Rétrospective Bado : 40 ans de caricatures au Muséoparc Vanier

20 mars 2020 1 commentaire
  • Situé au cœur de l’ancien domaine des Pères Blancs dans le quartier Vanier, à Ottawa, le Muséoparc Vanier comprend une érablière urbaine de 17,5 acres (7 hectares) et une cabane à sucre artisanale. Il s’agit également d’un musée municipal consacré à l’histoire de ce quartier populaire, lieu fort historique de la communauté francophone d’Ottawa et de l’Ontario.

Le Muséoparc était donc le lieu tout indiqué pour monter « Bado, la francophonie à grands coups de crayon », cette grande rétrospective consacrée à Bado, dessinateur au journal Le Droit depuis près de 40 ans. Il s’agit également de la toute première exposition du Muséoparc vouée au dessin de presse, en plus d’être la plus importante exposition solo de la carrière de Bado.

Né à Montréal en 1949, Guy Badeaux – alias Bado – a entamé sa carrière dans les pages de plusieurs journaux québécois : The Gazette, Le Devoir, La Presse, Jour Hebdo. Dans les années 1970, celui-ci participe à plusieurs publications issues de la contre-culture et fait paraître des dessins dans Mainmise, Le Temps Fou, Baloune, ainsi que dans le mythique magazine Croc. En mai 1981, celui-ci devient caricaturiste au journal Le Droit d’Ottawa, seul quotidien francophone canadien à l’extérieur du Québec [1], où il publiera plus de 10 000 dessins. En 1991, il remporte le National Newspaper Award pour le meilleur dessin éditorial. Cela fait donc désormais quatre décennies que le dessinateur de presse croque l’actualité de la capitale canadienne, accordant une place particulière aux enjeux qui touchent la communauté francophone locale [2].

Rétrospective Bado : 40 ans de caricatures au Muséoparc Vanier
Le caricaturiste Bado, alias Guy Badeaux.
Photo : Marianne St-Jacques.
Exposition « Bado, la francophonie à coups de crayon » présentée au Muséoparc Vanier.
Photo : Marianne St-Jacques

À cela s’ajoutent les dessins publiés pour le compte de l’agence Francopresse (Association de la presse francophone), qui diffuse ses illustrations dans divers hebdomadaires communautaires. Exposés au Muséoparc, ces dessins permettent à l’artiste d’aborder différents enjeux : « Il y a beaucoup de dessins que je fais pour Francopresse depuis à peu près quatre ans. C’est pour un public francophone à travers le Canada. J’ai donc comme mandat de changer de province, de ne pas toujours faire des dessins sur l’Ontario. Il y a moyen de traiter du gouvernement fédéral, de la Loi sur les langues officielles. Je peux aussi parler des Jeux de la Francophonie au Nouveau-Brunswick. Des fois je cherche des sujets sur l’Ouest canadien aussi. »

Un extrait du panneau consacré à la francophonie canadienne dans les autres provinces (en l’occurrence, le Manitoba).
Photo : Marianne St-Jacques.
Panneau consacré au bilinguisme officiel au gouvernement fédéral et à la Loi sur les langues officielles.
Photo : Marianne St-Jacques.

Inspiré par cette remarquable carrière, Yanick Labossière, conservateur du Muséoparc Vanier, a entrepris de lui consacrer une importante rétrospective : « Bado occupe une place bien particulière puisqu’il scrute l’actualité franco-canadienne avec un œil extérieur au Québec. Cela lui donne un coup d’œil unique et particulier sur la réalité des minorités francophones au Canada, et surtout en Ontario. […] Lorsque je cherchais un angle à l’exposition afin de présenter le travail de Bado, j’ai eu le "flash" de présenter le travail du caricaturiste à travers le prisme du mandat du Muséoparc, qui comprend principalement l’histoire de l’ancienne ville de Vanier et la francophonie d’Ottawa. Nous touchons aussi régulièrement à la francophonie ontarienne par nos expositions temporaires. Et pour ce projet, j’ai décidé d’élargir un peu pour aborder la francophonie canadienne (hors Québec) sur l’espace de deux panneaux. »

L’exposition est d’ailleurs divisée en cinq grandes thématiques : l’actualité francophone de Vanier et de la Ville d’Ottawa, les organismes franco-ontariens, la francophonie ontarienne, la francophonie canadienne et enfin, une section « in memoriam » dans lequel le dessinateur rend un hommage posthume à différentes figures artistiques et politiques. Aussi, outre quelques illustrations de jeunesse (1968-1971), la majorité des œuvres exposées datent des années 1980 à nos jours.

C’est ainsi que plusieurs sujets – pour ne pas dire plusieurs combats – sont illustrés au fil des ans : le bilinguisme à la Ville d’Ottawa, l’affichage bilingue dans les comtés de Prescott et Russell, l’adoption de la Loi sur les services en français de l’Ontario, le respect de la Loi sur les langues officielles du Canada, ainsi que plusieurs crises linguistiques : celle de Sault-Sainte-Marie en 1990 [3], celle de l’Hôpital Montfort en 1997 [4], et plus récemment, celle du gouvernement Ford en novembre 2018 [5].

En 1990, la ville ontarienne de Sault-Sainte-Marie se déclare « unilingue anglophone ». S’ensuit une crise linguistique marquée par un fort sentiment francophobe.
Photo : Marianne St-Jacques.
La liberté guidant le peuple : Gisèle Lalonde, leader de la campagne « S.O.S Monfort » (mobilisation historique ayant permis de sauver l’Hôpital Monfort, seul hôpital francophone de l’Ontario) sous les traits de Marianne. Le drapeau franco-ontarien remplace le drapeau tricolore. Hommage à Delacroix.
Photo : Marianne St-Jacques.
Crise linguistique de 2018 : l’Ontario français entre en « résistance ». Les leaders de la campagne « S.O.S Monfort » sont prêts à reprendre le combat.
Photo : Marianne St-Jacques.

Selon Yanick Labossière, ces sujet se sont imposés d’eux-mêmes : « Après les grands thèmes choisis […], je pouvais commencer la recherche. Des heures et des heures passées à scruter les microfilms du journal Le Droit et à retenir les dessins en lien avec les thèmes de l’expo. Bado m’a également fourni des piles de dessins (découpures de journaux). Après le choix initial des dessins en lien avec les grands thèmes de l’expo, les thèmes plus précis des panneaux se sont spécifiés ; le bilinguisme d’Ottawa, "SOS Montfort", la Loi 8 [Loi sur les services en français de l’Ontario, NDLR], l’Université franco-ontarienne, etc. […] J’ai choisi les dessins les plus percutants ou éliminé ceux où le référent était moins évident pour le grand public. »

Le 15 novembre 2018, le gouvernement de l’Ontario provoque une nouvelle crise linguistique en annonçant la disparition du Commissariat aux services en français et l’annulation du projet d’Université de l’Ontario français. Dans cette caricature, le premier ministre ontarien Doug Ford fait la sourde oreille.
Photo : Marianne St-Jacques.

Seul bémol de l’exposition : celle-ci comporte très peu de dessins originaux. En effet, outre un livre de croquis et quelques dessins de jeunesse, la plupart des œuvres exposées sont des reproductions imprimées sur panneaux autocollants en vinyle. Un choix qui permet d’exposer un maximum de dessins dans un espace restreint, mais qui s’explique aussi par des raisons d’archivage, comme le précise Bado : « Le problème avec mes originaux, c’est qu’ils sont divisés en deux endroits. Au début, j’ai fait un gros don à Bibliothèque et archives Canada […]. Il y a eu un changement de politiques et ils ont arrêté d’augmenter leur collection. Entre temps, le Musée McCord [musée consacré à l’histoire sociale de Montréal, NDLR] a fait une grosse poussée sur la caricature. Ils ont tous les originaux de Chapleau [caricaturiste à La Presse], les originaux d’Aislin [caricaturiste au Montreal Gazette], et comme je suis Montréalais d’origine, ils sont intéressés par ce que j’ai fait. Et l’avantage du McCord, c’est qu’ils font des expositions, alors qu’aux archives, les originaux sont entreposé pour les siècles à venir, mais qu’ils ne font pas grand-chose avec. Ce n’est même pas encore digitalisé. Il y a eu beaucoup de coupures aux archives, c’est un peu désespérant, alors que le McCord les met de l’avant. On peut aller sur leur site pour les voir. Les œuvres les plus vieilles sont à Ottawa, et les plus récentes sont au McCord. »

Illustration de jeunesse réalisée par Bado (1968-1971).
Photo : Marianne St-Jacques.
Illustration de jeunesse réalisée par Bado (1968-1971).
Photo : Marianne St-Jacques.
L’exposition contient peu d’originaux. Ici, des carnets de croquis où l’on reconnaît l’ancien premier ministre canadien Stephen Harper et l’ancienne première ministre ontarienne Kathleen Wynne.
Photo : Marianne St-Jacques.

Un milieu en transformation

Il n’y a pas à dire, le milieu de la presse et de la caricature a considérablement évolué au cours des 40 dernières années. Bado a d’ailleurs été témoin de plusieurs bouleversements, à commencer par des changements technologiques : « Quand j’ai commencé, c’était encore à l’offset. Je faisais encore des dessins en noir et blanc avec des hachures car j’avais le choix d’être imprimé soit en noir et blanc, soit en gris. Mais la qualité du gris, à l’époque, était tellement mauvaise que je n’aimais pas ça. La palette allait à 30% de gris à 70%. C’était donc très pâle, il n’y avait pas de contraste. Je préférais faire mes dessins en noir et blanc. Mais maintenant, avec Internet, on peut calibrer aussi bien que l’on veut, et depuis quelque mois, mes dessins sont en couleur dans le journal. J’étais très content de cela parce qu’à l’époque des carrés rouges [6], je ne pouvais pas dessiner de carré rouge car je n’avais pas de couleur. »

Mais au-delà des questions de machinerie, c’est l’écosystème médiatique tout entier qui, depuis quelques années, est fragilisé. À cet égard, le journal Le Droit n’y échappe pas, le Groupe Capitales Médias (propriétaire du Droit) s’étant placé sous la protection de la Loi sur la faillite et l’insolvabilité en août 2019. Depuis, le groupe bénéficie d’une aide gouvernementale et s’apprête être relancé sous forme de coopérative [7].

Ces transformations ne sont pas conséquence sur le contenu du journal. Or, selon le caricaturiste, c’est dans de telles circonstances que le dessin de presse conserve toute sa pertinence : « Je pense que l’importance du dessin de presse, c’est que souvent les gens ne prennent pas le temps de lire les éditoriaux. Avec un dessin de presse, on va à l’essentiel. On ne peut pas être contre la ligne éditoriale du journal, mais on est tellement peu au journal que je ne sais pas s’il y a toujours une ligne éditoriale. Quand je suis arrivé au Droit, nous étions quatre ou cinq aux pages éditoriales. Nous avions même une secrétaire. Il y avait trois éditoriaux par page en plus de la caricature. À présent, il n’y a qu’un seul éditorial, un dessin et des lettres des lecteurs. »

Si le milieu de la presse est en mutation constante, le combat des francophones, lui, peut sembler immuable. C’est du moins ce qui se dégage de l’œuvre de Bado. Aussi lorsqu’on demande à Yanick Labossière ce qu’il souhaite que l’on retienne de l’exposition, celui-ci répond : « Premièrement, l’importance de la carrière de Bado et son regard unique privilégié sur l’histoire et l’actualité des Franco-Ontariens au cours des 40 dernières années. Deuxièmement, la continuité des luttes franco-ontariennes et franco-canadiennes, et ce, à propos de luttes qui sont demeurées dans l’actualité pendant de nombreuses années. À titre d’exemple, notons la question du bilinguisme de la Ville d’Ottawa, ou la question de l’Université franco-ontarienne, sujet qui a fait l’objet d’une caricature au début des années 1980 [l’Université de l’Ontario français doit accueillir sa première cohorte à l’automne 2021, NDLR]. »

Photo : Marianne St-Jacques.
Bilinguisme au sein de la GRC : les choses semblent avoir peu progressé entre 1987 et 2016.
Photo : Marianne St-Jacques.

De sages paroles qui nous rappellent que – comme le veut le slogan du Droit – « L’avenir est à ceux qui luttent ». Aussi, après 108 ans d’existence, l’Ontario s’apprête à perdre son seul quotidien de langue française. En effet, dans le cadre du plan de redressement financier du journal, Le Droit déménagera prochainement dans la ville et la province voisine, à Gatineau, notamment afin de bénéficier d’une aide financière du gouvernement québécois. Les Franco-Ontariens devront donc tourner la page d’un important chapitre de leur histoire.

Hommage à Gérard D. Laflaque, le célèbre personnage du caricaturiste Serge Chapleau.
Photo : Marianne St-Jacques.
Au Québec, même la langue d’affichage sur les panneaux de signalisation (« arrêt » plutôt que « stop ») fait l’objet de débats. Hommage à Peyo.
Photo : Marianne St-Jacques.
Le français en France et au Canada : une même langue, mais différents anglicismes.
Photo : Marianne St-Jacques.

(par Marianne St-Jacques)

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« Bado, la francophonie à grands coups de crayon », exposition présentée au Muséoparc Vanier, de novembre 2019 à octobre 2020, à Ottawa (300, avenue des Pères-Blancs). Conservateur : Yanick Labossière. Entrée libre. Visiter le site web officiel du Muséoparc Vanier ou le site de Bado.

[1Fondé en 1912 par les Pères Oblats afin de combattre le Règlement XVII (un règlement provincial interdisant l’enseignement en français en Ontario), le quotidien Le Droit accompagne toujours les francophones d’Ottawa et de l’Ontario dans leur lutte pour la reconnaissance de leurs droits linguistiques.

[2Province voisine du Québec (et province la plus populeuse du Canada), l’Ontario comprend 622 415 francophones (Recensement de Statistique Canada, 2016) – que l’on nomme Franco-Ontariens. Il s’agit de la plus importante communauté francophone canadienne à l’extérieur du Québec. Les Franco-Ontariens représentent 4,7% de la population totale de l’Ontario, avec d’importantes concentrations dans le Nord et l’Est de la province. C’est à Ottawa, capitale fédérale, que se trouve le plus grand nombre de Franco-Ontariens : 162 230 personnes (soit 17,6% de la population municipale). Ceux-ci se sont principalement installés dans deux quartiers de l’Est de la ville : Vanier (à l’origine Eastview, un ancien quartier ouvrier) et Orléans (une ancienne paroisse rurale transformée en banlieue nord-américaine).

[3En 1990, la ville ontarienne de Sault-Sainte-Marie se déclare « unilingue anglophone », en réaction à l’adoption de la Loi sur les services en français de l’Ontario (1986). S’ensuit une crise linguistique marquée par un fort sentiment francophobe. La résolution municipale est invalidée par les tribunaux en 1994, et des excuses officielles sont présentées par le maire en 2010.

[4En 1997, le gouvernement provincial de Mike Harris annonce la fermeture de l’Hôpital Montfort (Ottawa), seul hôpital francophone de l’Ontario. Le mouvement « SOS Montfort », qui mobilise l’ensemble de la communauté franco-ontarienne, et qui attire la solidarité des autres communautés francophones du Canada (incluant le Québec), permet de sauver l’hôpital. En 2001, les tribunaux donnent gain de cause au mouvement « SOS Montfort ».

[5En novembre 2018, le gouvernement provincial de Doug Ford annonce l’abolition du Commissariat aux services en français de l’Ontario (chargé de faire respecter la Loi sur les services en français) et l’annulation du projet d’Université de l’Ontario français. S’ensuit une nouvelle mobilisation de la communauté franco-ontarienne et des communautés francophones du Canada (incluant le Québec). Le 1er décembre 2018, 14 000 personnes manifestent aux quatre coins de la province. Le Commissariat aux services a depuis été réintégré (mais celui-ci ne jouit plus de la même indépendance), et l’Université de l’Ontario français doit accueillir sa première cohorte en 2021.

[6Lors de la grève étudiante du printemps 2012, au Québec, les manifestants arboraient le carré rouge.

[7Voir Judith Desmeules, « Financement complété : les six quotidiens de la Coop de l’information vont de l’avant », article paru dans Le Soleil et Le Droit, 4 mars 2020.

 
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