Raphaël Drommelschlager : "La technique doit être au service d’une sensibilité pour toucher l’attention, voire l’âme du lecteur"

7 novembre 2005 0 commentaire
  • L'année dernière, {{Raphaël Drommelschlager}} publiait le [premier tome des {Voyages de Kaël}->1752], un récit à la sensibilité à fleur de peau. L'auteur s'attardait à travers son dessin et de larges cases dépourvues de dialogues, incitant ainsi le lecteur à réfléchir aux non-dits. Nous avons rencontré cet auteur toulousain afin d'en savoir un peu plus sur ses motivations et sa ressemblance avec son héros de papier.

Vous ressemblez très fortement à Kaël, le personnage de votre série. Vous l’avez façonné à votre image ?

En fait, j’ai gommé mes défauts en le créant. Il est bien mieux que moi ! Lorsqu’il mange du chocolat, il ne grossit pas. De plus, Kaël possède toutes les qualités humaines que nos contemporains apprécient...
Blague à part, cette série est très personnelle, et je me suis inspiré de la personne que je connaissais le mieux, c’est-à-dire moi ! Je suis arrivé à me dessiner de manière très naturelle. Je me suis également laissé piéger au fil du temps, car je m’identifie aujourd’hui à mon personnage.
Beaucoup de dessinateurs réalistes se dessinent dans leurs bandes dessinées. Cela nous permet d’avoir un rapport d’intériorité avec notre personnage. On s’identifie à lui, et nous n’avons donc pas à réfléchir longtemps lorsque nous nous demandons comment il aurait réagi dans une situation précise. C’est à la fois un avantage et un inconvénient. Mes proches me disent régulièrement que dans telle ou telle case, Kaël ne me ressemble pas du tout !

Raphaël Drommelschlager : "La technique doit être au service d'une sensibilité pour toucher l'attention, voire l'âme du lecteur"
Kaël, sur la couverture du premier album

Kaël vous correspond-il également au niveau du caractère ?

Certains de mes traits de caractère ont été totalement effacés. Je songe, par exemple, au sens de l’humour. Les Voyages de Kaël est une série trop sérieuse pour pouvoir y placer ce type de légèreté. Mais d’autres traits me correspondent totalement. Je songe à la mélancolie. C’est sans doute l’un de mes traits de caractère les plus prédominants. Je voulais que le lecteur sente cette langueur.

Pourquoi avoir l’avoir conservée ? Vous n’aviez pas peur de tomber dans une certaine monotonie au fil des pages ?

Pas du tout ! Chaque album aura une couleur particulière, et correspondra à une saison ! Le premier se déroule en automne. Le climat, automnal, inspire la mélancolie. On voit à certains moments le personnage, le front collé à la fenêtre, une tasse de thé à la main, regardant les feuilles tomber. Ce genre de case permet de donner une intériorité à Kaël, et d’aborder l’histoire à travers une approche plus intimiste.
Bien que Le Livre de Taïlm soit un récit de genre proche du réalisme fantastique, il se passe dans un univers connu : le monde d’aujourd’hui dans lequel survient des éléments surnaturels. Mais l’histoire est racontée de manière intimiste...

Les Voyages de Kaël
Ex Libris Réalisé pour la librairie "Hobby Folies"

Votre style graphique est fort épuré.

J’essaie d’éviter tous les effets de mise en scène que l’on voit dans les autres bandes dessinées. Les planches doivent être relativement sobres pour que le dessin porte le propos. Mes décors sont donc assez dépouillés. Je dessine également peu d’arrière-plans et peu de personnages secondaires. Ces absences donnent de la profondeur au personnage, et permettent de le placer en avant. Je ne suis pas tellement amateur de la performance technique et des BD qui sont uniquement portées par un dessin, où l’auteur s’amuse à réaliser des exercices de style au lieu de raconter une histoire.
La technique doit avant tout être au service d’une sensibilité. Si on arrive à se parfaire et à simplifier les procédés employés, on peut toucher l’attention, voire l’âme, du lecteur.

Les éditeurs acceptent aujourd’hui ce genre de point de vue à partir du moment où le dessin se tient.

Exactement. Le climat du Secret d’Églantine, le deuxième album, est à la fois similaire et différent du premier. Il se déroule dans une maison de maître, en plein été. Kaël vit à nouveau une histoire fantastique. Le récit est toujours raconté de manière intimiste, mais avec un peu plus de rebondissements. Il y a une réelle continuité entre les deux tomes.

Les Voyages de Kaël
Ex Libris Réalisé pour la librairie "les enfants d’Icare"

La psychologie des personnages a beaucoup d’importance : Kaël comprend que son identité s’effiloche peu à peu lorsque son double maléfique prend le dessus sur lui. Est-ce facile de raconter une telle situation ?

À partir du moment où l’on joue des symboles, les éléments s’enchaînent facilement. Lorsqu’un homme vient frapper à votre porte pour vous dire qu’il est un fonctionnaire du malheur, qu’il ouvre ses valises pour mettre ses affaires dans vos armoires, la perte d’identité commence. C’est symbolique !
Quand Kaël dort et que Taïlm, le double maléfique, le veille, c’est également une situation axée sur le symbolisme. C’est le malheur qui veille Kaël. Ce dernier a beau être à bout de nerf et exténué, l’autre sera toujours là pour le torturer.

Vous accordez beaucoup d’importance aux non-dits.

Je voulais suggérer plutôt que dire ! Je joue beaucoup sur les silences, les regards et les cases muettes pour signifier les sentiments. Il n’est pas judicieux d’abreuver le lecteur d’informations inutiles.
De cette manière, je laisse ainsi le lecteur interpréter les scènes. Lorsque je rencontre mes lecteurs, je m’aperçois qu’ils ont parfois une perception différente de la mienne sur une partie de l’histoire. J’aime discuter de mes albums avec eux. Un auteur de bande dessinée est relativement isolé, et il lance des pierres au lecteur via son travail. C’est intéressant de voir de quelle manière il les attrape.

Extrait du T2 des Voyages de Kaël

Quel a été l’accueil du premier tome des Voyages de Kaël ?

Les professionnels l’ont adoré. Je suis apparemment l’un de ceux qui a eu le plus de manifestations journalistiques positives pour un premier album. Mais les ventes sont mitigées. De toute manière, une série intimiste comme celle-là doit faire son entrée dans le monde de la bande dessinée par la petite porte. C’est dans la longueur que l’on verra si les gens accrochent ! Guy Delcourt en a conscience. J’ai beaucoup de chance.

Quel a été votre parcours jusqu’à la publication du Livre de Taïlm ?

J’ai en fait étudié le dessin dans deux écoles différentes. Je voulais me parfaire et me cherchais un peu. Puis, j’ai enchaîné au Gobelins dans la section dessin animé. Je suis ensuite devenu professeur d’histoire de l’art et de dessin.
J’ai monté un projet que j’ai envoyé à trois éditeurs : Dargaud, Glénat et Delcourt. J’ai eu l’heureuse surprise d’avoir eu des contacts positifs avec ces trois maisons d’édition. Je me suis orienté vers celui qui m’a fait plus rapidement confiance, à savoir Guy Delcourt.
Guy a tout de suite compris le sens des Voyages de Kaël. Il m’a dit que cela lui plairait d’avoir la série dans son catalogue, même si ce n’est pas à proprement parler une série commerciale. C’était plutôt rassurant ! Le contact avec lui était assez fluide et cordial.
Guy a tenu à assumer lui-même la direction éditoriale de cette série. Les remarques qu’il formulait concernaient toujours la psychologie des personnages et l’évolution du récit.

Le deuxième album de Kaël se déroule dans un village nommé Perdide. Est-ce un hommage au roman de Stefan Wul L’Orphelin de Perdide, adapté en dessin animé sous le titre « Les Maîtres du Temps » [1] ?

C’est en effet un clin d’œil au roman de Stefan Wul. Je l’ai lu lorsque j’étais en pension en Angleterre entre 14 et 17 ans. J’ai découvert l’adaptation de Laloux à la même période. Le personnage de Pierre me faisait penser à l’orphelin de Perdide. Un garçon solitaire prisonnier de son enfance. Dans le roman, la planète entière où habite l’enfant est projetée dans le passé (50 ans en arrière) par un peuple supérieur qui s’appelle les « maîtres du temps » et qui applique une technique de colonisation accélérée. Ils ignorent que la planète est encore habitée par un enfant. On retrouve d’une certaine manière cette manipulation d’un enfant par des adultes évolués dans la tourmente de Pierre, l’un des personnages du deuxième album de Kaël.

On a du mal à croire que vous ayez écrit, les Quatre Princes de Ganahan. Ce récit semble être totalement éloigné de votre univers.

Le désir d’écrire une histoire d’Heroic-Fantasy est né de la rencontre avec Tony Valante. Je trouvais son dessin très expressif. J’ai immédiatement été séduit par sa capacité à rendre l’action vivante de par les expressions faciales et corporelles de ses personnages. Je venais de signer mon premier contrat chez Delcourt pour Les Voyages de Kaël et une occasion se présentait à moi de m’orienter vers quelque chose de psychologiquement moins dense. J’ai donc écrit une histoire en fonction de ce que Tony voulait dessiner.
Le scénario a été dans un premier temps bâti autour d’un univers qui présentait un intérêt graphique pour le dessinateur. Et puis tout s’est enchaîné. L’idée était d’implanter dans le premier tome un récit conventionnel, voire connu des lecteurs. Ainsi on retrouve dans ce volume quelques archétypes de la fantasy dans le but d’en casser les codes les uns après les autres dans les albums suivants.

Comment se déroule votre collaboration ?

Nous discutons ensemble, dans les grandes lignes, de l’évolution que prendra l’histoire. Ensuite, je fais un découpage séquentiel de l’intégralité de l’album. Une fois que l’on sait que ces 46 pages seront divisées en, par exemple, 14 scènes, je fais le descriptif précis de chacune de ces scènes. En plus de tous les éléments d’ordre décoratif, mes notes sont extrêmement ciblées sur les états d’âmes des personnages, sur leur intériorité. C’est alors au tour de Tony d’intervenir en mettant en image mes notes à travers un story-board poussé. Et dans un dernier temps, nous réalisons la version encrée et définitive des planches.

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Raphaël Drommelschlager et Tony Valente

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Illustrations (c) Drommelschlager / Delcourt.
Photos : (c) DR.

[1Un film d’animation réalisé par René Laloux. Moebius a notamment travaillé sur cette adaptation.

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