René Hausman : « Macherot et moi avions une perception totalement différente du dessin : il allait vers la synthèse ; moi, je suis un analytique, un fouilleur... »

29 avril 2016 7 commentaires
  • Nicolas Anspach, notre ancien rédacteur-en-chef, avait précédemment rencontré René Hausman afin de brosser un portrait plus large de sa carrière. Nous profitons aujourd'hui de ses entretiens pour lui rendre hommage...

Revenons à vos débuts : Maurice Maréchal, l’auteur de Prudence Petitpas, était votre professeur. Quelle était votre relation ?

Maurice Maréchal était un tout jeune professeur qui venait de débuter sa carrière, et moi j’étais un vieil élève. Il disposait d’une autorité naturelle, à un niveau que j’ai rarement rencontré. Pas besoin d’élever la voix en classe, il imposait immédiatement le respect. À première vue, il pouvait paraître assez froid, car il arborait un style très british, très gentleman. Il a d’ailleurs gardé beaucoup de prestance jusqu’à la fin de sa vie. Mais en réalité, lorsque vous appreniez à le connaître, il gagnait à être apprécié.

Maurice Maréchal vous avait-il enseigné le dessin ?

Non, c’était mon professeur de français. Mais c’est son père, qui s’appelait également Maurice Maréchal, qui a été mon professeur de dessin. Bien sûr, il y avait du dessin technique dans mon Athénée à l’époque, mais aussi un cours facultatif plus artistique. Maurice Maréchal père m’a appris beaucoup de choses dans la technique de l’aquarelle, ce qui a par la suite étonné son fils.

Quelle était l’ambiance dans ce cours de dessin ?

C’était un drôle de cours ! Les élèves de mon Athénée devaient choisir entre différents cours facultatifs : sténodactylo, espagnol, ou … dessin artistique. Pour ma part, le choix était vite fait ! Mais ce cours était surtout le refuge de ceux qui ne voulaient rien faire d’autre. Et ils passaient leur temps à manger leurs tartines ou leurs pommes. J’étais le seul donc à être motivé par le cours. Si bien que toute l’attention de Maurice Maréchal Père m’était réservée ! Nous n’avions qu’une heure de dessin facultatif par semaine. Mais on pouvait ramener du travail à la maison, ce que je faisais, afin de revenir avec les dessins finis pour les lui présenter. Maurice Maréchal père disposait d’un bon esprit critique, et il savait trouver les mots qu’il fallait pour m’encourager….

René Hausman : « Macherot et moi avions une perception totalement différente du dessin : il allait vers la synthèse ; moi, je suis un analytique, un fouilleur... »
En 2009
Photo : Nicolas Anspach

Est-ce Maurice Maréchal, le dessinateur de bande dessinée, qui vous a présenté à Raymond Macherot ?

En effet, Maurice Maréchal fils, mon professeur de français également versé dans la bande dessinée, connaissait mon goût pour le dessin. Et il m’a présenté Raymond Macherot lorsque j’avais 18 ans. Ce dernier avait alors 30 ans, mais nous étions du même signe chinois : des rats ! C’était un éblouissement de rencontrer Macherot à ce moment-là. En 1953, il avait réalisé les quatorze premières planches de Chlorophylle contre les rats noirs, qui commençait à paraître à raison d’une planche par semaine. Auparavant, il avait déjà dessiné pour Le Journal de Tintin : des illustrations de rubriques ou de chroniques, ainsi que deux ou trois histoires complètes pour Tintin dans le même style que l’Oncle Paul, etc.

Avez-vous calqué votre façon de travailler sur la sienne ?

J’appréciais beaucoup aller chez lui : il avait les suppléments américains du Herald Tribune et d’autres journaux du week-end qui contenaient tous les comics en vogue. Il était grand amateur de Milton Caniff, Frank Robbins, Foster(Tarzan, Prince Valliant) et toute cette génération.

Sa méthode de travail était extraordinaire, mais nous avions une perception totalement différente du dessin. Il allait vers la synthèse ; moi, je suis un analytique, un fouilleur, pas un hyper réaliste, mais quand même … J’aime bien représenter les poils des animaux, les nervures de plantes, etc.

Une des formidables illustrations d’Hausman faites pour Spirou
© Hausman/Dupuis

Raymond Macherot était un grand copain, un véritable ami, mais je dois avouer que j’avais beaucoup plus d’affinités artistiques avec d’autres artistes, en particulier pour ce qui concerne la peinture. Macherot adorait vraiment la peinture, mais son attrait pour les lithographies de Chagall me dépassait, car je les trouvais à l’époque – et toujours maintenant – informes. J’aime Chagall, selon moi, il a peint toute sa vie le même tableau. Peut-être suis-je ignorant. Macherot aimait la peinture, la modernité. Comme moi, Maréchal était plutôt tourné vers le passé : nous étions plus proches de Rembrandt, que de Braque et Chagall.

Liège, 2014
Photo : Nicolas Anspach

Vous adoriez aussi Jacques Laudy

Oh Mon dieu ! Oui… Vous voyez cette cornemuse-là, qui est dans mon atelier, c’est lui qui l’a fabriquée ! J’adorais ce qu’il faisait et qui est malheureusement resté totalement méconnu. Sur David Balfour, une adaptation d’un roman de Stevenson, c’est l’un des premiers à avoir travaillé en couleur directe. C’était un homme extraordinaire. Ainsi qu’un peintre extraordinaire, comme son père. Et un vrai gentleman anglais ; ce n’est pas pour rien que Jacobs s’est servi de ses traits pour dessiner Blake.

Hausman. Le lynx. Une illustration datant de 1968.
© Hausman/Dupuis

Même si vous avez débuté au Journal de Tintin, vous n’avez finalement pas beaucoup travaillé pour eux ?

Assez peu. Si ma mémoire est bonne, j’ai débuté au [Journal de Tintin en 1954, en illustrant deux contes animaliers. Puis, dans les années 1980, j’ai réalisé une couverture consacrée au loup,… Je ne sais pas pourquoi je n’ai jamais travaillé pour eux, mais j’étais surtout très bien chez Dupuis à réaliser mes illustrations animalières. Je me rappelle avoir vécu des réunions et des soirées chez Yvan Delporte avec Morris, Roba, Peyo, Franquin. Et jeune sot que j’étais à l’époque, je ne rendais pas compte de la veine que j’avais. C’était incroyable ! Mais, mis à part Zakie et Zunie, je n’ai commencé à faire de la bande dessinée que dans les années 1970, dans une inconscience rare !

Vous avez aussi contribué au Trombone illustré ?

J’ai été contacté par Yvan Delporte, avec qui j’ai toujours entretenu d’excellentes relations afin de réaliser une planche dans chacun des numéros du Trombone illustré. Delporte avait d’ailleurs convoqué des dessinateurs de l’époque : Alexis, Loup, Gotlib, etc … Gotlib est quelqu’un de sympathique : il ne se sent pas obligé d’être drôle comme beaucoup d’humoristes insupportables. À partir de cela, Gotlib m’a recontacté plus tard, afin de réaliser faire des planches d’animaux sur base de ses scénarios ainsi que de Lucques, Dubois, et d’autres. Nous avons par la suite compilé cela dans Allez coucher, sales bêtes ! Ce n’était pas du tout des frimeurs : on m’envoyait des pages tout simplement. Nous formions une belle équipe…

Un surprenant hommage d’Hausman à Astérix
© Hausman

Vous avez également réalisé une couverture du Trombone ?

Oui, je fais partie des rares auteurs ayant réalisé une page de titre avec Dany, car Franquin en faisait la majorité. Incroyablement, c’était un homme qui doutait toujours. Il était tellement simple… un génie !

Vous nous aviez expliqué que vous vous sentiez plus illustrateur qu’auteur de bande dessinée. Pourquoi y revenir sans cesse ?

Il faut bien gagner sa vie. J’ai réalisé par exemple La Forêt secrète en 1964, le premier album de la collection pour Terre Entière (Dupuis) sous l’égide d’un grand monsieur, Maurice Rosy. C’était une époque où l’illustration était moins prisée qu’aujourd’hui. Et puis, la bande dessinée m’a attiré car j’aime bien raconter des histoires. Mais vous voyez bien, au vu de mes derniers albums, que je m’attarde beaucoup sur chacune des cases.

Et toujours en couleur directe !

Je ne pourrais pas m’imaginer travailler autrement qu’en couleur directe. J’aime peaufiner un dessin dans une planche, faire un crayonné, puis l’encrer à l’encre de chine avec un pinceau et enfin la mise en couleur : c’est là où je me régale. J’ai beaucoup utilisé la plume, par exemple pour Layna pour laquelle j’ai travaillé à la plume et l’écoline. Maintenant, pour Chlorophylle, je suis passé à la plume et au pinceau. On parlait de la synthèse en parlant de Macherot. Je crois que je m’achemine aussi vers une forme de synthèse en prenant de l’âge. Mais cela me rappelle une anecdote à propos de Macherot, qui à la fin, réalisé des planches assez étranges de Sibylline : cela devenait presque surréaliste ! Son trait n’était plus le même, et il en était conscient. Avec beaucoup d’humour, il m’a confié : « Un critique m’a expliqué que mon trait était plus intéressant parce qu’il était tremblé ». Il m’a regardé avec malice et m’a dit : « Tu comprends René, je ne peux plus faire autrement que de trembler ». De ses faiblesses, il en faisait une force.

En mars 2016, sa collaboration avec Jean-Luc Cornette pour Chlorophylle (à la librairie Brüsel Anspach).
Photo : Nicolas Anspach

Est-ce que vous aviez également des contacts avec les auteurs du Journal de Tintin ?

Oui, avec un autre Ardennais : Hermann. Je l’ai connu assez vite, et c’est resté un bon ami. Il n’est pas tendre avec tout le monde, mais avec moi, cela va tout seul. Je l’aime beaucoup, et je crois que c’est réciproque. J’ai aussi connu Dupa. Quant à Jacobs et Hergé, je les ai rencontrés à une ou deux reprises. Ce n’étaient pas des gens intimidants. Mais Laudy, c’était autre chose, car nous partagions des passions communes. C’était malheureusement un homme assez triste, sans doute parce qu’il n’a pas bénéficié d’une vie tellement drôle, et qu’il n’a jamais été reconnu à sa juste valeur. Pourtant, ses illustrations dans Bravo étaient formidables !

Petits animaux et elfes font bon ménage dans son univers.
© Hausman/Dupuis

Vous vouiez également une grande admiration pour Calvo ?

C’était mon maître ! En particulier avec La Bête est morte et La Bête est terrassée que je possède en édition originale. J’ai eu en main une des dernières lettres qu’il a écrites à un de ses amis d’enfance, où ils s’échangent des nouvelles sur leurs vies. Calvo y expliquait modestement qu’il était illustrateur dans la presse enfantine. Sans plus. Alors que c’était un géant, il se considérait tel un artisan.

Vous vous considérez également comme un artisan ?

Oh oui. J’ai un plaisir à dessiner, à travailler à la main. J’ai un peu tâté de la palette graphique. Mais je n’y ai pas pris de plaisir. Je vais plus vite à la main ; pourquoi alors essayer artificiellement de reproduire le trait d’un crayon, le tracé d’un pinceau, l’arraché d’un trait noir, alors que l’on peut le réaliser avec un crayon, en prenant du plaisir à l’exécuter ? Le plaisir de la manutention, de retrouver la texture, la matière, l’odeur…

Le Capitaine Trèfle, personnage de Pierre Dubois mis en lumière par rené Hausman.
© René Hausman/Pierre Dubois/LeLombard

Vous avez également été musicien ?

Mon père avait été musicien : du trombone et de la contrebasse en semi professionnel. Il avait fait le conservatoire, d’ailleurs en même temps que Fred Funcken. Pour ma part, j’ai joué de la cornemuse, ce qui m’a d’ailleurs approché de Laudy. Il avait un atelier dans le fond de son jardin, dans le quartier du Tomberg à Bruxelles, où il tournait le bois avec une pédale à pied. Ce qui lui faisait dire que la dernière pièce qu’il allait tourner, lui qui avait du mal à travailler dans le froid, ce serait une belle jambe de bois ! (Rires)

On s’est un peu produits avec amis dans les années 1970. Il y avait un revival des traditions et du folklore. Nous hantions l’abbaye de Floreffe où il y avait des festivals, ainsi que Le Temps des Cerises. Notre groupe s’appelait Les Pelleteux ; nous avions même sorti un disque ! J’adorais la musique, mais je n’aurais plus l’énergie de mener cela de front avec le dessin. Pourtant, je joue toujours de la cornemuse pour mon plaisir.

Vous avez aussi fait de la sculpture ?

Oui, j’ai réalisé entre autres choses l’héroïne des Trois Cheveux blancs. Ainsi qu’une marionnette du Capitaine Trèfle en papier mâché pour Pierre Dubois, le personnage d’un de ses romans publié à la fin des années 1970 chez Casterman. Il s’agit d’un ancien corsaire qui reprend du service, pour aller délivrer des personnages fantastiques qui ont été capturés par un pirate redoutable. Pierre Dubois m’avait demandé d’illustrer le roman par quelques dessins en noir & blanc. Bien plus tard, il m’a confié que ce serait bien intéressant de l’adapter en bande dessinée. Et il m’a laissé carte blanche pour cette adaptation.

Propos recueillis par Nicolas Anspach.

En 2010
Photo : Nicolas Anspach

(par Nicolas Anspach)

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Lire notre article consacrée à la Disparition de René Hausman et ainsi que l’annonce du décès de René Hausman, chantre des animaux et des contes

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Photo en médaillon (2010) : Nicolas Anspach.

 
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