Renaud : "Ce triptyque est une manière de poser plus délicatement Jessica Blandy sur le bord de la route "

  • Après avoir réalisé vingt-quatre albums de la série {Jessica Blandy}, {{Renaud}} et {{Jean Dufaux}} ont souhaité revenir sur le parcours de leur héroïne fétiche. La pulpeuse blonde est en filigrane de ce récit. Toutes les personnes qui ont croisé dernièrement Jessica sont éliminées par un duo pervers et déjanté, Soldier Sun et sa fille Agripa. Renaud nous parle de {La Route Jessica}.

Renaud : "Ce triptyque est une manière de poser plus délicatement Jessica Blandy sur le bord de la route "Pourquoi réaliser ce triptyque, La Route Jessica, où vous évoquez Jessica Blandy. Aviez-vous des remords de l’avoir laissée aussi tourmentée dans le dernier volume de la série ?

Ce n’est pas moi qui ai décidé d’arrêter Jessica Blandy. Je ne peux pas avoir de remords. Jean Dufaux était en panne d’inspiration et n’était pas persuadé qu’il y avait encore beaucoup d’histoires à raconter autour de ce personnage. En discutant ensemble, nous nous sommes dits que c’était brutal d’arrêter une série de vingt-quatre albums de la sorte. Nous avons donc décidé de créer une trilogie où Jessica serait un des éléments-clef de l’intrigue, mais serait aussi en filigrane du récit. C’était une manière de la poser plus délicatement au bord de la route et de retraverser son parcours en compagnie de ceux qui l’ont connue.

Vous mettez en scène dans ce diptyque deux prédateurs au caractère bien trempé. Pourquoi avoir mis ce père et sa fille en avant-plan ?

Je me suis rapidement attaché à eux dans les premières pages de La Route Jessica. Jean a l’habitude de faire disparaître ses personnages de manière dramatique. Je l’ai interrogé sur le sort qu’il leur réservait. J’ai un petit faible pour la fille. Avec son air coquin, on lui donnerait sa confiance. Pourtant, c’est une tueuse. Elle ne ressemble pas à ce qu’elle est réellement. J’aime les choses ambigües. J’aimerais éventuellement continuer à animer le destin de ces personnages après ce triptyque. J’ai donc demandé à Jean de les préserver, de ne pas leur attribuer un avenir sombre…

Pourquoi continuer avec eux ? Ce ne sont pas des personnages positifs ?

Justement ! C’est là toute l’ambigüité. L’histoire s’articulera sans doute sur une course-poursuite. On ne peut pas laisser deux psychopathes aussi maléfiques sur les routes de l’Amérique profonde. Un personnage, plus positif, devra forcément intervenir. Ceci dit, ce n’est qu’un projet d’histoire. Rien ne dit que nous la réaliserons après ce triptyque.

Continuer avec ces deux prédateurs, est-ce que cela signifie que Jessica Blandy s’arrête définitivement ?

Jessica Blandy nous appartient à tous les deux. Ce personnage est issu de mon imagination et j’en avais même trouvé le prénom. À l’époque où nous réalisions Brelan de Dames, j’avais proposé à Jean d’animer avec moi ce personnage. On a décidé d’axer la série sur des ambiances de polar américain. Jean arrête, mais libre à moi de continuer. En fait, j’aimerais poursuivre cette série sous la forme de one-shots.

La couverture du premier tome de La Route Jessica se remarque facilement dans les librairies. Le dessin est assez choc…

C’est sans doute l’album qui m’a demandé le plus de recherches pour la couverture. J’en avais déjà fait d’autres pour cet album qui plaisaient à Dupuis mais qui, pour différentes raisons, ne convenaient pas. C’est en discutant avec Jean au restaurant que nous avons eu l’idée de ce dessin : un gros plan sur le visage d’une jeune femme, une sucette dans la bouche, et la main entachée de rouge. Il n’a pas de traces sur le bâton de la sucette, et l’on comprend qu’il s’agit-là de sang ! Cette idée était très commerciale. La couverture suivante sera très différente.

Pourriez-vous revenir à l’encrage traditionnel ? Vous réalisez aujourd’hui vos planches en couleur directe.

Ce serait très difficile. Si on devait me l’imposer, je crois que je souffrirais ! Je me plais dans cette nouvelle technique. Je n’ai pas envie de me reposer. J’ai fait du dessin humoristique, puis du semi-réaliste avec Brelan de Dames. À mes débuts, mon graphisme dépendait du choix des rédacteurs en chef des journaux pour lesquels je travaillais. On me l’imposait en quelque sorte. Quand, j’ai eu un peu plus de liberté, je suis parti sur un style plus réaliste pour Jessica Blandy. Pendant plus d’une vingtaine d’albums, les couleurs ont été réalisés sur des bleus de coloriage. J’ai senti qu’une certaine lassitude s’installait. Je me suis remis en question. Vénus H a donc été réalisé en couleur directe. J’ai rapidement trouvé mes marques. Aujourd’hui, je trouve que cette série est graphiquement trop clean. Les tons étaient trop doux. Pour La Route Jessica, j’ai donné beaucoup plus de force dans mon trait, et soigné la lumière. On verra encore plus la différence dans le second tome de cette série. C’est presque une seconde carrière qui s’offre à moi aujourd’hui !

Qu’en est-il de Vénus H….

Cette série s’arrête, malheureusement. J’y croyais beaucoup ! D’autant plus que la thématique se prêtait à un certain renouvèlement. Nous pouvions explorer tous les styles d’histoire : polar, politico-financier, etc. Mais Vénus H avait du mal à décoller…

L’une des raisons de l’échec de cette série, n’est-il pas le manque de personnage récurrent ?

Je ne sais pas ! Les personnages étaient différents à chaque tome. Mais peut-être était-ce mon dessin qui est cause : le rendu des couleurs ne donnait pas, selon moi, assez de force. Cet arrêt est une déception, je ne peux pas le cacher. Mais dans la carrière de tous les dessinateurs, il y a des déceptions. Ce n’est pas parce que l’on a fait une série qui a très bien fonctionné que l’on va réitérer son succès. J’ai connu cela avec Santiag et les Enfants de la Salamandre.

Ces derniers mois, les éditeurs généralistes s’intéressent de plus en plus à la bande dessinée érotique. Les éditions Delcourt, notamment, vont lancer une collection érotique. Vous avez déjà évoqué votre intérêt pour ce genre. Aimeriez-vous aujourd’hui en publier une ?

Ah ? Vous me l’apprenez. J’ai toujours apprécié l’érotisme. À une certaine époque, il y en avait d’avantage dans Jessica Blandy, sans pour autant basculer dans le genre érotique. L’univers féminin me passionne. Réaliser une BD érotique ? Pourquoi pas. Je vais être attentif à l’évolution de ce marché. Mais j’aime l’érotisme, en bande dessinée ou ailleurs, lorsqu’il est élégant. Les scènes érotiques, dans Jessica Blandy, étaient suggérées, on ne tombait pas dans la vulgarité.

Votre collaboration avec Jean Dufaux date du milieu des années 1980. Comment le décririez-vous ?

C’est un homme surprenant ! Au premier abord, il peut paraître distant. C’est la première impression qu’il donne. Mais, en réalité, il est tout le contraire : c’est un homme très chaleureux. Il possède une immense culture. Il ne l’a met pas en valeur pour rabaisser les autres. Il a gardé une certaine simplicité. Jean est avant tout un ami, avant d’être une relation professionnelle…
Je me souviens encore de notre première rencontre. À l’époque, Jean-Luc Vernal scénarisait Brelan de Dames. Il souhaitait confier notre série à un autre scénariste. Il m’a en quelque sorte imposé Jean. En arrivant au Lombard pour livrer mes planches, je découvre un jeune type dans le bureau de Vernal. Ce jeune homme me paraissait distant. Vernal me présente Jean Dufaux en me disant qu’il était mon prochain scénariste. En voyant cet homme à l’attitude un peu maniérée, assis sur sa chaise, je me suis dit : « Ce n’est pas avec petit merdeux que je vais travailler ». Il me donnait l’impression de prendre notre collaboration de très haut. Nous avons eu une conversation d’une vingtaine de minutes et nous nous sommes revus trois semaines après. Jean avait terminé son scénario et me le présentait dans un restaurant. On a commencé à discuter à midi et on s’est quitté après 18 heures, après quelques pousse-cafés. À la fin de notre dîner, je me suis dit que c’était un mec extraordinaire. Je le croyais hyper-distant, alors qu’il était tout le contraire.

(par Nicolas Anspach)

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Lire les chroniques de :
- Jessica Blandy T21 et T24
- Vénus H T1 et T2

Lire une autre interview de Renaud : "La couleur directe m’a libéré" (Juin 2007)

Illustrations extraites du T1 de "La Route Jessica" (c) Renaud, Dufaux & Dupuis
Photo (c) Nicolas Anspach

 
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