Rentrée Rue de Sèvres : vies et destins

5 octobre 2015 2 commentaires
  • En cette rentrée, Rue de Sèvres confirme son choix d’une production éditoriale ambitieuse. A travers des récits bien singuliers, l’éditeur a choisi de nous raconter des personnages dont l’Histoire transforme la vie en destin. Pour le meilleur ou pour le pire !

Rentrée Rue de Sèvres : vies et destins Nous vous avons déjà présenté ici, le roman graphique de Philippe Richelle et Frédéric Rébéna consacré à la jeunesse du président de la République, François Mitterrand. Désormais les périodes électorales ne sont pas exclusives pour traiter des hommes politiques, on ne compte plus les albums centrés sur cette thématique pour le meilleur et pour le pire !

Avec Mitterrand, un jeune homme de droite, les éditions Rue de Sèvres privilégient une approche plus originale en s’intéressant à la part d’ombre que constitue la jeunesse de l’ancien président. Un sujet qui a déjà nourri une abondante littérature mais encore inconnue en BD. Il faut dire que la personnalité de Mitterrand , à la fois ambigüe et insaisissable, notamment dans ses jeunes années, constitue un thème particulièrement propice pour produire un récit à la fois intimiste et romanesque en harmonie avec la personnalité de cette personnalité discrète et cultivée : vichyste et résistant, fin stratège et maître de l’ambivalence. Fort de ces 150 pages, soutenu par le trait nerveux de Frédéric Rebena, ce roman graphique au thème pointu mais bien réalisé amorce un afflux éditorial prévu pour le centenaire de la naissance de l’ancien président.

Aventurier, ingénieur, explorateur, le destin de Julio Popper est déjà à l’origine un formidable scénario.

Bien moins célèbre, Julio Popper a connu un destin peu ordinaire mais tout aussi exaltant. Mort à trente cinq ans dans des circonstances mystérieuses, ce polytechnicien, né en Roumanie, géographe, grand voyageur a non seulement parcouru le monde (ce qui en plein XIXe n’était pas si facile !), parlait plusieurs langues et créa un état dans la lointaine Patagonie. Solitaire mais non dépourvu d’un certain charisme et d’une volonté à toute épreuve, celui qu’on ne peut réduire à un aventurier sans scrupule ni à un ingénieur rêveur et désintéressé a réussi à sillonner le monde, faire fortune et faire de la Terre de feu un état : le sien ! L’homme alla jusqu’à frapper monnaie, seul en son royaume !

Julio Popper est un personnage étrange et complexe de la trempe de ces conquistadors à la fois géniaux et mégalos qui s’emparèrent de l’Amérique Latine. Hélas (ou tant mieux ?), cet homme hors du commun dont l’histoire a quasiment oublié le nom s’était manifestement trompé d’époque ! A l’aube du vingtième siècle, le rêve de l’explorateur fortuné et intrépide va se heurter aux tracasseries administratives, aux règles juridiques et administratives imposées par les autorités de Buenos Aires et les gouverneurs des terres australes. Sa curieuse disparition, à trente cinq ans à peine, ne fait qu’ajouter encore un peu plus de mystère au destin du dernier roi de Terre de Feu.

Visiblement fasciné par son sujet, Matz ressuscite ce personnage à travers un récit foisonnant et dense à l’image de ce héros atypique. L’auteur de la série Le Tueur (13 volumes dessinés par Jacamon chez Casterman), remarqué chez le même éditeur avec Balles perdues (dessiné par Jef, nous offre un récit haletant, très documenté que vient fort opportunément compléter un cahier documentaire en fin d’ouvrage. Le trait vif de Léonard Chemineau, soutenu par une grande maîtrise des couleurs tout en nuance et en lumière rend la lecture de cette histoire vraie passionnante, crédible et magnifique à l’image du héros du temps de sa splendeur. En bref, une réussite !

Au revoir là-haut, prix Goncourt fut salué comme le grand roman sur l’après guerre, une qualité que l’on retrouve dans l’adaptation de Lemaitre et De Metter.

Changement d’univers, autres « héros » avec le remarquable Au revoir là-haut de Lemaître et De Metter !
1918, la gigantesque boucherie que représente la Première Guerre mondiale touche à sa fin laissant non seulement les poilus mais aussi les blessés, les gueules cassées, retourner à la vie civile.

Mais ce retour n’est pas si simple pour des hommes partis la fleur au fusil sous les encouragements et les éloges que la société française semble avoir bien du mal à réintégrer, reconnaître et même nourrir !

Pour Armand Maillard et Édouard Péricourt, deux rescapés du front la fin de la guerre va être l’occasion de sceller leur amitié autour d’une belle arnaque. Chaque maire désirant ériger un monument aux morts dans sa commune, la période s’avère propice à tous les trafics, toutes les escroqueries. Armand le modeste comptable un peu falot et Édouard atrocement défiguré qui refuse de renouer avec sa famille, voient dans cette entreprise un moyen d’échapper à leur condition misérable et dérisoire. Ignorés par une société qui les a brisés jusque dans leur chair, les deux hommes trouvent-ils dans ce projet un peu fou une occasion de se venger ou tout simplement d’accéder à une vie meilleure ? Le destin de chacun des deux compères prendra des voies bien différentes entre héroïsme et tragédie !

On le sait, les adaptations de BD à l’écran ou de romans en bande dessinée ne sont pas toutes couronnées de succès. L’exercice est souvent risqué et l’adaptation du prix Goncourt 2013 représentait de ce point de vue un sacré défi. En confiant à son auteur le soin d’écrire le scénario d’Au revoir Là-haut, Rue de Sèvres a choisi une voie singulière. Avec cet album, Pierre Lemaitre, romancier reconnu s’essaie donc à la BD !

Tout juste remis de son succès littéraire, il s’est mis à la tâche, avec l’aide de Christian De Metter, un choix qui s’avère particulièrement pertinent. Le dessinateur du Sang des Valentines, prix du public à Angoulême en 2005 (Casterman), n’en est pas à son coup d’essai. On se souvient de magnifiques adaptations comme son Scarface d’après Armitage Trail (publié chez Casterman dans la collection Rivages en 2011), ou Shutter Islandde Dennis Lehane, chez le même éditeur.

Avec ce récit fort et grave, Christian de Metter confirme sa grande maitrise de la couleur, sa capacité à traduire aussi bien l’émotion que la cruauté des hommes et de l’époque. En dépit d’un sujet sombre et tendu, il parvient à introduire une forme de poésie et de douceur notamment dans la fin de l’histoire.

Emotion et cruauté, cynisme et poésie refont surface dans ce bel album.

Après Zep, Ferrandez, Scott Mc Cloud ou Taniguchi, Christian de Metter rejoint à son tour les éditions Rue de Sèvres. Avec cette adaptation flamboyante, réalisée avec le plus grand soin, et portée par la préface enthousiaste de l’acteur Philippe Torreton, l’éditeur confirme une fois de plus, sa volonté de se démarquer avec une bande dessinée adulte exigeante et ambitieuse !

(par Patrice Gentilhomme)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

© Illustrations Richelle & Rebena – Editions Rue de Sèvres 2015
© Illustrations Matz & Chemineau – Editions Rue de Sèvres 2015
© Illustrations Lemaitre & De Metter – Editions Rue de sèvres 2015

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