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Reporter T. 1 : Alabama 1965, Bloody Sunday - Une marche pour la liberté

  • Avec "Reporter", le dernier titre BD paru de Renaud Garreta, celui-ci choisit comme cadre de son histoire le combat des Afros-américains pour les droits civiques. Une série à découvrir.
Reporter T. 1 : Alabama 1965, Bloody Sunday - Une marche pour la liberté
Renaud Garreta
Photo : © Cécile Gabriel

Voici bientôt cent jours que Donald Trump a succédé à Barack Obama à la magistrature suprême des États-Unis. Si le nouveau président des USA défraie régulièrement la chronique à coup de tweets et de déclarations-choc, les premières semaines de sa présidence ont surtout été marquées par les nombreuses manifestations de ses opposants, craignant pour leurs acquis sociaux, dont ceux obtenus sous la présidence de son prédécesseur : les mesures pour la protection de l’environnement, le mariage gay et la couverture médicale Obamacare.

On en oublierait presque qu’avec le Donald, c’est aussi l’extrême droite qui a fait son entrée à la Maison Blanche. En effet, le milliardaire compte parmi ses proches conseillers un certain Steve Bannon, directeur du site d’infos Breitbart News. Ce média est devenu la référence pour toute la mouvance de la droite dure, de l’extrême droite aux néonazis en passant par les nationalistes. Tous réunis sous la bannière de l’Alt-Right, qui considèrent que “l’identité blanche” serait menacée par le multiculturalisme et l’immigration.

Il serait hasardeux d’affirmer que tous les électeurs de Donald Trump sont racistes, mais il est évident que pour une partie de cet électorat, l’arrivée d’un Noir à la présidence des USA, la présence d’une famille africaine-américaine à la Maison Blanche durant huit ans et la montée en puissance des minorités ethniques ces dernières décennies, font craindre à cet électorat-là un déclassement et une perte de leurs privilèges. Le slogan de campagne de Trump, “Make (white ?) America great again” sonne à leurs oreilles comme une promesse de meilleurs lendemains.

Les deux mandats de présidence d’Obama laissent un bilan contrasté au niveau de la politique intérieure. Si de nombreuses victoires majeures sont à mettre à son crédit, Barack Obama a aussi connu quelques sévères échecs. Parmi ceux-ci, les innombrables bavures policières dont ont été victimes les Afro-américains. Ces images scandaleuses ont fait le tour du monde. Elles nous ont montré les limites du pouvoir présidentiel américain, malgré la bonne volonté de M. Obama. Il ne suffit pas de changer de locataire de la Maison Blanche pour effacer deux-cents ans d’esclavage et cent ans de discrimination contre les Noirs. C’est au niveau des mentalités et des institutions qu’il faut emmener le changement car le pays souffre encore d’un racisme structurel.

Une bande dessinée inscrite dans l’actualité

Le racisme, la ségrégation raciale, la lutte pour les droits civiques sont justement les thèmes choisis par Renaud Garreta, Laurent Granier et Gontran Toussaint pour lancer leur nouvelle série intitulée Reporter. Le premier tome de la série est paru au dernier trimestre 2016 mais nous y revenons car celui-ci vaut le détour.

Gontran Toussaint
Photo : © Christian Missia Dio

Nous sommes le 2 janvier 1965. Le rédacteur en chef du magazine “Reporter” est bien embêté. La raison ? la plupart de ses journalistes sont malades, indisposés par une intoxication alimentaire. Mais ce coup dur représente une chance pour Yann Koad, un jeune journaliste “à peine vert”, plus proche de Tintin que de Candide. On l’envoie aux USA couvrir le combat des Noirs pour les droits civiques. Durant sa mission, il sera accompagné de Roberto Cagliari, une légende du photo-reportage, un baroudeur expérimenté. Ensemble, ils découvriront la dureté avec laquelle le mouvement pour les droits civiques est combattu par les forces de l’ordre et les suprématistes blancs.

Bien qu’occupant un rôle anecdotique dans ce premier tome de la série, Martin Luther King illustre pourtant la couverture de ce premier album, au détriment de Malcolm X, qui est pourtant plus présent dans le récit. Le dessinateur Gontran Toussaint nous avait exposé les raison de cette option : « Nous en avions discuté au moment du choix de la maquette de la série mais nous voulions que la couverture rappelle celle des magazines des années 1950. Je pense aussi que la présence de Martin Luther King était très iconique. Malcolm X est super-connu, mais je ne sais pas si c’est la personnalité du mouvement des droits civiques qui s’impose naturellement dans l’esprit des gens. La plupart penseront d’abord à Martin Luther King. C’est la raison pour laquelle nous avons opté pour cette couverture ».

Reporter T1 : Alabama 1965, Bloody Sunday - Une marche pour la liberté
Renaud Garreta, Laurent Granier et Gontran Toussaint (c) Dargaud

L’année 1965 a été une année charnière pour le mouvement des droits civiques. Il a connu de nombreuses victoires mais a aussi été confronté à une violence exacerbée de la part de ses opposants tels que le Klu Klux Klan et le FBI. 1965 est une année durant laquelle il y aura de nombreux meurtres parmi les activistes de ce mouvement, à commencer par l’assassinat de Malcolm X.

Dans les 15-20 dernières pages de l’album, les auteurs abordent aussi le meurtre d’une militante blanche des droits civiques : « Ce que nous voulions faire, c’était de raconter des faits historiques mais à travers une fiction comme fil rouge. L’histoire de cette militante nous permet de parler d’un fait divers beaucoup moins connu mais représentatif des exécutions qui avaient lieux à cette époque-là. Il permettait aussi au public de s’identifier un peu plus aux victimes que des icônes telles que Malcolm X ou Martin Luther King », poursuit Gontran Toussaint. Cette affaire est l’un des nombreux cas qui endeuilleront les Marches de Selma à Montgomery. Baptisé Bloody Sunday, ce type de répression brutale que subirent les Afros-américains et leurs partisans donnèrent naissance à des mouvements moins consensuels que la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People) ou le mouvement non-violent de Martin Luther King. Au contraire, émergeront des groupes plus identitaires tels que le Black Power de Stokely Carmichael, ou des organisations prêtes à rendre les coups sur tous les terrains (médiatique, juridique et même l’affrontement physique), à l’image du Black Panther Party (originairement Black Panther Party for Self-Defense) fondé par Bobby Seale et Huey P. Newton à partir de 1966. Il s’agissait là d’un durcissement de ton prévisible qui est expliqué dans le livre “James Baldwin, Malcolm X, Martin Luther King - Nous, les Nègres”.

L’écrivain et essayiste franco-tunisien Albert Memmi y théorisait sur le « rythme de la révolte » des minorités accablées par la colonisation : le dominé adopte d’abord la posture de King ou de Baldwin, mais devient Malcolm X ensuite. L’opprimé s’obstine d’abord à vouloir ressembler à son oppresseur, à le rassurer en essayant de lui ressembler, à s’intégrer à son mode de vie. Mais face au rejet de celui-ci à accepter l’opprimé comme son égal, vient le moment où l’opprimé refuse radicalement toute ressemblance avec son oppresseur. Après le désir – non satisfait – d’intégration, vient le rejet et la volonté d’indépendance...

Les exemples ont été nombreux ces derniers mois, Donald Trump entretient des relations compliquées avec les journalistes, n’hésitant pas à les attaquer de front. C’est un paradoxe lorsque l’on a en tête que Trump est un personnage qui est “né” dans les médias.

L’hommage au métier de journaliste est l’autre thématique importante de cet album. Il devient même central tout au long du développement de cette série car nous suivrons le parcours de Yann, jeune journaliste inexpérimenté mais à la volonté tenace : « Notre objectif est de le faire vieillir tout au long de la série nous raconte le dessinateur. Nous aimerions proposer un album tous les ans avec le même personnage mais au cours d’enquêtes différentes... Au début de l’histoire, il est avec Roberto, un photographe italien baroudeur et qui a tout connu. Yann est très naïf mais après le départ de Roberto, il va faire des choix qui vont lui donner une épaisseur. Il va devenir plus dur mais c’est aussi à cause des faits auxquels il est confronté. Il reste aux USA durant plusieurs semaines et il découvrira que la vie est loin d’être facile, elle est même âpre... Je pense que Yann Koad est honnête. Il n’a pas envie de cacher des choses, quitte à mettre les pieds dans le plat, que ce soit face à des gars du Klan ou face au FBI. Je pense que les événements qu’il voit le touchent. Et puis, il est jeune, c’est quelqu’un de très sensible, certainement idéaliste mais tout dépend de l’histoire à laquelle il est confronté. Rien ne dit qu’il va rester dans cet état d’esprit à l’avenir ». Le second tome de Reporter se déroulera en 1967 et aura pour cadre la Bolivie. Notre jeune journaliste se lancera sur les traces de Che Guevara.

On ne présente plus Renaud Garreta, l’autre auteur-phare de la série. En vingt ans de carrière, l’auteur qui a débuté comme illustrateur et concepteur de storyboard s’est construit une solide réputation de dessinateur. C’est en 2002 qu’il rencontre son premier gros succès critique et public, grâce à la série Insiders, une saga écrite par Jean-Claude Bartoll. S’ensuivront Benson Gate, scénarisée par Fabien Nury ou encore une nouvelle aventure de Tanguy & Laverdure.

Laurent Granier quant à lui est un bourlingueur. Que ce soit à pied ou à cheval, il sillonne les routes de notre bonne vieille planète, ramenant ainsi des images qui enrichiront ses documentaires pour la télévision. Auteur de plusieurs récits de voyages, il fait le grand saut vers la BD en 2013 avec Inca publié aux éditions Glénat.

Enfin, Gontran Toussaint est le benjamin de la bande. Jeune dessinateur formé à l’Institut Saint-Luc de Liège, c’est après avoir envoyé des projets à Dargaud, qui furent refusés à l’époque, qu’il fut finalement mis en contact avec Renaud Garetta : « Je sais qu’ils [Dargaud] avaient gardé un de mes projets car ils aimaient bien le dessin que j’avais proposé. Dargaud m’a recontacté deux ans après pour me proposer le scénario de Renaud Garreta et de Laurent Granier », nous explique le dessinateur.

Ce premier tome de Reporter est plutôt une bonne surprise. Les premiers pas de Renaud Garreta en tant que scénariste se mêlent bien aux idées de Laurent Granier, qui apporte son background de journaliste, ce qui ajoute une touche d’authenticité au récit.

Même si le trait, agréablement vintage, de Gontran Toussaint manque encore un peu d’assurance, on sent chez lui une grande influence classique des auteurs tels qu’Hermann et Jean Giraud. On a vu pire... Mais ce qui l’a vraiment poussé à devenir dessinateur c’est la série humoristique Les Tuniques bleues de Willy Lambil et Raoul Cauvin, dont il recopiait inlassablement les planches étant plus jeune. Vu son potentiel, il va sans dire que Toussaint se positionne comme l’un des nouveaux talents à suivre.

(par Christian MISSIA DIO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Logo : Laurent Granier (à gauche), Renaud Garreta (au centre) et Gontran Toussaint.
Photo : © Cécile Gabriel

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