Quelques ouvrages de référence pour commencer l’année : la BD belge et les autres (1/3)

12 janvier 2016 0 commentaire
  • Dans le torrent des nouveautés qui dévale chaque année dans nos librairies, on laisse forcément passer quelques pépites qui auraient cependant mérité notre attention. Comment aussi s'y retrouver dans les courants, parfois contraires, qui se présentent à nous, avec le recul nécessaire qui permet d'aller à l'essentiel? C'est à cela que servent les ouvrages de référence : à approfondir, à réfléchir, à méditer. Petit florilège de quelques titres paru ces derniers temps.

Quelques ouvrages de référence pour commencer l'année : la BD belge et les autres (1/3)Un Art en expansion de Thierry Groensteen (Les Impressions nouvelles) est un bon ouvrage pour mesurer quelles sont les références du temps, c’est-à-dire les ouvrages qui témoignent de l’évolution récente de la bande dessinée et les différentes manières d’y goûter. Choisissant "dix chefs-d’œuvre de la bande dessinée moderne" [1], Thierry Groensteen analyse longuement chacun d’eux.

L’exercice est assez rare pour ne pas être précieux : une analyse attentive et experte d’une bande dessinée apporte toujours un éclairage qui, au pire, nous invite à le relire, au mieux peut ré-enchanter un classique. Bien que scolaire, les choix opérés sont pertinents : voici des ouvrages sur lesquels il y a des choses à dire. Pour l’enseignant comme pour le lecteur curieux, ce corpus est une base solide pour aborder quelques-unes des œuvres qui ont marqué le paysage de la BD contemporaine, avec curiosité et passion.

Mais on comprend très vite les limites de cet assemblage d’œuvres aux destinations très différentes qui vont du récit d’aventure à la Corto Maltese, de l’expérimentation référentielle à la Chris Ware, à l’autobiographie façon Bechdel ou Goblet (le quota féminin est respecté, ouf !). Le choix se porte sur des bandes dessinées acclamées par un cénacle, le même qui porte les titres qui figurent sur les podiums du Festival d’Angoulême ces 15 dernières années.

Fort bien. On aurait cependant lu avec intérêt une analyse du même type à propos d’un grand classique populaire, comme Thorgal, Lanfeust, Les Légendaires ou Titeuf. Il n’y aurait pas déparé, au contraire, il aurait davantage marqué la singularité de chacun des autres choix. Mais, que voulez-vous, ma bonne dame, la bande dessinée est comme cela de nos jours : elle a ses coteries...

On n’évite pas non plus les défauts habituels des universitaires, comme la propension narcissique à l’autoréférence ou à la référence tout court, histoire de rappeler au lecteur que l’analyste, lui aussi, fait œuvre. Le texte en fin de volume composé de citations des dix objets de l’étude [2] montés en cadavre exquis vient illustrer cette naïveté.

On aurait préféré aussi que le choix de Jens Harder parmi les élus, même s’il s’agit là d’un auteur que nous aimons bien et qui a sa pertinence, soit mis en parallèle avec le fait que Thierry Groensteen en est aussi l’éditeur, ce qui est tout à son honneur. Cela aurait permis au lecteur de comprendre pourquoi on donne à ce titre la même importance qu’à Corto Maltese ou aux Watchmen...

Enfin, la promesse du titre,« Un Art en expansion », n’est pas vraiment accomplie au bout de l’ouvrage. Une fois le tour fait de ces "chefs-d’œuvre" on ne voit toujours pas où est l’expansion promise. En fait, il manque à ce parcours intelligent une bonne conclusion.

Tintin et ses mystères

Chez le même éditeur, l’actualité éditoriale récente nous fait rencontrer un volume de Renaud Nattiez, Le Mystère Tintin, les raisons d’un succès universel. Diantre ! L’auteur, un économiste issu de l’ENA, aujourd’hui inspecteur général à l’administration de l’éducation nationale et de la recherche, va-t-il nous donner la recette de la potion magique du succès, ses ingrédients et la durée de sa cuisson, grâce à quoi on pourra donner le jour à un nouvel héros au retentissement planétaire et multi-générationnel ?

Qu’Antoine Gallimard et Nick Rodwell se rassoient ! Rien de tout cela n’est au rendez-vous. Renaud Nattiez nous fait une analyse minutieuse -une de plus !- des aventures de Tintin qui constitue une bonne synthèse des analyses précédentes, comme celles, pionnières, de Benoît Peeters, Les Bijoux ravis (Les Impressions nouvelles) , dans le registre sémiologique ou encore celle, plus philosophique, de Jean-Marie Apostolidès, Tintin ou le mythe du surenfant (Moulinsart) qui, déjà, nous promettait d’expliquer "les raisons profondes du succès" du reporter à la houppe blonde. Si vous n’êtes pas lassé par les centaines d’ouvrages sur Hergé qui figurent au corpus, vous trouverez votre bonheur dans cet ouvrage.

La bande dessinée belge traduite en volapük

Nous avions été séduits, comme vous peut-être, par la publication récente de La Belgique dessinée par Geert De Weyer (Ed. Dragonetti). "L’ouvrage de référence sur la bande dessinée belge", nous vantait le slogan en couverture. Reçu avec enthousiasme par Charles-Louis Detournay, sans doute tourneboulé par la pétulante Sidonie, l’événement paraissait de taille...

Voire. Si la thèse de départ est parfaitement justifiée : la bande dessinée flamande est par trop ignorée par les historiens de la bande dessinée belge qui pêchent par "francophono-centrisme", l’analyse, bien que documentée, y est banale -quand elle n’est pas erronée-, déclinée en thématiques ordinaires sans vraiment de pertinence (Tintin, Spirou, la censure, la place de la femme dans la BD belge, la bande dessinée et la publicité, la parodie, la BD de guerre, la BD historique, la BD de SF, les animaux, la politique, l’architecture, etc.), instillant des distinguos qui n’ont pas lieu d’être (la BD wallonne, franchement...), dans une suite de citations non référencées.

Cet ouvrage est surtout écrit dans une langue désastreuse. Mal traduit du néerlandais, dans un français proche parfois du volapük, le lecteur volontaire qui voudrait à l’occasion se taper cette somme doit s’apprêter à souffrir et parfois à n’y rien comprendre.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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[1Dans l’ordre d’apparition : La Ballade de la mer salée d’Hugo Pratt (Casterman), Le Garage hermétique de Jerry Cornélius de Moebius (Les Humanoïdes Associés), Watchmen d’Alan Moore et Dave Gibbons (Urban Comics), L’Ascension du Haut Mal de David B (L’Association), Fun Home d’Alison Bechdel (Denoël Graphic), Faire semblant, c’est mentir de Dominique Goblet (L’Association), Là où vont nos pères de Shaun Tan (Dargaud), Habibi de Craig Thompson (Casterman), Building Stories de Chris Ware (Delcourt), Alpha... directions et Beta... civilisations de Jens Harder (L’An 2/ Actes Sud).

[2Neuf en fait puisque le Shaun Tan est sans paroles...

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