Rémi Guérin & Guillaume Lapeyre ("City Hall") : « L’avantage du manga est sa grosse pagination. Pour la remplir, autant mettre tout ce qu’on aime dedans ! »

1er mai 2013 0 commentaire
  • En proposant une sorte de croisement entre "Death Note" et "La Ligue des gentlemen extraordinaires", le duo d'auteurs de "City Hall" ont créé un manga à la française convaincant, généreux et bourré de références.

Une première série au style manga, dans un univers steampunk anglais, avec des personnages historiques dedans, et une forte dose fantastique : c’est parce que vous aviez peur que votre carrière se termine que vous avez tellement voulu en mettre à la fois ?

Rémi Guérin : (rires) J’hésite à répondre à la question, j’ai envie de dire oui, mais j’ai peur que cela nous desserve. Non, nous avons surtout eu la place d’insérer tout ce que nous aimions. L’avantage du manga est sa grosse pagination, et il faut la remplir, donc autant mettre tout ce qu’on aime dedans !

Guillaume Lapeyre : En plus, tu ne sais pas écrire des histoires simples, donc ce n’était pas gagné au départ !

Rémi Guérin & Guillaume Lapeyre ("City Hall") : « L'avantage du manga est sa grosse pagination. Pour la remplir, autant mettre tout ce qu'on aime dedans ! »
La couverture de "City Hall T3"
©Lapeyre/Ankama Editions

Avant d’être publiés, vous êtes-vous retrouvés confrontés à des refus des éditeurs devant ce projet OVNI ?

GL : Oh oui ! Je me souviens être monté à Angoulême il y a deux ans, nous avions développé cinq projets avec Rémi, dont City Hall, déjà au format manga. Nous avions fait le tour de tous les éditeurs, ils nous ont tous dit la même chose : "L’histoire est plutôt originale, cela fonctionne bien, mais le format manga, les gars..." Seul Ankama nous a tendu les bras.

RG : Autrement dit, tout le monde a aimé l’histoire et le dessin, mais personne ne voulait de ce format manga, donc le côté OVNI était plus sur le format manga que sur le projet lui-même.

Les éditeurs ont peu de temps à consacrer aux jeunes auteurs qui viennent les voir dans le cadre d’un festival comme Angoulême. Comment avez-vous reçu les refus ?

GL : Sur le moment, nous prenons les conseils pour améliorer le projet que nous présentons, cela nous a toujours donné de l’énergie, d’aller dans le sens de l’éditeur, comme il connaît bien son boulot, nous essayons de nous adapter. Mais sur le moment, cela ne fait jamais plaisir d’essuyer un refus.

RG : Cela fait maintenant dix ans que nous faisons de la bande dessinée, nous avons bien sûr pris beaucoup plus de refus que de validations, il faut prendre cela comme des opportunités d’aller plus loin. Après, la critique n’est pas toujours constructive, on peut ne pas être d’accord. Il ne faut pas se dire qu’on y va avec un projet tout fini, mais dans l’optique qu’il y aura des éléments à corriger, cela fait partie du jeu.

Un extrait de "City Hall T3"
©Lapeyre/Ankama Editions

Guillaume, au Japon, les mangakas commencent souvent en tant qu’assistants pour s’approprier les codes sur plusieurs années. Comment avez-vous passé outre ce manque d’expérience dans ce style ?

GL : En fait, j’ai été assistant de moi-même sur dix albums franco-belges (rires).

RG : Ah oui, tu t’es auto-assisté, c’est bien, c’est un bon concept !

GL : Le drame, c’est que je continue d’être mon propre assistant, je suis tout seul, merci Ankama, de ne pas me donner de vie.

Oui, mais vous aviez créé des albums couleurs !

GL : Ah non, je suis daltonien au dernier degré, je ne fais pas de couleurs, c’est ma femme Elsa Brants qui faisait les couleurs.

Que répondez-vous à ceux qui vous traitent de suiveurs, de ne faire que singer des codes mangas sans réellement les assimiler ?

GL : Nous avons eu très peu de critiques négatives. Hors mis quelques-unes, mais ce n’en était pas vraiment : il s’agissait de lecteurs qui n’étaient simplement pas entrés dans l’univers. Après, les retours sur internet ou dans les magazines, nous en sommes très contents, c’est une chance, parlent surtout de "bonne surprise" et d’un "manga que personne n’attendait".

RG : Je n’avais pas vu cette critique, le débat tourne toujours autour du terme "manga". Cela veut dire "bande dessinée japonaise faite par des japonais". Maintenant, ce qui nous a intéressés, c’est d’abord le format, qui est complètement assumé. Nous avions besoin de développer un univers et des personnages dans un format qui nous donne de la place et dans lequel nous puissions nous éclater. Guillaume avait envie, en tant que lecteur de mangas, de réaliser son rêve en se frottant à ces codes.

Un extrait de "City Hall T3"
©Lapeyre/Ankama Editions

Votre série est extrêmement dense au niveau scénaristique et graphique, on a même parfois l’impression de s’asphyxier. Pourquoi ne pas vous donner plus d’air, étaler la narration ?

RG : Au niveau du scénario, non. Désolé. Je ne lis pas de manga, et le seul qui m’a amené à lire ce genre de bandes dessinées, c’est Death Note. Je pense qu’il y a bien plus à lire dans Death Note que dans City Hall. J’ai adoré la lecture de Death Note, donc je ne me suis mis aucun frein, mais j’ai importé les méthodes de travail que j’avais dans la bande dessinée franco-belge, à savoir une grande idée par page. Si j’ai deux idées à placer, c’est que j’ai deux pages à écrire, le principe est relativement simple. Importer ce système dans un manga, rend le récit très dense. Je ne me donne pas de temps pour faire des pauses. Je suis assez content du résultat, je peux comprendre que le résultat soit un peu déroutant car il y a beaucoup à lire. Je n’espère qu’une chose à mon petit niveau : c’est que les lecteurs disent : "J’ai lu Death Note, j’ai adoré, il y avait beaucoup à lire. Et je retrouve un petit peu de cela dans City Hall".

GL : Pour ma part, nous étions super-conscients qu’avec ce projet-là, nous créions un manga français, nous étions inconnus sur le terrain du public manga car nous venions de la BD franco-belge. Si c’était pour utiliser 160 pages pour planter deux personnages devant une fenêtre en disant : "Cette saison, l’hiver arrive tôt" en faisant voler des papillons, cela ne m’intéressait pas. Du coup, il fallait aller chercher le public et lui donner à manger, et c’est pour cette raison que nous avons voulu bourrer à mort l’objet. En même temps, le troisième tome est très axé sur la baston.

Amélia Earhart, la garde du corps des deux héros masculins.
©Lapeyre/Ankama Editions

Justement, en articulant votre série autour du pouvoir de l’écriture sur du papier, ne craigniez-vous pas de trop vous confronter à Death Note ?

GL : Death Note utilise le papier pour détruire, nous, nous utilisons le papier pour créer. Il y a aussi l’humour et l’aventure, qu’il n’y a pas dans Death Note. Je suis un grand fan de Takeshi Obata depuis le début, je me suis d’ailleurs inspiré de Bakuman pour créer les personnages principaux, cet auteur a révolutionné ma manière de dessiner. Mais il n’y a pas de comparaison à établir, selon moi.

RG : Nous avons pensé, avec toute la modestie qui nous caractérise, que nous ne serions pas dans l’ombre de Death Note, mais complémentaires. Nous avons inversé ce thème de papier associé à la mort, en y ajoutant des gens qui ont réellement existé, pas mal d’humour, beaucoup de messages cachés. Nous avons brodé une enquête policière moins torturée que celle de Death Note, mais j’espère que les lecteurs trouveront leur compte dans les deux séries.

GL : Tu n’es pas sympa, tu pourrais te contenter de me paraphraser comme d’habitude, mais là tu dis le contraire.

RG : Oui, c’est vrai. Ah non, si je dis : "Oui, c’est vrai", je ne dis pas le contraire du coup... (rires)

Votre série navigue autour de grands écrivains, mais vous ne perdez jamais de vue le côté action et thriller. Pourquoi ne pas avoir plus profité du background et des romans de ces personnages historiques ?

RG : Vous seriez en train de suggérer que les écrivains ne sont pas des hommes d’action ? (rires) En mettant en scène des écrivains que j’adore, qui sont Jules Verne et Arthur Conan Doyle, je me doute qu’en les balançant dans la rue, ils ne vont pas se mettre des gifles avec des méchants. Ils leur cracheront éventuellement au visage, mais cela s’arrêtera là. C’est pour cela que nous avons rajouté des personnages comme Amélia Earhart, qui est un agent secret dynamique et compétitif, car il fallait quelqu’un qui puisse les défendre, car ce sont deux blaireaux, nous sommes d’accord !

GL : Amélia Earhart, qui volontairement, met en avant ses deux gros flingues.

D’un côté purement technique : qu’est-ce qui est fait à l’ordinateur ?

GL : Pratiquement rien, à part les bulles, et quand il y a des gros aplats noirs, je mets une petite croix sur ma feuille, et je remplis la zone avec Photoshop. Tout le reste est créé à la main. Je suis tenté bien sûr d’utiliser des logiciels comme Manga Studio, mais il faudrait que je dompte le logiciel avant de récupérer la vitesse que j’ai déjà, et grâce aux excellentes éditions Ankama, qui font que je ne regarde plus la télévision, je ne joue plus aux jeux vidéo, et je ne dors presque plus, je vais déjà super vite : deux pages par jour ! Avec l’informatique, je perdrais d’abord du temps, et je ne peux me le permettre sinon on me coupe les jambes !

Un fond d’écran clin d’oeil où les héros de "City Hall" dansent le Gangnam Style.
©Lapeyre

Cette image de vos personnages dansant le Gangnam Style. Pourquoi ?

RG : Je crois que c’est lié à la drogue qu’ils consomment.

GL : Quand j’étais à l’Animest de Nancy, en face du stand du libraire, il y avait un stand de geeks qui diffusait plein de choses sur un écran géant, et toutes les demi-heures, il passait le clip de Gangnam Style. J’avais bien entendu parler du phénomène sans cliquer sur le lien. Je me suis quand même renseigné sur Wikipedia, c’est là que j’ai découvert la portée ethnologique et sociologique du morceau (rires). Devant la trentaine de jeunes qui dansaient la chorégraphie, j’avais dit au libraire : "Je suis désolé, je ne comprends pas ce truc. Pourtant j’essaye." Et il me dit : "Ben écoute, il n’y a rien à comprendre. Je suis sûr que si tu dessines Jules Verne et Arthur Conan Doyle en train de danser le Gangnam Style, tu vas voir le buzz que cela va faire !"

Sur le moment, je n’étais pas super-convaincu, mais trois jours après, j’ai dessiné un petit croquis, et là, explosions de statuts sur ma page Facebook ! Et devant l’insistance de tant de fans qui me demandaient un fond d’écran, je me suis exécuté car je suis quelqu’un de profondément gentil...

RG : ... ou faible ! (rires)

Le dessinateur Guillaume Lapeyre, et le scénariste Rémi Guérin.
Photo © Thomas Berthelon

Propos recueillis par Thomas Berthelon et Xavier Mouton-Dubosc au Toulouse Game Show, en décembre 2012.

(par Xavier Mouton-Dubosc)

(par Thomas Berthelon)

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