Régric, héraut de l’École de Bruxelles

12 décembre 2018 2 commentaires
  • Publié aux Éditions du Long Bec, un éditeur qui monte, décidément, le dessinateur Régric perpétue une tradition qui semble désuète à certains mais qui reste néanmoins vivace : la Ligne claire de l’École de Bruxelles. Avec la série « Le Musée de l’étrange » et son premier tome, « Le Sanctuaire des titans », il nous donne à lire un récit, entre vénération et parodie, qui a les qualités de ses modèles.

Régric, héraut de l'École de BruxellesQuand on parle de « Ligne claire », il est souvent dit tout et n’importe quoi. Dans Les Héritiers d’Hergé (Magic Strip, 1983), Bruno Lecigne avait longuement théorisé sur ce style qui, curieusement, avait diffusé, à partir de la Hollande avec Joost Swarte, Henk Kuijpers, Théo Van Den Boogaard ou récemment Peter Van Dongen, jusque dans Pilote avec Floc’h, Métal Hurlant avec Yves Chaland, Jean-Louis Floc’h et Serge Clerc, dans (A Suivre) avec Jacques Tardi, Ted Benoît ou Alain Goffin, ou encore dans Cairo en Espagne avec Daniel Torrès.

Il distinguait dans ce corpus l’École de Bruxelles, un vocable créé par Jacques Martin et popularisé par François Rivière (L’École d’Hergé, le logicien du rêve, Glénat, 1976), où l’on retrouve les assistants du Studio Hergé (Edgar P. Jacobs, Bob De Moor, Jacques Martin, Roger Leloup…) et leurs successeurs (Gilles Chaillet, André Juillard…) et le courant moderniste qui, à partir de 1977 avec Joost Swarte, Floc’h, Ted Benoit, Théo Van Den Boogaard ou Yves Chaland instille une légère ironie face au modèle. À partir de ces deux souches, les rhizomes se croisent et s’entrecroisent au point qu’il est parfois compliqué de démêler le post-modernisme des uns, le côté novateur, avec le maniérisme des autres, alors que pour beaucoup, au-delà de toutes discussions théoriques, il y a la volonté simple de livrer une histoire lisible et passionnante avec des « outils » éprouvés.

De Casterman au Long Bec…

Traînant une réputation de style passéiste ancré dans les années 1980, cette « Ligne claire », peut parfois constituer un handicap pour un artiste. Ainsi est-on étonné de voir le dessinateur Régric (alias Frédéric Legrain, né en 1969), passer de Casterman où il a dessiné parmi les meilleurs Lefranc (six albums plus trois Reportages de Lefranc) à un « petit » éditeur comme le Long Bec. « Je suis allé d’emblée vers ce petit éditeur, parce que je n’avais pas envie de présenter mon projet à un gros éditeur. Sachant pertinemment ce qu’il allait me répondre, que ce genre de dessin était suranné, démodé, etc. Je ne l’ai pas regretté, ils m’ont laissé une liberté absolue. Ils ont vu les premières pages arriver et se sont dit « il est sur la bonne voie, on lui fiche la paix. C’est appréciable d’avoir la liberté de pouvoir développer son projet et ses idées de A jusqu’à Z, sans être tout le temps obligé de transiger et de changer les choses. » Il faut dire que chez Casterman, travailler sur Lefranc n’est pas une vraie sinécure : les auteurs sont obligés de travailler sur un cahier des charges stricts, un comité de lecture constitué à parité avec des représentants de l’éditeur et des héritiers de l’auteur veillant à chaque détail.

Regric en octobre 2018
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Un héritier de Bob De Moor

Pourquoi, alors que l’on est créateur, choisir d’endosser ainsi le « costume graphique » d’un autre ? « Par goût !, nous répond Régric. Enfant j’ai lu les aventures de Tintin et ensuite j’ai découvert les Barelli de Bob de Moor et c’est un style qui me plaît plus que tout. Non seulement j’ai aimé le lire, mais maintenant j’aime le pratiquer, le dessiner. Donc voilà c’est assez difficile à expliquer pourquoi ce style-là plutôt qu’un autre. De toute façon, j’ai toujours été attiré par l’école dite de Bruxelles : Hergé, Jacobs, Martin, Bob de Moor…. Finalement je suis dans le même bain depuis toujours. »

Cela nous donne un récit très bien construit, simple et passionnant, dans un univers entre Adèle Blanc-Sec et Jo, Zette et Jocko, une touche de fantastique avec des êtres sortis tout droit du bestiaire du cryptozoologue Bernard Heuvelmans  [1]. Une histoire qui devrait plaire au public « de 7 à 77 ans », selon la formule consacrée inventée par Karel Van Milleghem, le rédacteur en chef de Kuifje, la version flamande du Journal Tintin.

Le Musée de l’étrange T. 1 : Le Sanctuaire des titans. Ed. Du Long Bec.
© Éditions du Long Bec

« J’ai situé cette histoire dans les années 1950, parce que c’est une époque où on peut vivre une aventure exotique sans beaucoup de moyens de transport, de communication…, nous dit l’auteur. Mais ça aurait pu aussi fonctionner dans les années 1960, voir même 1970… Mais j’aime les années 1950 pour les styles vestimentaires, les automobiles, etc. C’est vrai qu’une aventure de ce style-là, de nos jours, ça devient tout de suite plus compliqué, avec les smartphones notamment. L’isolement devient impossible… Donc les années 1950 c’était l’idéal. Même si j’ai éventuellement prévu de faire évoluer les époques dans le cadre de cette série. Pour renouveler toute l’esthétique générale. Il me fallait un peu d’éloignement chronologique pour que cela reste rétro… En fait, j’ai toujours été intéressé par l’archéologie en général, et plus particulièrement par l’archéologie mystérieuse. C’est-à-dire les civilisations et les écritures disparues dont on n’a plus le sens, les vestiges que l’on découvre et dont on ne sait pas à quelles cultures et civilisations cela a pu appartenir, que cela soit dans la mer ou dans le désert. J’ai lu Heuvelmans mais aussi les ouvrages de Robert Charroux, de Éric von Däniken, tous ces gens qui se sont un peu excités sur toutes ces théories, et cela a enrichi mon imaginaire. Cela part en Amérique latine donc on retrouve une ambiance aux « 7 boules de cristal » mais après cela part dans d’autres directions… »

Le Musée de l’étrange T. 1 : Le Sanctuaire des titans. Ed. Du Long Bec.
© Éditions du Long Bec

On connaissait les filiations hergéennes : Swarte, Benoit, Juillard, Van Dongen…, les filiations jacobsiennes : Martin, Floc’h, Wininger…, les filiations martiniennes : Chaillet, Juillard, Pleyers,… Mais jamais jusqu’ici, un auteur ne s’était revendiqué de Bob De Moor, le créateur de Signor Barelli, mais pas seulement : « Bob De Moor, c’est surtout l’humour, un humour plus flamand qu’Hergé, qui avait un humour plus british, plus mesuré. Bob de Moor va un peu plus loin dans les gags, dans les attitudes extrêmes. Finalement, je pense que c’est plus vers lui que je me suis dirigé spontanément à l’heure de faire mon propre travail. Pour ce qui est de l’humour, j’ai dû aussi prendre quelque chose de Greg, j’ai beaucoup aimé les Achille Talon, surtout les histoires complètes, Et j’adorais son style d’humour, et je pense qu’il doit y avoir un petit quelque chose de ça dans mes histoires. »

Le Musée de l’étrange T. 1 : Le Sanctuaire des titans. Ed. Du Long Bec.
© Éditions du Long Bec

Régric va alterner cette série avec la série Lefranc de Jacques Martin dont il est actuellement le titulaire en alternance avec une autre équipe : «  Cela me laisse le temps de faire autre chose. Et c’est assez sain de faire d’autres projets qui nous appartiennent, qu’on ne soit pas juste locataire sur la série. Je ne me voyais pas faire autre chose de réaliste, comme une pâle copie de Lefranc ou autre chose dans le même style. C’est une rupture totale dans le ton et dans le style, c’est encore plus appréciable et je retourne vers Lefranc avec encore plus de plaisir. »

Sachant qu’il un Lefranc à faire pour 2020, et à finir un album documentaire pour la collection des Reportages de Lefranc sur la conquête de l’espace pour 2019, il est néanmoins en train de travailler à une suite pour Le Musée de l’étrange. Autour de quel sujet ? « J’ai déjà plusieurs pistes… » nous répond-t-il avec un sourire de Sphinx.

Le Musée de l’étrange T. 1 : Le Sanctuaire des titans. Ed. Du Long Bec.
© Éditions du Long Bec

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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[1Scientifique passionné par les espèces disparues, Bernard Heuvelmans a conseillé aussi bien Hergé sur Tintin au Tibet qu’Henri Vernes sur les Bob Morane.

 
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