Régis Loisel et Olivier Pont sous la bannière des éditions Rue de Sèvres

27 avril 2019 2 commentaires
  • Le premier tome de ce Road Movie endiablé signe l'arrivée de ces deux grands auteurs chez Rue de Sèvres. Une série qui mêle adroitement émotion et action, avec des personnages humains et touchants : déjà une réussite !
Régis Loisel et Olivier Pont sous la bannière des éditions Rue de Sèvres
Deux photos qui font basculer le destin de Max en quête d’identité !

Début des années 1970. Max, débarque en plein cœur de l’Amazonie à la recherche de son père. Le jeune Français vient de perdre sa mère et n’a reçu en guise d’héritage que deux photos prises à sa naissance… au Brésil ! Problème : sur chacun des clichés figure un homme différent. Lequel est son père ?

C’est pour tenter de répondre à cette question que cet apprenti routard se retrouve dans cette partie de la jungle amazonienne saignée par un vaste chantier de construction d’une route destinée à traverser la région. Dans le sillage de ces gigantesques travaux arrivent tout un tas d’individus aux motivations diverses : argent, humanitaire, aventure ou trafic en tout genre. Ainsi Max va t-il croiser non seulement des forestiers, des ouvriers mais aussi des malfrats d’envergure attirés dans ce coin perdu par l’absence de loi et de règles.

Le jeune homme va néanmoins faire des rencontres plus agréables : qu’il s’agisse de ces deux infirmières françaises gentiment délurées et de leur copine Corinne, jeune beauté libre et peu farouche ; ou encore de Baïa, ravissante métisse muette qui lui sert de guide dans la jungle inhospitalière.

Mêlé malgré lui à un trafic de jeunes prostituées, puis par la découverte du crash d’un avion, Max se trouve vite sacrément bousculé par un bon nombre d’imprévus et de coups de théâtre. Dans un climat pénétré de moiteur, le périple du jeune Européen tient à la fois du récit initiatique et de la vadrouille drôle et déjantée avec son lot de violences et d’épisodes fantastiques.

Et si ce père recherché au bout du monde n’étai qu’un salaud, un "putain de salopard" ? Max est-il prêt à l’accepter ?

Ce savant dosage porte le lecteur à suivre ce sympathique anti-héros affecté de chaude-pisse (les auteurs n’ayant négligé aucun détail !) dans une narration captivante et foisonnante.

Pour Max, cette aventure deviendra le lieu de toutes les initiations.

Vingt années de maturation

La thématique de ce récit amazonien, les deux auteurs l’ont trouvée pendant leurs vacances communes en Guyane, il y a vingt ans lors d’un périple en pirogue, comme nous l’a expliqué Olivier Pont : "Décor de jungle luxuriante, crocodiles, chercheurs d’or, bagne de Cayenne : on a écrit à deux les bases d’un scénario, qu’on a finalement mis de côté pour se concentrer sur nos projets respectifs. Quinze ans plus tard, je me remets à la bande dessinée, et je propose à Régis, parti entretemps au pays des trappeurs, de reprendre notre projet commun. Il me répond qu’avec le recul, il trouve le récit trop sombre et un peu convenu... Mais qu’il a une autre idée dans la même atmosphère."

Les amateurs de Magasin général vont retrouver le même type d’ambiance au début d’Un Putain de Salopard, dans l’esprit du réalisateur Frank Capra : Régis Loisel pose sa caméra dans un village retiré du monde et on en fait le tour en une trentaine de pages, afin de s’imprégner du rôle et surtout du caractère de tous les protagonistes de ce microcosme.

D’un coup, le récit bascule !

On aurait pu craindre une redite guyanaise de la série canadienne, mais au moment où tout s’accélère, lorsqu’une jeune fille tente d’arrêter le camion dans lequel sont embarqués Max et la muette Baïa, le récit ne cesse de s’emballer, montant crescendo en suspense, multipliant les surprises, profitant précisément de la mise en place subtile et humaine de son entame.

Une galerie de personnages étonnants

La séduction d’un récit repose essentiellement sur la possibilité pour le lecteur de s’identifier dans les personnages, encore faut-il qu’ils soient attachants, qu’ils obéissent à un équilibre savamment dosé par Loisel, rompu depuis longtemps à cet exercice. Dans Un Putain de Salopard, hormis le jeune héros Max, les hommes sont relégués à l’arrière-plan, le visage marqué par la rudesse de l’Amazonie, et par des secrets inavouables qu’ils dissimulent et que l’on devine petit à petit, par bribes.

Les femmes en revanche sont omniprésentes. Franches, subtiles, déterminées ou secrètes, elles sont formidablement attachantes. Loisel s’en explique : "Généralement, les femmes sont plus intelligentes, plus posées, plus réfléchies. Ce qui ne veut pas dire que les hommes ne le sont pas. J’aime les femmes dans leur globalité... même dans leur façon de me casser les pieds ! Souvent en bande dessinée, la personnalité des femmes se résume à ses formes. Ici, nous avons justement voulu passer outre cet aspect obligatoirement sexy, pour qu’elles se révèlent par elles-mêmes. Concernant le tandem formé par Max et Baïa, notre héroïne, j’avais déjà utilisé le même binôme parlant-muette entre Peter Pan et Clochette : cela permet à Max de lui laisser l’interprétation des sons et gestes de la jeune femme. Ce contraste est ici augmenté par le fait que ce soit justement Baïa qui connaît la jungle, et qu’elle essaie de guider Max au gré de leurs aventures."

Concernant la réalisation graphique, Un Putain de Salopard se distingue de Magasin général par le type de collaboration entre les deux auteurs. Régis Loisel n’a rien crayonné et (presque) rien storyboardé de cet album. Ce qui permet de retrouver le charme de l’univers d’Olivier Pont, avec un trait qui soigne plus le rythme du récit par rapport au précédent Où le regard ne porte pas... , sans atteindre le niveau trépidant de l’ébouriffant et exaltant Bouts d’Ficelles qui signait le retour de Pont à la bande dessinée il y a quelques mois.

Dans son scénario, Loisel a pourtant transmis un part de son cadrage au dessinateur. À la lecture, on retrouve certains des procédés habituels de Loisel, jusque dans les postures de certains personnages, le dessinateur ayant été sans doute influencé par son scénariste et ami. Ce qui n’enlève rien à son talent, notamment quand il doit réaliser des décors de jungle, où son dessin restitue à merveille l’atmosphère à la fois belle et oppressante de la forêt vierge, tout en conservant une grande lisibilité. "Volontairement, je n’ai pas été rechercher les photos de notre voyage en Guyane, nous explique Olivier Pont. "Je préférais restituer sur le papier l’idée que je m’en faisais, ce que je ressentais. Par ailleurs, j’ai proposé à Régis d’intégrer une très légère touche fantastique, un appoint que j’aime insérer dans mes récits. Cet apport démontre que nos personnages ne maîtrisent pas tout ce qui se passe, même l’affranchie Baïa. Et cela confère au récit une touche légèrement magique qui le rapproche du conte, ce que j’apprécie beaucoup. On ne va pas en dire plus pour ne pas gâcher la surprise du lecteur, mais cette touche fantastique va bien entendu se prolonger dans la suite du récit."

Une touche de fantastique

Un coup de cœur !
Ce procédé à la Gabriel García Márquez s’avère effectivement propice à la mise en place d’une intrigue haletante et riche. Et le trait souple d’Olivier Pont s’accorde parfaitement à une narration particulièrement fluide et lisible. Derrière son titre un brin provocateur qui pourrait être issu d’un polar de série B, nous tenons là un récit au rythme intrépide mis en lumière par la mise en couleur impeccable de François Lapierre et une réalisation de grande qualité.

Ambiances et lumières impeccables pour un récit haletant, drôle et captivant.

Quant à savoir de combien de tomes composeront cette très belle aventure humaine, les deux auteurs nous ont avoué qu’il avait déjà dû couper en deux le premier tome pour le transformer finalement en deux volumes distincts. Et que ce premier tome avait également été rallongé jusqu’à 84 planches pour aller jusqu’à sa conclusion. "Mais normalement, la série devrait compter trois tomes", nous répondent-ils à l’unisson, avec une lueur malicieuse dans les yeux. Trois tomes... ? C’était déjà ce que Tripp et Loisel imaginaient au début de Magasin Général, une série qui en compte finalement neuf... pour le plus grand bonheur de ses lecteurs !

De g. à d. : Loisel et Pont, à l’unisson.
Photo : Charles-Louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

(par Patrice Gentilhomme)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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A propos d’Olivier Pont, lire également :
- le récent et passionnant Bouts d’Ficelles
- Où le regard ne porte pas... T2 - par G.Abolin & O. Pont - Dargaud
- l’interview d’Olivier Pont : « Nous nous sommes exprimés au travers de non-dits »
- Grand Prix RTL 2004 pour Où le regard ne porte pas...
- « Où le Regard ne Porte pas », la belle image !

Et concernant Régis Loisel, lire également :
- une double précédente interview avec Jean-Louis Tripp : « Nous sommes complémentaires : l’un aime réaliser ce que l’autre n’apprécie pas » et la seconde « Parfois, les personnages se mettent eux-mêmes à faire des choses imprévues mais sympathiques »
- Concernant Magasin Général, les chroniques des tomes 1 et 2, 4, 6 et 8, ainsi qu’un article récapitulatif : "Magasin général", quel bonheur !
- une autre interview de Loisel : "Mon préféré c’est Bulrog !"

Photo en médaillon : Charles-Louis Detournay.

 
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