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Raymond Poirier (directeur général de Parenthèses 9) : « Pour qu’un public grandisse, il faut créer des occasions de croisement. »

  • Formé en 2013, l’organisme "Parenthèses 9" s’intéresse au métissage entre la bande dessinée et les autres arts. Axé sur la performance (scénique ou autre), celui-ci cherche à sortir le Neuvième art de son cadre habituel en provoquant des rencontres pluridisciplinaires et expérimentales. Dans le cadre du Festival de la bande dessinée francophone de Québec, Parenthèses 9 a proposé six spectacles différents qui repoussaient les limites de la littérature séquentielle. ActuaBD.com a rencontré avec son directeur général, Raymond Poirier.

Une conférence dessinée sur l’histoire brassicole du Québec, un laboratoire mettant en vedette un « orchestre de dessinateurs », un cabaret-cirque, une soirée de danse swing, un match d’impro-BD et un concert avec l’Harmonie de Charlesbourg. Voilà ce que proposait Parenthèses 9 au cours de la dernière semaine. En 2015-2016, l’organisme a tenu une dizaine de spectacles en tout genre, souvent devant une salle comble.

La clé de son succès ? Une réflexion poussée sur la création d’un langage commun entre la bande dessinée et les autres disciplines afin d’exploiter de nouvelles possibilités narratives. Pour Raymond Poirier, il va sans dire que la BD doit s’éclater afin de favoriser les rencontres !

Quelle est votre vision du métissage ?

C’est l’idée de la rencontre. Pour qu’un public grandisse, pour faire découvrir différents médiums à de nouveaux publics, ou des médiums entre eux, il faut créer des occasions de croisement. Le métissage, pour moi, c’est partir de deux ou trois langages distincts et de voir quelles sont les assises communes que ces pratiques ou ces approches possèdent, pour essayer de proposer une passerelle qui ressemble à ces disciplines, mais avec une valeur ajoutée. C’est également l’occasion d’amener les publics de ces différentes disciplines à se rencontrer ; que le métissage se fasse autant dans la salle que sur scène.

Raymond Poirier (directeur général de Parenthèses 9) : « Pour qu'un public grandisse, il faut créer des occasions de croisement. »
Julien Paré-Sorel, Bach et Alex Carou lors de la soirée LaB Dessiné : l’orchestre des dessinateurs, une production de Parenthèses 9 présentée au FBDFQ 2016.
Photo : Benoit Duinat

Vous semblez privilégier les approches multidisciplinaires, mais aussi expérimentales…

Il y a quelques années, j’avais l’impression que le dessin performatif n’était pas très présent au Québec. Il y avait des approches du côté européen, évidemment, avec notamment les concerts dessinés et les contes à bulles. En Europe, on voyait qu’il y avait un beau foisonnement de ce côté. On voulait aussi faire éclater les supports, montrer que la bande dessinée n’est pas uniquement un art du papier, et intégrer le contexte de performance. À la fois pour créer des réflexes différents auprès des auteurs, mais aussi pour que le public découvre de nouvelles pratiques.

En regardant certaines performances, on a l’impression que vous favorisez les arts du mouvement, tels que la danse, le cirque, ou même le striptease.

En fait, la BD performative n’a pas l’approche la plus mouvante, du moins pour l’instant. Dans le dessin, il y a évidemment des choses qui se passent à l’écran, mais pour nos premières explorations, nous avons eu le réflexe d’aller chercher des pratiques du corps pour jouer avec les dimensions. La BD est bidimensionnelle, le corps est tridimensionnel. Il s’agissait donc de nos premières orientations afin de trouver quelles approches étaient les plus faciles à métisser.

Il y aurait intérêt à tenter quelque chose qui serait exclusivement dessin et musique. Parce qu’on pense qu’on serait capable d’animer le papier de manière à ce que l’enrobage sonore devienne suffisant et qu’on l’on n’ait plus nécessairement besoin d’avoir un corps en mouvement. Pour l’instant, le corps est là pour porter l’histoire en écho au papier.

Le Fabuleux cabaret imparfait : cirque dessiné, une production de Parenthèses 9 présentée au FBDFQ 2016.
Photo : Marianne St-Jacques

Vous parlez de la musique car la performance de musique en direct est une composante importante de vos spectacles…

Elle est incontournable, en fait. On l’imagine difficilement sans nos musiciens. Elle permet de donner corps au papier. Si je dessine un arbre, un pré, quelque chose d’ambiant, le son me permet de compléter la compréhension que j’en ai. C’est une notion d’immersion, un peu comme pour le lecteur. Quand on lit un bon livre, on se crée ces éléments-là. En direct, on n’a pas nécessairement l’occasion de se créer un contexte d’immersion. En spectacle, on est stimulé, et tranquillement, les éléments qui s’additionnent vont permettre de générer un ensemble cohésif.

Lorsque vous concevez un nouveau spectacle, comment faites-vous pour vous assurer que le dessin soit pleinement intégré et ne soit pas parallèle à la performance scénique ?

C’est justement l’objectif sur lequel nous travaillons, la question de cette intégration que l’on se pose lorsqu’on dresse le bilan de nos différents projets. On fait plusieurs propositions mais cela reste, dans bien des cas, des laboratoires, des essais afin de trouver un métissage véritable, et non une juxtaposition des pratiques. On fonctionne souvent par instinct, on fait des essais et on voit s’il y en a qui fonctionnent plus que d’autres. Pour revenir au cirque, qu’il y une jonction probante dans le numéro final du Fabuleux cabaret imparfait, alors que l’acrobate jongle avec des feuilles de papier et essaie de devenir lui-même dessin afin d’aller rejoindre un deuxième personnage qui est sur l’écran. Il y aussi des moments où le dessin vient vraiment servir l’action sur la scène. Il faut donc se poser la question : "si j’enlève le dessin, est-ce que j’ai quelque chose d’intéressant ? Si j’enlève le corps, est-ce que j’ai quelque chose d’intéressant ?". Si je réponds oui à l’une de ces deux questions, cela signifie que la jonction est accessoire. Le résultat n’est pas inintéressant, mais il n’atteint pas l’objectif.

Le Fabuleux cabaret imparfait : cirque dessiné, une production de Parenthèses 9 présentée au FBDFQ 2016.
Photo : Philippe Ruel
Le Fabuleux cabaret imparfait : cirque dessiné, une production de Parenthèses 9 présentée au FBDFQ 2016.
Photo : Philippe Ruel

Pour produire des spectacles comme Le Fabuleux cabaret imparfait : cirque dessiné ou encore le concert dessiné Les Fantastiques aventures du baron de Münchhausen, présenté en collaboration avec l’Harmonie de Charlesbourg, vous devez sans doute cultiver les partenariats avec les artistes et les organismes locaux ?

Chacun amène une expertise que nous n’avons pas nécessairement. Personnellement, je ne m’y connais pas en cirque. On doit donc aller chercher des gens qui ont envie d’expérimenter avec leur discipline et qui ont envie de vivre le croisement. Dans le cas du cirque, nous avons joint des artistes circassiens, et nous leur avons associé des gens de dessin. Et nous avons finalement créé un collectif pour cette occasion. Nous optons souvent pour cette approche, alors que pour l’Harmonie de Charlesbourg, ce sont eux qui nous approchés en disant : "Nous aimerions avoir une dimension dessinée pour l’un de nos spectacles". On propose alors des dessinateurs, ou un angle d’attaque.

Au bout du de compte, Parenthèses 9, c’est de la collaboration. La question que l’on se pose, c’est si on propose des rendez-vous arrangés aux créateurs ou bien si ce sont les créateurs qui viennent nous solliciter pour qu’on leur propose des pistes. On a l’avantage d’être dans un milieu assez motivé à ce type d’expérimentations. La communauté des dessinateurs de Québec est très ouverte et la communauté des artistes a envie d’aller à la rencontre de ces possibilités.

Qu’est-ce qui guide vos choix de programmation ?

Les occasions et les rencontres. Quand on est quelques-uns à se lancer une idée qui nous semble palpitante, il faut se positionner rapidement afin de décider si nous désirons concrétiser. Lorsqu’il y a un momentum, lorsqu’on croise des gens avec qui nous aimerions collaborer, lorsqu’on a l’impression d’avoir une piste, il faut y aller de manière cartésienne. Il faut tenter de voir comment on va développer ce concept au-delà des premières rencontres et des premières expérimentations. Il faut garder le cap sur les idées qui marchent et tenter de repousser les limites.

Le Fabuleux cabaret imparfait : cirque dessiné, une production de Parenthèses 9 présentée au FBDFQ 2016.
Photo : Philippe Ruel

Jusqu’à présent, quels échos avez-vous eus du public lors du festival ?

Ils sont très positifs. Le défi est plutôt de décrire la forme que prendra le spectacle. Comme tout ceci reste relativement nouveau, je pense que les gens sont intrigués. Généralement, ils en ressortent satisfaits, comme si ce qui leur semblait anecdotique au départ, était devenu logique. Plus on arrive à dépasser la juxtaposition, plus les gens saisissent le potentiel de ce qu’on veut faire. Je pense qu’on réussit tranquillement à séduire le public, un spectacle à la fois.

Dans le cadre du Fabuleux cabaret imparfait, vous avez d’ailleurs fait salle comble.

Oui, le public a envie de voir des choses qui sortent de l’ordinaire. Le public BD voit ses artistes dans des contextes complètement différents. Il y a les publics des autres disciplines qui sont également au rendez-vous. Et je pense qu’on est privilégié d’avoir un milieu culturel qui possède cette curiosité et qui répond aussi favorablement à nos propositions.

Raymond Poirier, directeur général de Parenthèses 9, au FBDFQ 2016.
Photo : Marianne St-Jacques

Pour terminer, Parenthèses 9 doit concrétiser un partenariat avec le Festival de la BD francophone de Québec afin de créer la structure Québec BD. Pouvez-vous nous détailler ce projet ?

C’est une façon d’officialiser des choses qui existaient déjà. Ça peut nous permettre de faciliter les liens que nous avons déjà avec le festival. Parenthèses 9 ne disparaîtra pas, mais pourrait devenir une division d’un organisme plus large qui se nomme Québec BD. Le Festival de la BD a, de son côté, beaucoup grandi au cours de la dernière décennie. C’est un événement qui reste majeur, mais il y a également des résidences estivales que se tiennent en parallèle depuis plusieurs années. Puis, aussi des activités comme la LiQuiBD (Ligue québécoise d’impro BD) qui se tiennent à l’année. Il y a des collaborations qui dépassent le cadre du festival. Il y a des projets comme la BDThèque, ou encore d’autres initiatives qui sont en développement. Il y avait Parenthèses 9, qui existe en parallèle et qui collabore au festival, mais qui tient aussi des événements à l’année. Cela semblait donc naturel qu’un autre organisme pourrait être derrière tout cela. Donnons-nous une structure qui nous permettra de mieux encadrer nos actions, et de mieux les pérenniser.

Car dans mon cas, pour Parenthèses 9, c’est la notion de pérennisation qui me plaît. Ainsi que celle de porter le dessin dans un contexte performatif et non-traditionnel. Nous avons monté une expertise. Pour la faire perdurer, il faut la partager. Il faut également se donner les moyens de le réaliser et d’amener d’autres personnes à profiter de ce que l’on a bâti. Je pense aussi qu’en éclatant la structure, cela pourrait permettre à d’autres personnes qui en ont envie de se joindre à l’initiative et de proposer des projets créatifs, de se sentir un plus interpellées.

La BDThèque ambulante est une initiative de la nouvelle structure Québec BD.
Photo : Marianne St-Jacques

(par Marianne St-Jacques)

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