'est une œuvre majeure du grand humoriste français qui est rendue disponible avec, en prime, des pages inédites en album.
Quel gai luron, ce Gotlib !
Gai-Luron l’intégrale
Ed. Fluide Glacial

Gotlib est un géant de la bande dessinée. Avant d’entamer sa collaboration avec le Journal de Pilote où il travailla soit seul (La Rubrique à Brac), soit en complicité avec René Goscinny (Les Dingodossiers), Alexis (Cinemastocks,) ou Nikita Mandryka (Clopinettes), et ceci avant qu’il ne lance Fluide Glacial (1975) dont il sera le timonier pendant près de trente ans avant d’en céder les clés au groupe Flammarion. Gotlib avait fait ses débuts dans les années 1960 [1] dans Vaillant, devenu Pif puis Pif Gadget où il inventa les premières pages de la série Gai-Luron le 12 juillet 1964.

Gotlib & Goscinny
dans la Rubrique à Brac. (c) Dargaud

Auparavant, il avait fait des cours de dessin par correspondance, puis suivi un cours de bande dessinée, le premier du genre en France, dispensé à Paris par Georges Pichard. Avec Gai-Luron, il tient sa première œuvre majeure. Ce personnage était au départ un élément secondaire, le chien d’un paysan, qui a rapidement pris son indépendance pour vivre ses propres aventures. C’est le recueil de ces pages qui paraît en intégrale ces jours-ci en librairie, et dont le premier tome s’agrémente de 26 planches jamais publiées en album.

Ga-Luron et Groucho par Gotlib
(c) Fluide Glacial

« Gai-Luron est un chien à qui il ne manque même pas la parole » écrit Gotlib dans la préface. « S’il ne rit jamais [2], c’est parce que le rire est le propre de l’homme. Or, voilà : Gai-Luron est un chien, c’est d’une logique implacable.  » Les débuts de Gai-Luron ? C’est un dossier laissé chez Vaillant et qui a plu au rédac-chef. On s’est mis ensuite à chercher Gotlib partout, lequel ne s’était pas intéressé à la suite donnée à sa requête, persuadé qu’il était qu’on ne l’engagerait pas ! Son Gai-Luron rend évidemment hommage au Droopy de Tex Avery, auxquels Gotlib adresse, en début de volume, « mille et mille pensées reconnaissantes ». Gai-Luron est un personnage qui s’exprime peu, on l’a dit. Gotlib nous a révélé qu’au cours de la série, longue de quelques centaines de pages, il a fait attention à ne jamais ponctuer les dialogues de ce personnage d’un point d’exclamation, le chien flegmatique ne s’exprimant jamais avec conviction.

Gotlib en mai 2006
Photo : D. Pasamonik

Les historiens ne manqueront pas, on l’espère, de constater la profonde influence que Gotlib a exercée sur ses contemporains, de Christian Godard à Greg, de Franquin à Tome & Janry, de Binet à Daniel Goossens. Geluck lui a piqué le principe du courrier des lecteurs bidon (Docteur G), sauf que dans Gai-Luron, le lecteur était toujours le même : « Jean-Pierre Liégeois, du Var ». « C’était le nom de mon beau-père, raconte Gotlib en rigolant. Tous ses copains du Var achetaient le journal pour se foutre de lui ». Quant à la célèbre souris qui traîne dans les pattes du cabot, elle influença directement la souris de Plantu.

Le style de Gotlib frise la perfection. Il est la synthèse entre la dramaturgie graphique d’un Kurtzman [3], le tempo slapstick d’un Don Martin, et surtout le trait caricatural d’une grande efficacité comique du dessinateur Jack Davis. Sans parler de la frénésie rythmique qu’il doit à Tex Avery. Ces sources, mêlées au sens de la lisibilité héritée d’un Hergé, et avec celui du détail ressenti observé chez Franquin, ont fait de Gotlib un artiste emblématique. Zep, dans la postface accordée à cet album, remercie Gotlib d’être à l’origine de sa vocation : « J’ai failli être une rock star. Je jouais de la guitare jour et nuit et j’étais en passe de devenir le Jimmy Page de mon immeuble. Mais la bande dessinée m’a rappelé par la voix de Gotlib. Les albums de Gai-Luron ont détrôné ceux de Led Zeppelin... »

Morris, Will Eisner, Gotlib et Harvey Kurzman à Angoulême.
Photo : DR

Il est amusant de voir dans ces pages comment Gotlib accède patiemment à la maîtrise. On y découvre dès le début une qualité majeure : Un dessin de la lettre absolument impeccable. Le lettrage de Gotlib, l’invention de ses titrailles, est l’une des plus belles réussites de la BD contemporaine. Fondement de l’habillage graphique de Fluide Glacial, il imprime un style unique qui n’est rien d’autre qu’une élégance mise au service de la lisibilité.

Gotlib par lui-même

Gai-Luron est une série qui joue un rôle capital dans la carrière de Gotlib. Forte d’une douzaine de volumes publiés aussi bien dans des collections adulte que jeunesse, elle appartenait personnellement à Gotlib qui avait pris soin de ne signer aucun contrat avec Pif. Dans l’aventure de Fluide Glacial, la série lui a permis d’assurer la trésorerie, le temps que les collections d’album s’étoffent. Gotlib constate cependant que cette série ne s’est jamais très bien vendue, « sans doute parce qu’elle était trop enfantine pour le public de Fluide », constate-t-il. Le paradoxe, c’est que dans Pif, sa série, ainsi que celle du Concombre Masqué de Mandryka, étaient celles qui passaient pour les plus « adultes » de l’hebdomadaire au gadget.

En tout cas, Gai-Luron reste un classique qui n’a pas pris une ride depuis quarante ans (il en avait déjà pas mal, dès le départ). Cette publication arrive en attendant d’autres rééditions du même acabit (notamment Nanar & Jujube chez Glénat) et une biographie que Gotlib est en train d’écrire pour Flammarion, avec la complicité de Gilles Verlant.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Sur le net :
-  Le site non-officiel de Gai-Luron (à qui nous avons piqué quelques images).
-  Le Site officiel de Gotlib

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En médaillon : Marcel Gotlib. Photo : D. Pasamonik.

[1Avec la série Nanar & Jujube qui reparaît ces jours-ci chez Glénat.

[2sauf une fois, dans le tout premier gag. Après, il s’applique avec sérieux à nous faire plier en quatre.

[3le fondateur de Mad, un magazine de BD américain pour adultes dont il partageait la passion avec son ami Goscinny, lequel était d’autant plus admiré par Gotlib que le créateur d’Astérix avait travaillé aux États-unis avec ces dessinateurs pour lui mythiques.

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