Rattrapage estival : "Un Travail comme un autre" - Par Alex W. Inker (d’après V. Reeves) - Sarbacane

11 août 2020 0 commentaire
  • Comment maintenir en vie une petite exploitation familiale dans une Amérique où les paysans crèvent de faim ? L'un d'eux mise sur l'électricité. L'idée est bonne, mais ses conséquences s'avèrent désastreuses. Alex W. Inker, en adaptant le roman de Virginia Reeves, dépeint un destin tragique marqué par les paradoxes de son pays.

En Alabama, dans les années 1920 et encore plus dans les années 1930, la situation des petits paysans n’est guère enviable. Ils sont à la merci d’une mauvaise récolte et donc de la moindre intempérie. Ils ont besoin de main-d’œuvre mais peuvent à peine la payer. L’endettement est un fléau qui aboutit souvent à la confiscation des terres. Ainsi, des familles entières se retrouvent sur les routes, en quête de n’importe quel travail ou au moins d’un peu de nourriture.

Roscoe T. Martin est l’un de ces paysans qui survivent avec peine. Fils d’un contremaître qui travaillait dans une mine, il est devenu agriculteur à la suite de son mariage, mais a une formation d’électricien. C’est à contrecœur qu’il fait vivoter la ferme de feu son beau-père. Son manque d’envie rejaillit sur sa vie de couple et de père. Il boit, délaisse l’exploitation, devient violent. Une sombre spirale semble enclenchée.

Dans un sursaut lui vient une idée réconciliant sa passion pour l’électricité et ses devoirs envers la ferme et sa famille. L’électrification de l’exploitation lui permettrait de se dispenser de l’embauche de journaliers, d’augmenter ses rendements et de proposer ses denrées sur les marchés avant les autres fermiers. Roscoe décide donc de se raccorder au réseau entretenu par la compagnie d’électricité d’Alabama.

Après quelques travaux, l’obligeant à s’endetter auprès d’un commerçant local et à demander de l’aide à l’ouvrier agricole avec qui il a l’habitude de travailler, une révolution est à l’œuvre sur l’exploitation. La récolte est rapide et très rentable. Même le mariage de Roscoe semble de nouveau se porter au mieux. Mais un accident arrive, qui conduit à la mort d’un homme. Et le raccordement, effectué sans l’autorisation de la compagnie d’électricité, est illégal...

Rattrapage estival : "Un Travail comme un autre" - Par Alex W. Inker (d'après V. Reeves) - Sarbacane
Un Travail comme un autre © Alex W. Inker / Sarbacane 2020
Un Travail comme un autre © Alex W. Inker / Sarbacane 2020
Un Travail comme un autre © Alex W. Inker / Sarbacane 2020

La suite est une longue descente aux enfers, ponctuée de tentatives de rédemption. Le procès, les années de prison, la sortie : malgré la bonne volonté, sincère et courageuse de Roscoe, son destin est tragique. Comme s’il ne pouvait échapper à la fatalité de son histoire, née d’une petite escroquerie devenue catastrophe. Le récit de Virginia Reeves, adapté par Alex W. Inker, est d’une rare noirceur.

Le dessinateur s’est approprié le roman de l’autrice américaine pour en faire une œuvre personnelle. Comme dans Panama Al Brown (Sarbacane, 2017), il s’attache à raconter un destin hors du commun mais très ancré dans son époque. S’il passe cette fois par la fiction, il brosse le portrait vraisemblable d’un homme plein de défauts mais pas sans qualités, avec ses espoirs et ses réussites, ses choix - parfois très mauvais - et ses chagrins.

Ce portrait comme le ton du récit évoquent évidemment John Steinbeck. Montrer les difficultés de tout un peuple et les contradictions de tout un pays à travers un nombre limité de personnages, à la fois singuliers et emblématiques, est un point commun des deux auteurs. La sobriété de la narration en est un autre. Elle parvient, avec des effets finalement assez réduits, à retranscrire les maux spécifiques d’une époque et les tourments de l’âme.

Le personnage de Roscoe est central et sa psychologie approfondie. Mais le contexte dans lequel il évolue - la ferme, le village, la prison, les États-Unis des années 1930 - sont déterminants. La ségrégation raciale et la violence des rapports sociaux notamment sont d’ailleurs des moteurs de l’action. Roscoe est à la fois coupable et victime.

Le dessin d’Alex W. Inker participe de beaucoup à la réussite de sa bande dessinée. Son trait, toujours caractérisé par un encrage puissant mais plus fin que dans ses premiers livres, et ses couleurs, divisées entre aplats et trames, lui permettent de rendre ses personnages très expressifs - le visage de Roscoe a d’ailleurs quelques ressemblances avec celui de l’auteur - tout en donnant une atmosphère lourde, presque poisseuse, à son histoire. Certains dessins, en pleine page, sont comme des éclairs dans cette obscurité. John Ford côté cinéma ou Dorothea Lange côté photographie ne sont pas très loin.

Récit biographique relevant de la tragédie mais très marqué par son contexte historique, Un Travail comme un autre est à ranger avec les classiques. Quant à son auteur, dont cette bande dessinée est la quatrième chez Sarbacane, il confirme la maîtrise de son art. Et est dorénavant attendu par ses plus fidèles lecteurs dans un projet encore plus personnel.

Un Travail comme un autre © Alex W. Inker / Sarbacane 2020
Un Travail comme un autre © Alex W. Inker / Sarbacane 2020
Un Travail comme un autre © Alex W. Inker / Sarbacane 2020

(par Frédéric HOJLO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Un Travail comme un autre - Par Alex W. Inker - Sarbacane - d’après le premier roman de Virginia Reeves (Work like any other, traduit de l’anglais par Carine Chichereau, Éditions Stock, 2016) - publication dirigée par Frédéric Lavabre assisté de Julia Robert-Thevenot - maquette par Claudine Devey & Xavier Vaidis - 21,5 x 29 cm - 184 pages couleurs - couverture cartonnée - parution le 27 mai 2020.

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