Rick Veitch ("Brat Pack" & "The Maximortal") : vivisection du super-héros

3 septembre 2020 0 commentaire
  • Collaborateur réguliers d'Alan Moore, figure majeure du comics indépendant ayant également officié auprès de DC Comics... En dépit d'un pedigree aussi exceptionnel, rare en France sont ceux qui connaissent le nom de Rick Veitch. Son héritage est pourtant incontestable, et pour nous le faire revivre, la maison d'édition Delirium a entrepris une opération de réédition de ses œuvres-cultes, avec en 2019 le fameux "Brat Pack", et en septembre 2020 "The Maximortal". Déconstruction cinglante du super-héros de comics : préparez-vous pour un voyage hors-norme.

Que ce soit auprès de grands éditeurs comme DC Comics ou dans des publications indépendantes, Rick Veitch s’est toujours montré borderline, quand il ne dépasse pas carrément la ligne. Exemple ? Il quitte DC Comics où il officiait sur Swamp Thing en raison d’un désaccord avec son éditeur. L’auteur voulait en effet faire un crossover entre la créature du marais et... Jésus Christ ! Une audace que DC n’a pas eu le courage d’approuver par crainte d’une polémique et qui a entraîné la démission de l’auteur.

"Brat Pack" - 1991

Rick Veitch ("Brat Pack" & "The Maximortal") : vivisection du super-hérosAprès son départ, il se lance alors dans la réalisation de Brat Pack, analyse cynique de l’industrie du comics qui mature dans son esprit depuis des années. Il n’y ménage ni ses personnages, ni ses lecteurs. S’interrogeant sur la figure du "sidekick", il imagine Slumburg, une ville dans laquelle les habitants méprisent ces justiciers prépubères à un tel point que personne n’est choqué lorsqu’un sondage radio s’interroge sur la meilleure manière de les exterminer. Mais tout tourne au drame lorsque le Docteur Blasphemy passe à l’acte et massacre tous ces adolescents à la bombe artisanale...


Exit les héros aux nobles idéaux : ceux que nous présente Veitch sont mauvais, drogués, cupides, racistes et ils affrontent le crime avec une ultraviolence rare. Dans une ambiance graphique assez glauque toute en teintes grisâtres qui occultent la flamboyance habituelle des costumes de super-héros, on déambule dans une ville encore plus mal famée que Gotham City. Veitch gratte le vernis des comics pour dévoiler tous les travers des encapés. Et derrière cette dénonciation des vices de personnages fictifs, ce sont les torts d’une industrie bien réelle qui sont mis à mal.

Le sondage pour savoir comment tuer les "sidekick" au début du livre rappelle en effet celui lancé par DC Comics en 1988 à propos de Jason Todd. Face à l’impopularité du nouvel acolyte de Batman, l’éditeur avait à l’époque organisé un grand sondage auprès des lecteurs pour savoir si oui ou non le personnage devait perdre la vie. Quelques 5343 votants se sont ainsi prononcés en faveur de la mort du Boy Wonder : il disparaissait des mains du Joker quelques chapitres plus tard.

L’affaire n’avait pas manqué de secouer l’Amérique, ravivant les polémiques sur la violence des comics : après tout, l’éditeur demandait à ses lecteurs si oui ou non il fallait tuer un enfant (certes fictif)... Et ce qui à l’époque était pensé comme un échange innocent entre un éditeur et son public a progressivement pris une tournure beaucoup plus glaçante, qui n’a pas échappé à Veitch.

"The Maximortal" - 1992

Après Brat Pack, Veitch développe son "univers étendu" avec une nouvelle histoire consacrée à True Man, premier des super-héros de son monde, dont les origines rappellent curieusement celles d’un autre encapé bien célèbre : il est arrivé sur Terre encore enfant dans un module extra-terrestre, et tire sa puissance de son origine alien...

Figure idolâtrée du Super dans toute sa splendeur, symbole de justice et de vertu, il a inspiré toute la génération de justiciers que l’on suit dans Brat Pack, même si une fois la fascination initiale pour le surhomme passée il ne reste plus que le vice et l’impunité dont ils jouissent sans scrupule. Grandeur et déchéance d’un dieu sur Terre, l’attaque de Veitch contre l’une des plus grandes figures du comics est sans concession.

Et dans un style cette fois tout en couleur, ses qualités de dessinateur ne s’en font que plus éclatantes, de même que son talent dans la composition des planches. Déjà dans Brat Pack, l’agencement des cases abandonne bien vite le traditionnel gaufrier au profit de figures complexes et travaillées, et il poursuit brillamment sur cette lancée dans The Maximortal.

Profitant de la liberté permise par l’indépendance, Veitch n’hésite pas une seule seconde à engager des thèmes pesants comme le fascisme, l’homosexualité, la culture du viol ou la pollution à longueur de chapitres. Il met ainsi les pieds là où bien peu osent aller. Mais cette audace n’est jamais gratuite, ni là juste pour choquer la ménagère. L’auteur maîtrise son sujet du bout des doigts en se montrant toujours pertinent dans l’irrévérence. "Flinguez les gosses. Et passez le balai" nous dit Neil Gaiman dans l’introduction...

Assez peu connu en France en dépit de la grande qualité de son travail, Rick Veitch mérite d’être lu, particulièrement en ce moment. Complots, fausses idoles, fake news et capitalisme sauvage, nombre de thèmes abordés dans Brat Pack et dans Maximortal sont plus que jamais d’actualité. On peut remercier Delirium qui poursuit avec toujours autant de brio son travail d’exhumation des plus grandes figures du comics indépendant pour les remettre dans nos librairies et perpétrer leur héritage.

Les amateurs de comics peuvent donc se jeter sans la moindre hésitation sur ces deux titres, même si on les recommandera surtout à un public averti et en quête de sensations fortes. Car on ne ressort vraiment pas indemne d’une telle lecture, et le regard qu’on jette ensuite sur nos intégrales de Batman et Spider-Man s’en trouve irrémédiablement changé...


(par Jaime Bonkowski de Passos)

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