Richard Médioni (Période Rouge) : « Nous avons voulu donner l’image la plus réelle possible de nos journaux et des auteurs qui y travaillèrent. »

5 juin 2010 4 commentaires
  • Depuis près de trois ans, Richard Médioni raconte avec quelques amis la fabuleuse histoire des éditions Vaillant dans la revue Période Rouge. Arrivé au terme de l'entreprise, l'ancien rédacteur en chef de Pif revient sur ce formidable travail de mémoire.

Nous voici au terme de l’aventure de Période Rouge, votre dernier numéro vient de paraître, pouvez-vous nous rappeler l’origine de cette aventure ?

Richard Médioni : À la fin de 1973, j’ai donné ma démission de Pif Gadget en raison de profonds désaccords que j’avais avec le P.-D.G. et la direction commerciale des Éditions Vaillant sur la politique éditoriale à mener.
Voulant tourner la page, j’ai alors totalement abandonné le monde de la BD pour celui des livres d’art. J’ai donc suivi de très loin l’évolution et la chute de mon ancien journal. Et c’est par hasard qu’en 2002 je suis tombé sur quelques écrits relatifs à Vaillant et à Pif Gadget, et ils comportaient des erreurs étonnantes ! Je suis alors parti à la recherche de ce qui avait été publié sur le sujet… Et ça n’a pas été long : pratiquement rien n’avait été raconté sur cette histoire pourtant passionnante !
En 2003, j’ai donc décidé d’écrire Pif Gadget, la véritable histoire, puis en 2005 on a mis en chantier un autre livre, sur Vaillant, rédigé cette fois par mon ami Hervé Cultru. Mais de nouveaux témoignages et des documents nous étaient parvenus à la suite de la publication des deux livres. C’est comme ça que s’est imposée la nécessité de faire paraître Période Rouge.
L’équipe réunie pour réaliser ce travail était composée de trois « anciens » (Françoise Bosquet, Bernard Ciccolini et moi-même) et de trois ex-lecteurs passionnés (l’historien Hervé Cultru et deux collectionneurs : Christian Potus et Mariano Alda). Un bon dosage !

Vos lecteurs, qui sont-ils ? Des nostalgiques du magazine, des curieux, des fans ?

R.M. : En décidant que Période Rouge serait un journal gratuit diffusé sur le net de la façon la plus large possible, nous avons atteint toutes les catégories de lecteurs : les nostalgiques, bien sûr, les collectionneurs, les dessinateurs, tous ceux que l’histoire de la BD intéresse… Mais ce qui nous a surpris le plus c’est le nombre d’écrivains, d’étudiants, d’enseignants, de chercheurs, et de passionnés d’Histoire de tous milieux sociaux, qui ne sont pas ce que l’on peut appeler des bédéphiles.
Ils ont été intéressés par le fait que Période Rouge n’occultait pas le contexte historique, culturel, social et politique dans lequel s’inscrit l’histoire de Vaillant et Pif Gadget. Ils appréciaient que toutes les facettes de la vie de ces journaux (fonctionnement, rédaction, fabrication, diffusion…) fussent mises en lumière.

Richard Médioni (Période Rouge) : « Nous avons voulu donner l'image la plus réelle possible de nos journaux et des auteurs qui y travaillèrent. »
L’équipe de Période Rouge : Richard Medioni, Hervé Cultru, Christian Potus et Mariano Alda en compagnie avec d’anciens dessinateurs de Vaillant et de Pif Gadget assis : Jacques Kamb (Couik, Dicentim), Jacques Nicolaou (Placid et Muzo) aux côté de Françoise Bosquet collaboratrice de PR.

Avez-vous pu vous faire une idée du nombre de vos lecteurs ?

R.M. : Oui, il tournait autour de 8 000 lecteurs. Une petite moitié par la voie de l’abonnement direct et les autres par les différents sites de téléchargement qui étaient en place. Parmi nos seuls abonnés, 27 pays étaient représentés. On a aussi remarqué que nous avons touché beaucoup d’habitants de petits villages qui étaient passés à côté de nos livres. Ce nouveau lectorat nous a amenés à concevoir l’ensemble des numéros de Période Rouge comme un tout. Ainsi, la seule lecture des Période Rouge permet d’avoir une idée à peu près exacte de l’histoire de Vaillant et de Pif Gadget, indépendamment des deux livres.

Vous n’avez pas hésité parfois à écorner l’image « bien lisse » attachée à la revue, je pense à l’itinéraire de certains auteurs. Quelles ont été les réactions à ce sujet ?

R.M. :Nous avons voulu donner l’image la plus réelle possible de ce que furent et nos journaux et les auteurs qui y travaillèrent. Chaque structure, chaque personne a des forces et des faiblesses, des qualités et des défauts, fait de belles choses ou commet des erreurs, et c’est cela qui les rend vraies et parfois (mais pas toujours) attachantes ! Cette démarche a été très bien comprise et, depuis sept ans, je n’ai jamais eu la moindre remarque négative d’un des auteurs ou de sa famille. Au contraire, je n’ai eu que des réactions positives.
De plus, tous les membres de l’ancienne équipe rédactionnelle, et en particulier Georges Rieu, qui fut rédacteur en chef de Vaillant et premier rédacteur en chef de Pif Gadget avant moi, ont considéré que tout ce que nous avions écrit dans Période Rouge reflétait parfaitement la réalité.

Du numérique Période Rouge est passé au papier ! Désormais l’ensemble des numéros est réuni en trois albums.

Le travail de recherche fut sans doute passionnant mais colossal . Comment expliquez-vous cette relative confidentialité autour des productions Vaillant jusque ces dernières années ?

R.M. : Il n’y a pas une mais plusieurs explications. D’abord, le fait que les Éditions Vaillant étaient proches du PCF a fortement joué. Jusqu’à la fin des années 1970, l’anticommunisme (de droite ou de gauche) était proportionnel au poids électoral du PCF. S’intéresser à ces journaux de façon positive aurait pu laisser supposer qu’on était proche des communistes… Il n’y a donc pas eu foule pour entreprendre ce travail. Par contre, il y a eu pas mal d’articles négatifs sur tel ou tel sujet. Ce qui à l’époque était « politiquement correct ».
En deuxième lieu, la direction des Éditions Vaillant ne souhaitait pas, pour des raisons commerciales, que l’on fasse référence à cette proximité avec le PCF. Elle n’a donc rien fait pour susciter ou entreprendre ce travail.
En troisième lieu, Vaillant et Pif Gadget étaient des journaux pour enfants. Même s’ils avaient révélé au public les plus grands auteurs (de Pratt à Gotlib, de Gillon à Mandryka), cette caractéristique suffisait pour certains à en faire des journaux peu dignes d’études… Parallèlement, la BD pour adolescents et adultes prenait son envol, et, là, c’était considéré comme plus noble.

La découverte ou la révélation la plus surprenante ?

R.M. : Une découverte bouleversante : une lettre que m’a écrite Raymond Poïvet en 1973 et dont je n’ai pris connaissance que trente-six ans plus tard, en 2009. Dans cette lettre, le créateur des Pionniers de l’Espérance me disait ne pas comprendre que sa série disparaisse malgré mes engagements répétés pour son maintien. Ce que Raymond Poïvet ignorait en écrivant cette lettre, c’est que je venais de quitter les Éditions Vaillant et que, bien sûr, je n’étais pour rien dans la suppression de cette série culte. Cette lettre fut reçue par le nouveau directeur des rédactions qui avait pris ma suite et dont le premier acte avait été la suppression des Pionniers. Trente-six ans plus tard, j’ai été bouleversé en lisant pour la première fois cette lettre qui commence par : « Cher ami… ».
Et puis une révélation, qui fut un grand choc pour nous tous : je savais que Cabrero Arnal, le père de Pif et de Placid et Muzo, avait été déporté à Mauthausen pendant la guerre, mais je ne savais rien d’autre en raison de la discrétion absolue d’Arnal sur le sujet. L’année dernière, nous avons découvert des entretiens qu’il avait eus avec Montserrat Roig, une journaliste et écrivain barcelonaise disparue en 1991. On a pu ainsi reconstituer dans tous ses détails (souvent terrifiants) les années d’horreur qu’avait connues Arnal entre 1939 et le 5 mai 1945. On a découvert des dessins qu’il réalisa dans un camp (français, celui-là, où furent parqués dans des conditions ignobles les républicains espagnols réfugiés chez nous), et même des photos de lui à Mauthausen prises par un autre déporté qui était employé au service photographique du camp.

Parmi les séries oubliées : Loup Noir de Jean Ollivier et Kline

Finalement, pour reprendre une formule qui a fait choc, un bilan « globalement positif », non ?

R.M. :Voilà un terme qui me fait froid dans le dos depuis 1979 [1] .Donc, je ne l’emploierai pas ! Le bilan des Éditions Vaillant est exceptionnel si l’on en juge par les séries créées, les auteurs révélés et par l’humanisme qui a marqué tant de lecteurs.
Nous aussi, nous avons un bon bilan : Vaillant et Pif Gadget sont à présent racontés dans deux livres totalisant 488 pages, auxquelles s’ajoutent les 536 pages de Période Rouge, ses 220 articles et ses 1300 documents.
Nous avons voulu pérenniser ce travail en réunissant tous les Période Rouge dans trois albums papier. Le troisième album comporte, de plus, deux numéros inédits : une grande interview de Georges Rieu sur sa carrière et un article fleuve qui raconte pour la première fois la fin de la « période rouge » de Pif Gadget (celle des années 69-73) et les circonstances ayant amené la chute et la disparition des Éditions Vaillant.

Et maintenant, quels projets ? Une grande expo à Angoulême, par exemple ?

R.M. : Je trouve, en effet, qu’une grande expo à Angoulême serait vraiment bienvenue et nous en serions très fiers… D’autant que les deux derniers Grands Prix ont été décernés, l’un à un ancien lecteur marqué par Pif Gadget, Blutch, et l’autre à Baru, grand admirateur de Vaillant qui a bercé son enfance…

A bon entendeur...

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(par Patrice Gentilhomme)

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perioderouge@orange.fr.

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[1L’expression "bilan globalement positif " fut employée par Georges Marchais secrétaire du Parti Communiste Français en 1979 pour qualifier le bilan de l’URSS et des pays de l’Est ! Compte tenu des révélations faites par Richard Médioni on comprend sa réaction face à cette "petite provocation" de ma part !

 
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