Rex How (scénariste et éditeur taïwanais) « Chen Uen, c’est la fusion du manga et des beaux-arts »

13 mars 2019 2 commentaires
  • Chaque année, le FIBD est une occasion de mieux connaitre les auteurs Taïwanais d’hier et d’aujourd’hui. En 2019, le stand de l’Île comportait un espace conséquent consacré au virtuose Chen Uen malheureusement disparu en 2017. Pour Actuabd Rex How -commissaire de l’exposition- évoque une œuvre fabuleuse et méconnue en Occident.

Quel est votre parcours dans la bande dessinée et votre lien avec Chen Uen ?
J’ai commencé à publier des bandes dessinées il y a une trentaine d’années. Je travaillais alors pour China Time ( le quotidien taiwanais de référence, ndlr). J’ai connu Chen Uen en lançant le magazine hebdomadaire de bandes dessinées Sunday dont il était un des piliers. J’ai écrit pour lui le scénario de l’Épée d’Abi dans le style manga. Il y a 23 ans j’ai fondé les éditions Locus avec des artistes locaux ainsi que le label Dala qui a publié beaucoup d‘artistes français.

Rex How (scénariste et éditeur taïwanais) « Chen Uen, c'est la fusion du manga et des beaux-arts »
Extrait de « la Légende des assassins » (version anglophone)
© Chen Uen

Comment Chen Uen était-il considéré quand vous l’avez rencontré ?
Il venait de publier la Légende des assassins (une série d’histoires courtes en couleur, ndlr) qui avait eu un grand succès. J’étais admiratif de son travail et je voulais lancer mon magazine. Je lui ai proposé d’écrire cette saga d’arts martiaux. l’Épée d’Abi a été sa première bande dessinée en noir et blanc. Le succès a été considérable, il se perpétue aujourd’hui. Ensuite les éditeurs japonais lui ont proposé des collaborations et l’ont invité à vivre au Japon. C’était en 1990. Chacun de nous était très occupé et notre collaboration s’est arrêtée. Du Japon, il est parti s’installer à Hong-Kong puis à Pékin. Il est décédé il y a deux ans d’une crise cardiaque alors qu’il était revenu habiter à Taipei. Il travaillait alors pour l’industrie des jeux vidéo.

Extrait de "la Légende des héros des Zhou de l’Est"
© Chen Uen

Comment sa première œuvre notable, la Légende des assassins avait été publiée ?
Il s’agissait de travaux pour un hebdomadaire. À cette époque, un nouveau type de bandes dessinées plus adulte était en pleine expansion dans le pays après que le secteur ait été victime d’une censure absurde à partir du milieu des années 60. Par exemple on n’avait pas le droit de représenter cinq étoiles lorsque un personnage se cognait parce que les autorités pensaient qu’il s’agissait d’une allusion au drapeau de la Chine communiste. Autre exemple dans une case, le vent ne devait souffler depuis la gauche vers la droite comme s’il s’agissait d’un message caché d’allégeance au communisme… Cela a tué la production locale et les lecteurs se sont tournés vers les mangas. Au début des années 90, de nouvelles formes de bandes dessinées sont apparues, il y avait notamment des gags en deux cases et ou quatre cases. C’est devenu un phénomène, que je publiais dans China Time.

Extrait de « Magical Super Asia », Chen Uen utilise un sac plastique pour matière de sa composition
© Chen Uen

Comment décrire le style de Chen Uen ?
Chen Uen avait une approche picturale héritée de la peinture traditionnelle. La Légende des Assassins a été un choc. Il s’est d’emblée imposé comme un nouveau maître. Il ne se satisfaisait jamais de son travail, il se planquait dans son studio pour expérimenter de nouveaux procédés. Parfois il brûlait son papier, pour un dessin, il a utilisé des sacs plastiques collé pour donner une esthétique inédite à son personnage. Il cherchait quelque chose de très différent et de grand. Il croyait au pouvoir du dessin, sa façon de faire fusionner le manga et les beaux-arts en fait un auteur très spécial. Il me faisait penser à un animal affamé de proies nouvelles.

Extrait de "l’Epé d’Abi"
© Chen Uen / Rex How

A-t-il fait école ?
Beaucoup d’artistes ont été influencés par Chen Uen mais personne ne peut emprunter la même voie que la sienne.

Son travail dépassait-il la bande dessinée ?
A la fin de sa carrière, l’illustration est devenue son activité la plus importante. Il a commencé à collaborer avec des magazines puis des éditeurs de livres, mais très vite les jeux vidéo ont primé.

Quelle est l’étendue de son œuvre en bandes dessinées. A-t-il été beaucoup publié hors de Taïwan ?
Il a dessiné une dizaine de séries, certaines en plusieurs volumes. L’Épée d’Abi a été achetée par un éditeur de Hong Kong puis par Kodansha au Japon.

Comment se manifeste sa popularité actuelle ?
L’année dernière le Musée national du Palais lui a consacré une exposition rétrospective. C’est énorme car c’est la première fois que la bande dessinée entrait dans ce musée. Nous avons publié un catalogue et un nouveau recueil d’illustrations sera publié le mois prochain. Il comportera notamment les personnages des trois Royaumes qu’il a réalisé pour un jeu vidéo. J’ai eu l’honneur d’en écrire son introduction.

Extrait de « Magical Super Asia », portrait de Jie Zi-tui, personnage authentique de l’histoire chinoise qui choisit de mourir brûlé dans un incendie de forêt avec sa mère plutôt que de se rendre au Roi contre qui il s’était rebellé. « Pour donner l’effet de flammes autour des personnages, Chen Uen a trempé son papier dans un mélange d’eau et d’huile. »
© Chen Uen

Quels ont été les impacts de cette exposition ?
D’abord, l’exposition a eu pour avantage de présenter son travail de manière synthétique alors que le grand public taïwanais ne la connaissait que de manière partielle. Par ailleurs ses originaux avaient rarement pu être montrés. Beaucoup ont enfin pu considérer la bande dessinée en tant qu’art. Ensuite, les jeunes générations qui connaissaient moins bien Chen Uen ont pu se familiariser avec lui, les ventes de ses livres ont progressé. Enfin l’autre impact qui est uniquement personnel, j’ai pu mesurer combien il me manque et je regrette de ne pas avoir réalisé plus de livres avec lui.

Présent à Angoulême, Chi-Yu Chen, le propre fils de Che Uen a servi de modèle peu de temps après sa naissance pour cette illustration de couverture de « la Légende des héros des Zhou de l’Est »
Photo © L Melikian

(par Laurent Melikian)

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