Raymond Leblanc : « Je lisais Tintin dans le Vingtième Siècle ! »

7 août 2006 0 commentaire
  • L'interview ne date pas d'hier : Mars 1979. Mais au moment où le Lombard fête ses 60 ans en septembre, il nous a semblé opportun de rééditer cet entretien avec l'homme qui en fut le fondateur en 1946. Il nous raconte l'aventure du journal Tintin et des éditions du Lombard en replaçant ces créations dans leur contexte commercial et industriel. Un document de référence !
Raymond Leblanc : « Je lisais Tintin dans le Vingtième Siècle ! »
26 septembre 1946
Le N°1 du journal Tintin

Il m’avait reçu de façon charmante au 7ème étage de l’immeuble des éditions du Lombard. A l’époque, je faisais mes premiers pas de journaliste BD et je n’étais pas encore éditeur. Celui que je rencontrais était l’incarnation d’une réussite exemplaire. Raymond Leblanc était l’homme d’affaire exceptionnel qui avait contribué à créer l’industrie de la bande dessinée dans nos contrées. Sous tous ses aspects : l’édition (il s’est imposé comme le premier éditeur de BD à part entière, à un moment où ce marché était balbutiant), le cinéma (avec Belvision, il a été le premier, en pionnier, à adapter Tintin, Astérix, Lucky Luke, les Schtroumpfs au cinéma et en dessins animés), le merchandising (avec Publiart, il a été le premier en France et en Belgique à développer commercialement les licences de ses personnages), la diffusion internationale (dans les belles années, le journal Tintin a été publié directement un peu partout en Europe et dans le monde : en Hollande, au Portugal, en Espagne, en Italie, en Allemagne, en Turquie...). C’est Jacques Glénat qui m’avait demandé de conduire cet entretien qui a été publié en préface de L’Histoire du Journal Tintin d’ Alain Lerman qu’il avait publiée en 1979. Rencontre avec un éditeur d’exception.

Raymond Leblanc, comment, en 1946, êtes vous devenu éditeur du Journal Tintin ?

Eh bien, en 1946, j’étais déjà éditeur depuis 1944. Nous possédions, mes deux associés et moi-même, une maison d’édition, Les éditions Yes, qui éditaient des romans d’amour, la collection Cœur, ainsi qu’une collection traitant de cinéma paraissant sous le nom de Ciné-Sélection et qui relatait des films du moment. Le fait d’être éditeur à l’époque était déjà une étape importante car, à la Libération, l’essentiel était d’avoir une autorisation de paraître parce que c’était seulement de cette façon que l’on pouvait se procurer du papier. Posséder ce papier était la clef du succès car, en 1944, on pouvait imprimer n’importe quoi, cela se vendait ! Les gens avaient un tel besoin d’information et de défoulement que l’édition devenait un métier extrêmement rentable. Le problème du papier était dès lors vital ; de telle sorte que pendant cette période de 1944 à 1946, nous avons gagné pas mal d’argent.

Blake & Mortimer par EP Jacobs

Comment avez-vous rencontré Hergé ?

Grâce à l’un de mes associés, André Sinave et à Pierre Ugeux (le fils de l’éditeur du XXème Siècle) qui me le firent rencontrer. C’était en 1945 et, très rapidement, nous avons nourri le projet de lancer un journal pour jeunes qui s’appellerait Tintin. Dès que l’idée fut acquise, Il a fallu trouver de l’argent. Et cet argent, nous l’avons trouvé à l’extérieur grâce à Georges Lallemand qui travaillait dans le domaine cinématographique.
A ce moment-là, il y a eu, disons, une répartition des tâches. Les deux anciens associés Sinave et Debatty, ont conservé et continué l’exploitation des titres existants, tandis que Lallemand et moi - Lallemand comme financier et moi comme éditeur - nous avons fondé Les Éditions du Lombard.
C’est ainsi que j’ai démarré dans le domaine de la bande dessinée.

Domaine que vous appréciez plus particulièrement ?

J’étais déjà un grand admirateur de la bande dessinée. D’ailleurs, c’est une anecdote que je raconte toujours, quand j’ai rencontré Hergé, moi qui lisais Le Petit Vingtième depuis l’âge de treize ans, je me disais que Hergé devait être un monsieur à la barbe blanchie... Et puis, je me suis trouvé devant un jeune homme imberbe ! Naturellement puisque Hergé devait avoir à ce moment là à peine quarante ans avec une apparence jeune et svelte. Je crois qu’il y a eu dès cet instant une sympathie réciproque.

Vous étiez un « Tintiniste » convaincu ?

Alors là : passionné ! Depuis le Vingtième Siècle !

Comment pratiquement avez vous créé le journal Tintin ?

Une fois l’idée admise et l’accord passé avec Hergé, on s’est dit qu’il fallait un certain temps pour préparer tout cela sur plusieurs plans : le plan financier, le plan commercial et le plan rédactionnel. Sur le plan rédactionnel, Hergé a fait le plus gros du travail : « Nous allons constituer une équipe , m’avait-il dit, et je la verrais comme cela.  »
Nous nous sommes mis d’accord sur le nombre de pages à éditer, 12 pages à ce moment-là. Hergé m’a répondu : « Bon, nous allons examiner cela et nous vous soumettrons une maquette  ». Et cette maquette, au fond, a été créée par Jacques Van Melkebeke [1] et Hergé qui ont amené l’équipe : Jacobs et Laudy puis, peu de temps après, Cuvelier. Ces quatre auteurs ont fait pratiquement tout le journal...

Jo, Zette & Jocko par Hergé dans Tintin

Quel a été le niveau de vos premiers tirages ?

C’était un gros problème que de fixer un tirage : Au sortir de la guerre, on se demandait vraiment , au moment où le journal Tintin allait sortir de presse, comment il allait être reçu. Car, dans l’après-guerre, il y avait une foison de revues pour jeunes : Spirou, Cœurs-Vaillants, Bravo, Héroïc-Album, et un tas de petits journaux comme Bimbo, Wrill, Annette pour les filles, Le Petit Monde... Bref, une flopée de publications, tant belges que françaises. Le marché était encombré ! Alors, on s’est demandé : Combien de pages ? Quel format ? Quel tirage ? etc. Quand j’ai vu la maquette qu’Hergé avait fait réaliser et la qualité des auteurs choisis, je me suis dit qu’il fallait frapper un grand coup ! Et nous avons fixé le tirage à 60.000 exemplaires. Certains m’avaient dit que cela leur paraissait beaucoup parce qu’Héroïc-Album tirait aux alentours des 15.000 exemplaires ; mais enfin, la décision était prise.
On a bien entendu fait une publicité minimum, on a annoncé la sortie de Tintin chez les libraires par des affichettes et, surprise générale ! (le premier numéro a été édité le 26 septembre), après trois jours, les libraires commençaient à en redemander ! On s’est dit : Succès ! Le deuxième numéro fut sorti sur la même base et le troisième fut majoré. C’est ainsi que l’on a réglé la mise en vente.
On est arrivé assez vite au niveau de 80.000 exemplaires. Mais un autre problème s’est posé : c’est que le succès était tel que les lecteurs ont commencé à nous écrire, à nous rendre visite, en nous disant : « Mais enfin, ce n’est pas possible de faire un journal de douze pages ! Vous devez en faire beaucoup plus : autant que la concurrence, si pas plus !  »
Et dès le troisième et le quatrième numéro, nous avons élaboré une formule de seize pages : c’était le numéro du 19 décembre. C’était un grand événement pour un jeune éditeur que de voir son journal qui se vendait bien et puis de devoir le compléter. A ce moment-là, bien entendu, il n’y avait plus d’auteur disponible sur le plan belge -on avait raflé tout ce qui avait de bien ! Je suis donc allé à Paris chercher quelqu’un qui pouvait compléter le journal et je suis tombé sur Le Rallic qui était un auteur à succès déjà avant la guerre.
C’est ainsi que Le Rallic est venu se joindre à l’équipe avec Jo, le Cow-boy. C’est aussi pour « compléter » le journal que nous avons demandé à Hergé d’y faire paraître Jo, Zette et Jocko.

Qui paraissait dans Coeurs-Vaillants à l’époque, je crois ?

Sûrement, mais qui n’avait pas d’éditeur belge. On a également rajouté des rubriques : Tintin scoutisme, Tintin sport, un conte supplémentaire, un concours, et on a fait seize pages.
Le journal a continué à se développer grâce notamment à l’heureuse influence d’Hergé qui exerçait le rôle de directeur artistique. Puis on s’est dit : « Maintenant, on va essayer d’aller encore plus loin  ! »

Raymond Leblanc et Hergé
dans les années 70. Photo : DR

Les phases d’une évolution

Mais au fond, à ce moment-là, vous ne touchiez que le marché belge uniquement, vous commencez à publier en France à partir de 1948 seulement.

Pecos Bill par Le Rallic

Oui, en effet, le succès étant venu en 1947, j’avais été personnellement très marqué par l’invasion en Belgique de tous les illustrés français : L’intrépide, Le Bon Point, L’Illustré, etc. Il n’y avait que cela en Belgique avant la guerre. « Cela va revenir, m’étais-je dit. Comment se fait-il que ces journaux ne soient pas encore sur place ?  » En fait, ils y étaient, mais en débordement. Et j’ai appris en faisant une petite enquête, qu’il y avait eu un problème d’épuration des « collaborateurs » beaucoup plus aigu en France qu’en Belgique et que les gens qui auraient été à même de foncer en Belgique avaient des problèmes internes à résoudre. [2] Sachant cela, mon problème fut de me faire éditer en France. Cela a été extrêmement difficile. J’ai passé une semaine à frapper à toutes les portes des grands éditeurs français qui m’ont répondu invariablement que pour le moment, cela ne les intéressait pas, qu’ils allaient réfléchir, etc. Je suis donc tombé sur un jeune éditeur de mon âge, Georges Dargaud, qui avait une très petite maison d’édition comme moi. Nous avons sympathisé et, après une journée de discussion, il m’a dit : « Eh bien, moi, je vais éditer Tintin ! » Cela se passait en mars 1948. Nous avons lancé Tintin-France en octobre 1948 avec, comme première page une couverture de circonstance qui représentait le général Leclerc. Le succès a été moins immédiat parce qu’il y avait toujours Cœurs-Vaillants qui était un peu notre adversaire, mais disons qu’après un an, cela a commencé à bien marcher. C’est un peu l’incursion de Tintin en France qui nous a protégé de l’invasion en Belgique des illustrés français.

Un autre élément a joué à l’époque : Tintin était dans l’après-guerre l’un des rares journaux à paraître avec de la couleur.

C’est exact. Nous étions parmi ceux à employer la couleur en héliogravure, procédé d’impression que peu de gens employaient parce qu’il fallait des presses appropriées. Nous avions la chance de tomber sur un imprimeur, les imprimeries Van Corthenbergh, qui a bien voulu jouer le jeu avec nous et qui nous a fortement aidé.

En ce qui concerne la production des albums, quand cela a-t-il commencé ?

Le N°1 de Tintin-France
avec Leclerc par Le Rallic

Cela, c’est bien plus tard, vers 1953-1954. Il fallait d’abord stabiliser le journal. Après seize pages, nous sommes passés à vingt, puis à vingt-quatre et, bien après, avec les Français, à trente-deux. En 1950-1951, nous avons eu des demandes de lecteurs nous disant : « Nous avons lu, il y a quelques temps, Le Secret de l’Espadon. Nous ne le trouvons plus, nous avons perdu des numéros... Est-ce que l’on pourrait retrouver cette histoire ?  » Je dirais que c’est plutôt ainsi que cela s’est fait, nous n’avions aucune expérience ! Et c’est à cause de cela que nous avons édité l’album de E-P. Jacobs.

Avec un tirage de tête, d’ailleurs.

Oui, nous avions fait une édition originale. Je m’étais souvenu de mes débuts d’auteur [3]. Seulement, dans la bande dessinée, ça n’a pas le même écho. Donc en éditant ce premier album, nous avons constaté qu’il y avait effectivement un marché. On l’a lancé parallèlement en France et en Belgique. Puis on s’est aperçu qu’il y avait quelque chose à faire dans ce domaine-là. Et on s’est organisé en conséquence. C’est en 1954 que le département librairie a vraiment été créé.

Une étape importante : Le Timbre Tintin

A partir de quel moment, vos éditions ont-elles pris leur réel essor ?

Il y a eu un événement important : Le « timbre Tintin ». Le timbre Tintin, comme le timbre Artis, était imprimé sur les emballages de certains produits et offrait des primes diverses : Les albums de la collection Voir et Savoir, des puzzles Tintin, des collections qui n’ont rien à voir avec Tintin, comme par exemple Les Trois Mousquetaires. Mais après cela, nous avons créé des collections de géographie, d’histoire (avec l’abbé Schoonjans et les Funcken). Et ce timbre, qui était apposé sur le journal à raison d’un ou deux timbres par numéro, plus un supplémentaire sur la bande des abonnés, a eu un succès formidable.

Ca a commencé à quelle époque ?

En 1950. Cette idée existait déjà sur le marché puisqu’il y avait Artis, venant de Suisse, qui lançait un timbre mais qui n’avait pas d’impact particulier, du moins pas autant que Tintin. J’en ai parlé à Hergé. Il m’avait dit, sceptique : « Eh bien, bonne chance ! ». Nous avions déjà commercialisé l’idée et figurez-vous que dès la première année, c’est-à-dire en 1950, nous émettions deux cent millions de points ! Ca a fait mousser le nom de Tintin dans des proportions invraisemblables : un petit acheteur d’un coin perdu de la Wallonie ou de Flandre achetant de la confiture Materne ou du chocolat Victoria tombait sur le timbre Tintin, le collectionnait et arrivait invariablement vers le journal, les albums. Ca a donc été une propagande « par la base ».

Vous aviez des publicités dans le journal en forme de bandes dessinées également. C’est une époque où la publicité commence à entrer dans les journaux pour les jeunes.

Notre premier client publicitaire a été Côte d’Or, un bande dessinée de Cuvelier en 1949. C’était la première fois que l’on faisait une bande dessinée publicitaire.

Et comment cela a-t-il été accueilli par le public, par les éducateurs ?

Alix par Jacques Martin dans Tintin

Par le public, très bien parce que c’était une bande dessinée. Pour ce qui concerne les éducateurs, comme elle était inoffensive et anecdotique, elle est passée sans problème.

En 1950-51, il se passe un événement inattendu. Bravo cesse de paraître...

Oui, en effet. Ca a été un événement considérable parce que le rédacteur en chef est devenu indisponible, et puis il y a eu, paraît-il des tirages internes entre les éditeurs, si bien que Bravo disparaît à ce moment.
Par contre, il y a le lancement en 1949 en Belgique du Journal de Mickey qui a un succès fulgurant, qui a pris réellement la place de Bravo et qui a dépassé les 100.000 exemplaires par semaine ! Mais, là aussi, il y a eu des problèmes internes et, deux ou trois ans après, Mickey a commencé à baisser de niveau. Si bien qu’à partir de là, Spirou et Tintin avaient le champ libre.

Quelle fut l’évolution de vos contacts avec les auteurs, à partir de la bande de copains qui, pour ainsi dire, faisait tout le journal, jusqu’à l’équipe que vous avez maintenant ?

Bien sûr, au départ, nous n’étions qu’une dizaine de personnes. Nous allions souvent déjeuner ensemble, nos contacts étaient fréquents et dès que l’affaire s’est développée, il a fallu faire face à la gestion. C’est un problème qui n’est pas spécifique à l’édition. C’est un problème fondamental dans les affaires. Cela voulait dire : Décentralisation, création de départements nouveaux. L’affaire a pris à ce moment-là une extension beaucoup plus grande et nous a amené à construire nos propres locaux en 1958. Et à partir de ce moment, les contacts ont été terriblement restreints parce qu’il y avait sept étages au lieu d’un !
Ces contacts personnels que j’avais avec les dessinateurs ont duré encore pendant cinq ou six ans. Puis ces contacts ont été repris par les rédacteurs en chef successifs. Un rédacteur en chef qui a joué un grand rôle dans Tintin, c’est André Fernez.

Qui a succédé à Jacques Van Melkebeke dès 1946, et qui était un romancier à succès, je crois...

Oui, et c’était un de mes amis. Il avait notamment collaboré à cette collection Cœur dont j’ai parlé. Hergé assurait donc la direction artistique et Fernez et moi, nous nous occupions ensemble du journal. Ca a duré pendant une bonne dizaine d’années.

Hergé et les dessinateurs du journal Tintin dans les années 1970
Derrière Hergé, de gauche à droite : Debouts : Bob De Moor, Jean Graton, Raymond Reding, Mittéï, François Craenhals, Bara. Assis : Turk, Bob Degroot, Edgar Pierre Jacobs, Tibet, André-Paul Duchâteau, Géri, Jacques Martin, Jo-El Azara, William Vance, Dany, Albert Weinberg, Hermann, Dupa, Edouard Aidans et Eddy Paape. Photo : DR.

Et puis, il y a eu Marcel Dehaye, qui était le secrétaire d’Hergé, non ?

Greg et Zig & Puce

Il y a eu effectivement Marcel Dehaye qui était d’ailleurs fort bien secondé par Evany, un homme précieux dans les domaines artistique et technique, et qui a « formé » bien de jeunes auteurs. Marcel Dehaye est resté pendant cinq ans, je crois, et puis il y a eu Greg qui a été un de meilleurs rédacteurs en chef de Tintin. Ont suivi Henri Desclez pendant une courte période puis maintenant André-Paul Duchâteau. Mais nous allons reprendre une nouvelle orientation avec un rédacteur en chef à plein temps. Duchâteau ne travaillant qu’à mi-temps comme rédacteur en chef. [4]
Par ailleurs, depuis quelques années, je ne dirige plus personnellement le journal. C’est mon fils Guy qui a repris le flambeau, et je crois sincèrement que ses problèmes sont plus compliqués que les miens au début de l’affaire.

L’âge d’or de Tintin, pour vous, c’est à quelle époque ?

Il faut sérier les problèmes parce qu’en Belgique, je dirais que l’âge d’or continue, de même qu’au Canada, en Suisse et en Hollande. Nous arrivons à un sommet par rapport aux années précédentes : nous atteignons à peu près 150.000 exemplaires. C’est la Hollande qui est surtout en progression. A l’origine, la Hollande a été un marché extrêment difficile. Nous avons eu du mal à atteindre les mille premiers lecteurs. Maintenant, nous en avons plus de 60.000. La Belgique a un peu regressé.

Bernard Prince d’Hermann et Greg

A quoi attribuez-vous cette régression ?

Depuis une vingtaine d’années, nous avons eu de grands adversaires dans le domaine de l’édition : le tourisme et la télévision. La télévision, on le sait, a nui à toute la presse en général. Pendant qu’on regarde la télévision, on ne peut pas lire, cela se conçoit fort bien. Ce que l’on conçoit moins bien, c’est l’influence du tourisme. Un exemple : quand nous avons lancé le journal en 1946, il y avait des pointes de vente énormes pendant les mois de juillet et août ! Parce que les gens étaient à la mer et que tout le monde lisait ! Maintentant, trente ans plus tard, il y a un trou dans les ventes.
En terme de concurrence, ces exemples mis à part, nous n’avions pas tellement d’adversaires. Il y avait Spirou , avec qui nous avons une concurrence virile depuis trente ans. En 1960, cela a été plus sérieux avec Pilote . Mais très vite, Pilote s’est adressé à un autre public, si bien que cette concurrence a été moins ressentie.
Où la question de l’âge d’or est pertinente, c’est en France. Parce que nous y avions dépassé les 300.000 exemplaires à un certan moment. Cela se situait en 1969. Et pour toutes sortes de raisons, les concurrents dont nous venons de parler, la télévision et le tourisme, le lancement d’autres éditeurs plus actifs sur le marché, comme Pif, etc., pour toutes ces raisons, le tirage français a commencé à baisser à partir de 1969. Actuellement, il est à moins de 150.000 exemplaires, mais nous espérons le relancer !

Beaucoup de gens pensent que la qualité de Tintin a baissé ces dernières années.

Ils ont raison en partie, mais je crois qu’il faut faire remarquer les goûts des lecteurs ont évolué. Il faut bien dire qu’en 1946, Tintin était presque un journal de patronage. En 1965, lorsque Greg devient rédacteur en chef, c’était devenu un journal plus violent, il y avait même un peu de sexe parce qu’on devait coller à la réalité des goûts du public [5].

Michel Vaillant par Graton

Depuis lors, on a radouci la violence, le sexe. Mais il est certain que les nostalgiques de Tintin d’il y a quinze-vingt ans pouvaient le trouver supérieur. Mais il n’en est pas moins vrai qu’à mon avis, il pourrait être mieux, et il va l’être ! [6]

Quels furent, il y a trois ans, les rapports avec le groupe Standaard qui a fait faillite avec grand fracas ?

C’était en 1976. Nous avions une édition commune avec ce groupe. Il s’agissait de Junior-Ons Volske. Et le Standaard était devenu notre imprimeur. Ce qui a provoqué quelques incidents, surtout du point de vue technique, quand les scellés ont été posés sur les rotatives.

Quand avait été créé Junior. Pour quelles raisons aviez-vous un journal en beaucoup de points semblable à Tintin ?

Junior a été créé en 1951 parce que nous nous sommes dit, suite aux doléances de lecteurs qui reprochaient à Tintin d’être un peu trop cher, qu’il fallait essayer de produire à côté de Tintin, un « petit frère », très proche, qu’on vendrait moins cher et par d’autres moyens de distributon que le kiosque. C’est la raison qui nous a poussé à créer Junior. [7]

Corentin par Cuvelier et Van Hamme

Tintin-France a eu aussi quelques péripéties ces dernières années . Ce n’est plus Georges dargaud qui l’édite maintenant.

Oui, à un certain moment, Georges Dargaud a estimé qu’il n’était plus opportun d’éditer le journal Tintin. Nous avons arrangé cela à l’amiable, bien sûr. Puis nous nous sommes tournés vers le groupe Hachette, lequel a eu quelques problèmes parce que le Journal de Mickey voyait d’un mauvais œil que le même groupe s’occupe d’un journal concurrent. Actuellement, c’est avec un nouveau groupe, le groupe Montsouris-Cinq Pouces, éditeur de Pistil, un journal « écologique », que nous repartons au combat. [8]

Une dernière anecdote ?

J’en ai une qui vous intéressera peut-être. Un jour, c’était en 1958, l’année de l’Exposition universelle en Belgique, on décide d’installer un grand Tintin au dessus de l’immeuble avenue Paul-Henri Spaak. On fait venir des ingénieurs allemands qui avaient installé l’enseigne Mercédès qui orne les usines de Stuttgart, et on construit l’enseigne que vous connaissez. Quand elle a été installée, j’ai voulu voir l’impression qu’elle donnait quand on sortait du tunnel avec le tram venant de la ville. Comme par hasard, sur la banquette en face de moi, il y avait un petit garçon de sept-huit ans, accompagné de sa maman. Le tram s’était arrêté et, à ce moment, le petit garçon s’est écrié : « Maman ! Regarde sur le toit : Spirou ! »

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Propos recueillis le 6 mars 1979 par Didier Pasamonik

Illustrations : (C) Editions du Lombard.

Bibliographie du journal Tintin édition belge et de Tintin édition française sur BDOubliées.com

En médaillon, Raymond Leblanc lors du 77ème anniversaire de Tintin rn janvier 2006. Photo : D. Pasamonik.

[1C’est la première fois, dans cette interview, que le rôle historique de Jacques Van Melkebeke dans la création du Journal Tintin est évoqué publiquement.

[2Ce n’est pas tant le problème des éditeurs que celui de la distribution qu’évoque Raymond Leblanc. Les Messageries Parisiennes durent faire face à une profonde restructuration, en passant par un dépôt de bilan, qui produisit les Nouvelles Messageries de la Presse Parisienne (NMPP)sous sa forme actuelle. NDLR.

[3Raymond Leblanc a écrit Dés Pipés, journal d’un chasseur ardennais - André Gilbert, Bruxelles, 1942.

[4Jean-Luc Vernal sera nommé rédacteur en chef quelques temps plus tard.

[5Dans la bouche de M. Leblanc, « un peu de sexe », c’était l’introduction de personnages féminins dans Tintin, d’héroïnes même, comme Comanche d’Hermann et Greg. Mais cela restait « bon genre » : les amourettes de Michel Vaillant se sont conclues par un mariage.

[6En réalité, Tintin a subi l’inévitable déclin de la presse de bande dessinée qui aboutit à la disparition de la plupart des supports de la presse distractive pour la jeunesse. Seuls les hebdomadaires Spirou et Le journal de Mickey subsistent depuis cette époque.

[7En réalité, Albert De Smaele, le patron du groupe Standaard, a été longtemps le mentor de Raymond Leblanc, et même de Georges Dargaud, et un moment l’actionnaire du Lombard. Les historiens auront un jour à rétablir le rôle discret de ce personnage dans l’histoire de la bande dessinée franco-belge.

[8Depuis le succès d’Astérix, le rapport de force avec Georges Dargaud avait changé. La rivalité entre Georges Dargaud et Raymond Leblanc avait tourné à l’affrontement. Ces changements de diffusion, l’épisode Super-As, un hebdomadaire édité par le groupe Springer dont Jack De Kezel et Jean-Michel Charlier étaient les instigateurs, détournant au passage de nombreux personnages de Tintin et de Spirou comme Blueberry, Buck Danny ou Michel Vaillant, mai 1968, l’émergence de la bande dessinée pour les adultes avec des éditeurs comme Les Humanoïdes Associés ou Glénat, etc. ont considérablement affaibli la position du journal Tintin qui finit par arrêter sa publication hebdomadaire en 1988. Finalement, les ayant-droits d’Hergé retirèrent au Lombard la licence d’exploitation de ce titre.

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