Rétro "BD alternative" 2016 : légèreté mâtinée de sérieux chez Flblb et Vide Cocagne

23 décembre 2016 2 commentaires
  • Commençons notre retour sur l’année 2016 du côté des éditeurs dits "alternatifs" par deux maisons qui cultivent quelques similitudes. Outre leur situation commune dans l’Ouest français, Flblb et Vide Cocagne construisent leur réputation sur le travail d’un petit nombre de fidèles auteurs, tout en s’ouvrant à de plus jeunes artistes. Et si cette année l’essentiel de leur catalogue a été consacré à l’humour, ils n’hésitent cependant pas à se tourner vers des travaux plus exigeants ou davantage engagés politiquement.

L’Ouest français semble attirer les éditeurs indépendants et alternatifs. Certains ont élu domicile à Bordeaux, comme Cornélius ou Les Requins Marteaux. Flblb a choisi Poitiers, tandis que Vide Cocagne est basée à Nantes. S’agit-il de fuir des loyers parisiens devenus exorbitants ou de se rapprocher de l’eldorado angoumoisin ? Pour faire bonne mesure, nous ajouterons à ces suppositions quelques trajectoires personnelles d’auteurs qui se sont également faits éditeurs.

Flblb et Vide Cocagne possèdent bien des similitudes. Flblb a été créée en 2002 par Grégory Jarry et Thomas Dupuis (davantage connu sous son pseudonyme Otto T.). Quant à Vide Cocagne, sa fondation date de 2003 et les artisans en sont Thierry Bedouet et Fabien Grolleau. Tous ces néo-éditeurs sont avant tout des auteurs. Ils ont tous débuté leur travail d’édition par le fanzinat : Quartier et Soudain ! pour Vide Cocagne et Flblb… pour Flblb.

Mais chaque maison d’édition s’est forgée sa propre identité. Flblb a appuyé sa réputation sur la série des Petites histoires (du Grand Texas, des colonies françaises, de la Révolution). Le Prix révélation du festival d’Angoulême 2015 attribué à Yékini, le roi des arènes de Lisa Lugrin et Clément Xavier est venu leur apporter une belle consécration.

Rétro "BD alternative" 2016 : légèreté mâtinée de sérieux chez Flblb et Vide Cocagne
© Blutch - Fabio Viscogliosi - Flblb 2016

Flblb cultive son originalité en publiant des romans photos et des flip-books. Otto T. a ainsi publié cette année huit flip-books animaliers mettant en scène de grosses et petites bêtes. Il arrive aussi à cette maison de se tourner vers l’Asie. Une intéressante édition du Néo Faust d’Osamu Tezuka nous a permis de découvrir en français une des trois œuvres inachevées du grand mangaka. Nicole Augereau nous a quant à elle emmenés du côté de l’Amérique, à Miami et à Haïti, sur les traces du musicien Manno Charlemagne.

© Léo Louis-Honoré - Flblb 2016

Flblb peut par ailleurs se targuer de faire appel à des auteurs confirmés, tel Blutch et Fabio Viscogliosi avec Le Pacha. Mais ce sont surtout de jeunes artistes qui trouvent l’occasion de voir leurs premiers travaux importants publiés. Dans Lisa de la Nasa, paru en avril, Léo Louis-Honoré prend le prétexte d’aventures spatiales pour laisser libre cours à un "humour débile" - comme l’écrit lui-même son éditeur. Même génération, même tonalité chez Daniel Selig avec Unkungfu et Alexandre Géraudie avec Les Trois jours qui ont changé le monde. Ces ouvrages sans snobisme offrent d’agréables moments de lecture, sans doute pas impérissables, mais prometteurs.

Le sillon humoristique est également creusé par Vide Cocagne. Ainsi la collection "Alimentation générale", fondée par Terreur Graphique, est celle qui s’est le plus enrichie cette année. Prosperi Buri y a publié Une Brève histoire des nains, plus sobre que son titre ne pourrait le laisser paraître. Un panel de dessinateurs a également été réuni autour d’Un Collectif consacré au football. Quant à Nena et Witko, ils transforment François-René de Chateaubriand en héros de running gags rassemblés dans un élégant format à l’italienne.

© Nena - Witko - Vide Cocagne 2016
© Jorge Berstein - James - Vide Cocagne 2016

Mais ce sont les flèches comiques de Jorge Berstein et James, auteurs de L’Ecole du gag, et surtout d’Olivier Texier qui font mouche avec le plus d’efficacité. Dans L’Ecole du gag, nous suivons un étudiant en bande dessinée humoristique. Son parcours nous est décrit dans une série de planches en quatre cases, qui doivent toutes se terminer par une chute. Cette contrainte n’empêche pas les auteurs de faire varier les mécanismes de leur humour. Jeux de mots, références, mise en abyme et gags visuels sont souvent employés avec beaucoup d’à-propos. Quant à l’album d’Olivier Texier, La Boîte, il nous confirme le talent de ce dessinateur pour l’absurde.

Vide Cocagne poursuit par ailleurs sa publication de quatre "comics" à la française. Nous retrouvons donc dans la collection "Epicerie fine" Dum de Fabien Grolleau au scénario et Abdel de Bruxelles au dessin, Sob de Boris Mirroir, Muffin de Fabien Grolleau et Texas d’Olivier Texier.

© Vide Cocagne 2016

Ce qui n’empêche pas Vide Cocagne de donner de la place à des publications plus engagées politiquement. Quelque chose nous a échappé, écrit par Juan Pablo Miño et dessiné par Gwendoline Blosse, nous donne une vision sérieuse et touchante de la dépression.

Hôpital public dresse les portraits de salariés du CHU de Nantes. Cet ouvrage collectif, qui en est à son second tirage, se fonde sur une série d’entretiens et apporte une contribution importante à la bande dessinée de reportage. Le sujet pourrait effectivement sembler peu "accrocheur" de prime abord, mais il nous concerne tous.

Enfin, Vide Cocagne publie dans "Hors collection" des ouvrages plus ambitieux et sortant des sentiers battus. Ces livres n’ont peut-être pas eu l’écho médiatique qu’ils méritaient. Ils portent pourtant de louables intentions : renouveler la narration et tenter des expériences graphiques.

Bien qu’il soit parfois difficile à suivre tant son Sauvage ou la Sagesse des pierres part dans diverses directions, Thomas Gilbert signe pourtant là un ouvrage à la fois très personnel et à l’ambition universaliste. Et Pouvoirpoint d’Erwann Surcouf essaye de renouveler le récit de science-fiction dans une histoire "d’open space opera". Voir ci-dessous :

En définitive, si Flblb et Vide Cocagne ont toutes deux été fondées au début des années 2000, une période qui a connu le renouveau de la bande dessinée alternative, ces deux maisons d’édition ont su durer en variant leurs productions sans pour autant multiplier exagérément le nombre de leurs publications. Ainsi qu’ils l’ont prouvé en 2016 !

(par Frédéric HOJLO)

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2 Messages :
  • Plus que la production des éditeurs historiques (glénat, delcourt, soleil inclus), c’est la multiplication de ces petits éditeurs qui fait effet de masse et surproduction. C’est bien pour le pluralisme, mais le manque de trésorerie propre fait qu’ils ne peuvent payer la création, ce qui participe grandement à l’appauvrissement des auteurs de bande dessinée (car les ventes confidentielles ne dégagent pas assez de droits d’auteurs pour en vivre).

    Un contresens en début d’article, les albums d’humour peuvent être extrêmement exigeants, et des livres qui se prennent au sérieux pas du tout. Ne calquons pas sur la BD les mêmes a priori que le cinéma.

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    • Répondu par Frédéric HOJLO le 23 décembre 2016 à  18:59 :

      Question difficile que celle de la surproduction. Si l’on admet que chaque livre y contribue, même de façon minuscule, alors d’accord. Mais franchement, dans la plupart des enseignes les ouvrages des petits éditeurs ne prennent pas beaucoup d’espace. Il faut se rendre dans les "vraies" librairies (vs les surfaces de la grande distribution) pour les trouver.

      Quant aux revenus des auteurs, je ne maîtrise pas assez la question pour me positionner. Mais il me paraît délicat d’incriminer les petits éditeurs. Sinon, qu’en serait-il alors d’Internet ? C’est l’outil rêvé pour le pluralisme - que vous mettez à raison en avant - mais il participe aussi à la précarisation des auteurs.

      Enfin, je vous suis davantage dans votre second paragraphe. Il nous arrive d’écrire des formules un peu trop lapidaires pour être exactes !

      Cordialement,

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